Global Mufti vs Al-​​Azhar : le “mur d’acier” de Gaza

CPA, mardi 9 février 2010

Dernier scandale lié à l’ inter­vention du pouvoir dans la sphère reli­gieuse, le « mur d’acier » que le gou­ver­nement Mou­barak s’emploie actuel­lement à ériger sur sa fron­tière avec la bande de Gaza

« En islam, il n’y a pas de clergé ! » Cette idée reçue mérite qu’on s’y arrête un moment, au moins pour ce qui est de l’islam dans les pays arabes. Bien entendu, si l’on veut trans­poser le modèle orga­ni­sa­tionnel mis en place au fil des siècles par l’Eglise catho­lique, on ne trouvera pas l’exact équi­valent des « pro­fes­sionnels de la religion » – que Dieu nous par­donne une telle expression ! Néan­moins, depuis l’époque contem­po­raine (au sens his­to­rique du terme, c’est-à-dire avec le début du XIXe s.) et plus encore depuis que la consti­tution des Etats arabes modernes, la « gestion des biens de salut » sont clai­rement devenu un « métier », avec ses filières de for­mation, ses ins­ti­tu­tions et tout ce qui compose un « champ religieux ».

Celui-​​ci s’est donc par­tiel­lement « auto­nomisé », en créant ainsi une dyna­mique entre dif­fé­rents pro­ta­go­nistes qui ne sont pas tous dotés du même capital reli­gieux. Cependant, à l’extérieur du champ, d’autres fac­teurs ont joué un rôle tout aussi important : l’urbanisation, la sco­la­ri­sation, la modi­fi­cation des modes de vie ont changé la donne, et plus encore sans doute les trans­for­ma­tions suc­ces­sives des com­mu­ni­ca­tions qui ont bou­le­versé la hié­rarchie tra­di­tion­nelle du savoir reli­gieux. En parallèle mais aussi en rivalité avec les grands noms reconnus par les struc­tures tra­di­tion­nelles, on a vu appa­raître de nou­velles « auto­rités » : dans les années 1960, les cheikhs de la radio et des cas­settes audio, vite suivis par les pre­mières stars de la pré­di­cation télé (avec cheikh Shaarawi comme modèle sans doute). Depuis la révo­lution média­tique des télé­vi­sions satel­li­taires (les années 1990) et celle d’internet, la pro­li­fé­ration des canaux et des mes­sages a fini par tota­lement brouiller un paysage reli­gieux où tout le monde et n’importe qui, ou presque, peut inter­venir. (D’où, au passage, ces fatwas « abra­ca­da­bran­tesques » qui font à la fois rire et pleurer, mais qu’il convien­drait de replacer dans leur contexte, sachant qu’une religion ne se réduit pas au dis­cours d’un imam, pas plus qu’à celui d’un prêtre ou d’un rabbin).

L’autre grand para­mètre des inter­ac­tions à l’intérieur du champ, c’est bien entendu la sphère poli­tique, et en premier lieu l’Etat qui peut par exemple favo­riser les car­rières des per­son­na­lités les plus souples, ou sanc­tionner ceux qui s’obstinent à ne pas suivre ses injonc­tions. Dernier scandale lié à l’ inter­vention du pouvoir dans la sphère reli­gieuse, le « mur d’acier » que le gou­ver­nement Mou­barak s’emploie actuel­lement à ériger sur sa fron­tière avec la bande de Gaza, pour mettre fin à la contre­bande et donc, il faut bien l’admettre, pour com­pléter l’enfermement décrété par les Israé­liens  [1].

Il va de soi qu’on trouve assez peu de per­son­na­lités publiques dans le monde arabe pour défendre un bar­rière qui va contribuer à ren­forcer le piège qui s’est refermé, depuis un an environ, sur un million et demi de per­sonnes, les­quelles n’ont d’autre tort que de vivre en un endroit où des élec­tions démo­cra­tiques ont porté au pouvoir le Hamas. Pour tenter de convaincre les foules qui semblent bien lui faire défaut, le pouvoir égyptien a appelé en renfort la prin­cipale ins­ti­tution reli­gieuse du pays, Al-​​Azhar. Son recteur, Mohammed Sayyed Tantawi (محمد سيد طنطاوي ) , est donc sorti d’une réunion de l’Académie des recherches isla­miques (مجمع البحوث الاسلامية) juste à la fin de l’année der­nière, en déclarant que s’opposer à la construction de cette bar­rière métal­lique, placée là pour défendre la sou­ve­raineté nationale et empêcher le contre­bande de drogue (sic !), revenait à violer les saints com­man­de­ments de la loi isla­mique. Bien qu’il ait déjà eu l’occasion de pra­tiquer cet exercice humi­liant à maintes reprises (notamment pour le pré­sident Sarkozy voir ce pré­cédent billet), le recteur a paraît-​​il quitté les lieux par­ti­cu­liè­rement rapidement.

Natu­rel­lement, une telle décla­ration a suscité un tir de barrage de la part de nom­breux confrères, trop heureux de donner des cours d’exégèse sur un terrain où l’opinion leur est favo­rable. En tête, et c’est un peu ennuyeux pour le pouvoir égyptien, rien moins que le global imam Youssef al-​​Qardâwi qui assume sans com­plexe – et via nombre de télé­vi­sions satel­li­taires à com­mencer par Al-​​Jazeera – un lea­dership spi­rituel dans le monde arabe, et même au-​​delà, que bien peu peuvent lui dis­puter. Souvent qua­lifié d’extrémiste, le diri­geant de la Confé­rence mon­diale des imams, qui possède un pas­seport qatari après avoir été déchu de sa natio­nalité égyp­tienne par Nasser paraît-​​il, ne s’en fait pas moins le chantre de la « voie moyenne » (wasa­tiyya), un pla­cement à mi-​​chemin des outrances de l’extrémisme militant et des audaces réfor­ma­trices qui lui réussit à mer­veille et qui lui permet, entre autres exemples, tantôt de dénoncer la menace chiite en Egypte, tantôt de sou­tenir la mixité (ikh­tilât) dans la toute nou­velle King Abdullah Uni­versity for Science and Tech­nology en Arabie saoudite (article en arabe dans Elaph.

Pour ne pas arranger les choses, nombre d’organisations d’imams (car il y en a une voire plu­sieurs dans chaque pays) lui ont emboîté le pas. Au Yémen, en Arabie saoudite, au Soudan, mais aussi en Jor­danie ou au Liban, les auto­rités reli­gieuses ont pris la parole pour expliquer que la construction de ce « mur d’acier » pouvait être consi­dérée comme un péché, et même un péché grave, puisqu’il pouvait entraîner la mort de tout un peuple (article en arabe dans Al-​​Quds al-​​arabi). Les plus modérés se sont contentés de dire que le recteur d’Al-Azhar aurait pu se dis­penser d’une telle décla­ration, ou bien au moins accom­pagner le néces­saire ( ?) appel à l’arrêt de la contre­bande d’un vœu (pieux ?) pour l’ouverture de la fron­tière légale avec l’Egypte (article en arabe dans le très modéré Al-​​Hayat)… Même au sein d’Al-Azhar, les reli­gieux du tur­bulent « Front des oulémas » (جبهة علماءالأزهر) sont partis en manif, et nombre de « petits imams » ont refusé de lire le prêche du ven­dredi rédigé par le ministère (car c’est comme cela que ça se passe). Pour l’instant, ils sont 17 à avoir reçu un blâme accom­pagné d’une retenue sur salaire, mais il n’est pas exclu que les choses aillent plus loin et que l’administration – cela s’appelle le ministère des Waqfs – « nettoie » la profession !

Il ne s’est trouvé qu’une voix pour prendre le parti du recteur d’Al-Azhar, mais c’est presque pire ! En Cis­jor­danie, ter­ri­toire sous l’assez vir­tuelle Autorité pales­ti­nienne, le ministre des Cultes (le ministère des Waqfs en fait) a cru bon de voler à son secours en déclarant que l’Egypte avait bien le droit de faire res­pecter la loi sur son sol (y compris en affamant encore un peu plus les Pales­ti­niens de Gaza)… Il a également fait dis­tribuer, c’était il y a quelques jours, un prêche com­portant une attaque en règle contre Qardawi. Les mal­heureux imams qui ont pensé à leur salaire et qui se sont risqués à obéir aux ins­truc­tions des « chefs du ministère » à Ramallah n’ont même pas pu finir leur sermon. Dans cer­tains cas (à El-​​Bireh notamment), la police a dû inter­venir pour mettre fin aux bagarres dans la mosquée ! (article en arabe dans Al-​​Quds al-​​arabi)

Inutile de dire que la « fatwa » (tech­ni­quement ce n’en est pas une) de Tantawi n’a pas vraiment ren­forcé la popu­larité de la poli­tique du gou­ver­nement égyptien, et que la décla­ration de son homo­logue à Ramallah ne contribue pas à redorer le blason de l’Autorité pales­ti­nienne. Il ne faut pas être grand clerc, quand on est musulman – et pas seulement – pour se faire sa propre religion sur la question de Gaza !

[1] Voir aussi el Watan :

Après le mur d’acier sur la fron­tière de Ghaza : L’Égypte construit un port de contrôle

L’Égypte a entamé des travaux pour lutter contre la contre­bande par voie maritime avec la bande de Ghaza, afin de com­pléter un dis­po­sitif ter­restre lui aussi en cours de ren­for­cement, ont fait savoir, hier (7 février), les ser­vices de sécurité égyptiens.Les auto­rités ont débuté la construction près de la fron­tière d’un port destiné aux bateaux des forces égyp­tiennes, afin « d’empêcher toute ten­tative de contre­bande de la part des Pales­ti­niens par la fron­tière maritime », a affirmé un res­pon­sable des ser­vices de sécurité sous le couvert de l’anonymat. « L’Egypte a mis au point un plan complet garan­tissant la sécurité de ses fron­tières mari­times et ter­restres avec Ghaza. Il y a des construc­tions en cours (…) et d’autres tou­jours à l’étude », a-​​​​t-​​​​il ajouté. Des témoins ont indiqué à l’AFP avoir vu des engins ramener des blocs de pierre le mois dernier et les ras­sembler sur la plage. Les travaux ont com­mencé il y a trois jours, ont-​​​​ils précisé.

Les travaux pour la construction d’une bar­rière sou­ter­raine à la fron­tière avec Ghaza, censée empêcher la contre­bande par des tunnels avec l’enclave contrôlée par le mou­vement isla­miste Hamas, sont tou­jours en cours, a ajouté ce res­pon­sable. Sous forte pression israé­lienne et amé­ri­caine pour mieux contrôler sa fron­tière avec la bande de Ghaza et empêcher les trafics d’armes, l’Egypte a décidé d’édifier une bar­rière métal­lique sou­ter­raine et d’autres dis­po­sitifs pour ver­rouiller cette zone sen­sible. Le pré­sident Hosni Mou­barak a défendu ces travaux, les qua­li­fiant d’affaire de « sécurité nationale » et de « sou­ve­raineté », sans tou­tefois donner de détails précis sur les ouvrages.

publié par el Watan

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