Gaza sous écrou

Françoise Feugas - Pour la Palestine n°55, vendredi 19 octobre 2007

Economie /

Le siège imposé à la popu­lation de Gaza se poursuit et même s’intensifie. L’absence de cir­cu­lation de matières pre­mières et de pro­duits de base étouffe toute l’économie et contraint une popu­lation entière à la dépen­dance. Les rap­ports alar­mants des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, huma­ni­taires et de défense des droits se multiplient.

Gaza assiégée, « enfermée », « affamée »… : c’est, en réalité, d’un lent et inexo­rable étran­glement qu’il s’agit, et il n’est pas nouveau. Il a débuté en 2005, après le « désen­ga­gement » uni­la­téral d’Israël. Un second tour d’écrou a été donné après les élec­tions légis­la­tives de janvier 2006 rem­portées par le Hamas, avec le boycott inter­na­tional et la rétention des taxes à l’exportation dues à l’Autorité pales­ti­nienne par Israël. Un troi­sième a accom­pagné les des­truc­tions opérées par l’armée israé­lienne, après la mort de deux soldats israé­liens et la capture du tan­kiste Gilad Shalit et au moment de la guerre du Liban l’été 2006. Le dernier en date a com­mencé dès l’annonce de la prise de pouvoir armée du Hamas sur la bande de Gaza en juin dernier.

En sep­tembre 2006, Patrick Coburn [1] écrivait déjà : « Gaza se meurt. [ …] Ici, sur les rives de la Médi­ter­ranée, se déroule une grande tra­gédie que le monde ignore, parce que son attention a été détournée par les guerres au Liban et en Irak. » Et de rap­peler qu’outre la fer­meture des points d’accès depuis l’élection du Hamas et le boycott inter­na­tional, l’armée israé­lienne avait conscien­cieu­sement saccagé Gaza, tuant, démo­lissant, bom­bardant et pilonnant, sans dis­cri­mi­nation. Les trois quarts des oran­ge­raies, notamment, étaient détruites pour créer des « zones de sécurité » ; des oli­ve­raies, les vergers de citron­niers et d’amandiers étaient rasés par les bull­dozers. Les oeillets et les fraises, deux des prin­ci­pales expor­ta­tions de Gaza, avaient pourri sur pied et une frappe aérienne israé­lienne avait détruit la cen­trale élec­trique, privant les habi­tants de 55% de l’énergie ainsi perdue.

Ces des­truc­tions venaient aggraver une situation écono­mique dont un rapport de la Banque mon­diale [2] de sep­tembre 2006 faisait le bilan, parlant d’« une année de récession écono­mique sans pré­cédent. Les revenus réels pour­raient se contracter d’au moins un tiers en 2006 et la pau­vreté affecter les deux­tiers de la popu­lation. » Dans ce cas, pau­vreté signifie un revenu par habitant de moins de 2 dollars (1,57 €) par jour. Le maire de Gaza, Maged Abou-​​Ramadan, disait alors : « Pour nous, c’est la pire année depuis 1948 […] Gaza est une prison. Ni les gens, ni les mar­chan­dises ne sont auto­risés à sortir. Les gens sont déjà affamés. Ils essayent de sur­vivre avec du pain et des falafels et quelques tomates et concombres qu’ils cultivent eux-​​mêmes »

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Au passage d’Erez, entre la bande de Gaza et Israël, qu’on ne franchit qua­siment plus depuis la prise de pouvoir par les armes du Hamas à Gaza.

Gideon Levy, dans Ha’aretz [3], décrivait lui aussi, il y a tout juste un an, une situation qui ne cesse de se répéter : « Le passage d’Erez est vide, le passage de Karni n’a été ouvert que quelques jours ces der­niers mois et la même chose est vraie pour le passage de Rafah. Quelque 15 000 per­sonnes ont attendu pendant deux mois pour entrer en Egypte, cer­tains attendent tou­jours, y compris un grand nombre de per­sonnes malades et blessées. 5000 autres per­sonnes atten­daient de l’autre côté pour retourner dans leurs foyers. Cer­tains sont morts pendant l’attente. Il faut voir les scènes à Rafah pour com­prendre à quel point cette tra­gédie humaine qui se déroule est pro­fonde. […]Les Etats-​​Unis et l’Europe, qui font la police au passage de Rafah, sont aussi res­pon­sables de cette situation. Gaza est aussi plus pauvre et plus affamée qu’elle ne l’a jamais été. Il n’y a pra­ti­quement aucune mar­chandise qui entre ou qui sort. Pêcher est interdit. Les dizaines de mil­liers de fonc­tion­naires de l’Autorité pales­ti­nienne ne reçoivent plus aucun salaire et la pos­si­bilité de tra­vailler en Israël est hors de question ».

Une crise économique et humanitaire imposée

Depuis juin 2007, Israël a bloqué de nouveau tout passage de mar­chan­dises et de per­sonnes entre Israël et Gaza aux cinq pas­sages qu’il contrôle (Erez, Karni, Nahal Oz, Sufa, et Kerem Shalom). Karni, en par­ti­culier, par où transite habi­tuel­lement la grande majorité des mar­chan­dises qui entrent ou sortent de Gaza. La consé­quence immé­diate ne s’est pas fait attendre : plu­sieurs entre­prises ont dû fermer et la crise écono­mique à Gaza s’est encore aggravée. Des rap­ports de l’ Office des Nations unies pour la coor­di­nation des affaires huma­ni­taires (OCHA) [4] et de l’organisation pales­ti­nienne pour le com­merce (Pal­trade) notamment, montrent que les expor­ta­tions ont été tota­lement stoppées et qu’à l’exception de quelques pro­duits de base (farine, sucre, huile, riz et sel), toute impor­tation de mar­chandise a également cessé.

Ces mesures ont eu un effet désas­treux. Ainsi que le décrit un autre rapport de Pal­trade, l’activité indus­trielle de Gaza est le fait d’entreprises qui dépendent à 90% de l’importation de matières pre­mières, de machines et de pièces également importées pour fonc­tionner. Depuis le siège, 80% des entre­prises ont dû stopper toute activité. Les autres fonc­tionnent à 60% de leur capacité. Plus de 1300 containers de pro­duits importés sont bloqués en Israël, obli­geant en outre les impor­ta­teurs à payer les coûts de sto­ckage. Le boycott a obligé les Nations unies à sus­pendre pour 93 mil­lions de dollars de projets de construc­tions pour des maisons, écoles et trai­tement des eaux d’égouts à Gaza car le ciment et les autres maté­riaux de construction ont été épuisés. Ces projets employaient 121 000 per­sonnes. D’une manière générale, le secteur du bâtiment est par­ti­cu­liè­rement touché : tous les chan­tiers en cours ont été arrêtés.

Les familles qui ne peuvent ni acheter de la nour­riture ni tra­vailler ne vivent pra­ti­quement qu’avec du thé et du pain. Les pro­duits ali­men­taires de base comme le lait en poudre, le lait pour bébés, l’huile végétale et l’approvisionnement en médi­ca­ments com­mencent à manquer. Plus de 150 types de médi­ca­ments sont épuisés dans les hôpitaux, les cli­niques et les phar­macies, des trai­te­ments arrêtés. Une grande partie des équi­pe­ments médicaux, notamment les machines à rayons X, ne fonc­tionnent plus, faute de la main­te­nance néces­saire. De nom­breuses opé­ra­tions ont été retardées parce que l’équipement et les anes­thé­siants néces­saires ne sont plus disponibles.

La perte finan­cière se chiffre à 20,6 mil­lions de dollars sim­plement entre juin et juillet. 3190 entre­prises ont fermé tem­po­rai­rement et entre 65 000 et 68 000 salariés -selon les dif­fé­rentes sources - faisant vivre environ 450 000 per­sonnes ont perdu leur travail. Le taux de chômage est porté à 70% de la popu­lation active et plus d’un million d’habitants sur un million et demi dépendent désormais de l’aide huma­ni­taire pour survivre.

La liste des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, huma­ni­taires et de défense des droits qui, depuis plus d’un an, mul­ti­plient en vain les rap­ports alar­mants sur l’asphyxie écono­mique de Gaza et le désastre huma­ni­taire qu’elle produit est impo­sante : la Banque Mon­diale, Oxfam, l’UNRWA, CARE Inter­na­tional, le Pro­gramme ali­men­taire mondial (PAM), B’Tselem, World Vision, OCHA, Amnesty Inter­na­tional, le Conseil écono­mique et social des Nations unies (ECOSOC)… Comment les Etats-​​Unis comme l’Europe pour­raient pré­tendre ne pas savoir ce qui se joue ainsi dans la bande de Gaza ?


La fermeture du passage de Rafah

Gaza n’a ni aéroport ni port et Rafah, seul point de passage qui offi­ciel­lement n’est pas sous le contrôle direct d’Israël, est la seule porte de sortie vers l’étranger. Le passage est géré par l’Autorité pales­ti­nienne en coopé­ration avec l’Egypte, sous super­vision israé­lienne qui en contrôle les mou­ve­ments par caméra vidéo et qui, également, vérifie les listes de can­didats au passage. Des obser­va­teurs de l’Union euro­péenne y sont postés, sans la pré­sence des­quels le passage ne peut être ouvert. Depuis le 9 juin, per­sonne n’est autorisé à tra­verser, l’Egypte n’ouvrant pas le passage sans le consen­tement d’Israël et en l’absence d’observateurs. Six mille Pales­ti­niens sont restés bloqués en Egypte. Un grand nombre d’entre eux n’avaient pas les moyens de financer un plus long séjour en Egypte. Un certain nombre de Gazaouis sont également bloqués à l’étranger.

Divers rap­ports fai­saient état d’une ving­taine de morts à la fron­tière égyp­tienne, où s’amassaient dans des cam­pe­ments de fortune des cen­taines de Pales­ti­niens empêchés de retourner à Gaza. Dans le sens inverse, tous ceux qui ont besoin de passer la fron­tière égyp­tienne pour tra­vailler, recevoir un trai­tement médical ou pour­suivre des études à l’étranger en ont été empêchés. Le 30 juillet, des orga­ni­sa­tions de défense des droits humains pales­ti­niennes, israé­liennes et euro­péennes ont demandé, dans un appel conjoint, la réou­verture du passage de Rafah.


Le contrôle israélien sur la bande de Gaza

Le “plan de désen­ga­gement”, accompli en sep­tembre 2005, est suivi de l’annonce de la fin du gou­ver­nement mili­taire dans la bande de Gaza alors que, dans les faits, Israël continue depuis lors à opérer un contrôle qua­siment absolu sur tous les aspects de la vie écono­mique et sociale à Gaza :

L’espace aérien et les eaux ter­ri­to­riales sont tota­lement sous contrôle. Le contrôle de l’espace aérien permet notamment celui des pro­grammes de radio et de télé­vision. La mainmise sur les eaux ter­ri­to­riales fournit l’occasion de res­treindre les acti­vités de pêche (voir Monique Etienne, « La pêche à Gaza : une industrie en danger »). L’absence d’aéroport et de port rend impos­sible la cir­cu­lation des per­sonnes et des biens sans l’autorisation et/​ou le bon vouloir israéliens.

Les ser­vices de l’état-civil ont été offi­ciel­lement trans­férés à l’Autorité pales­ti­nienne selon le second accord d’Oslo en 1995, mais en pra­tique ils sont tou­jours super­visés par Israël qui ne reconnaît aucune modi­fi­cation n’ayant pas obtenu son accord. Le « désen­ga­gement » n’a rien changé à cette situation, Israël continue à déter­miner qui est « résident pales­tinien » et qui est « étranger », qui peut résider à Gaza et en Cisjordanie.

L’entrée des « étrangers » : l’Autorité pales­ti­nienne ne peut auto­riser l’entrée à Gaza via le ter­minal de Rafah qu’aux « rési­dents pales­ti­niens » mais même à ceux-​​ci, elle doit interdire l’entrée à Gaza si Israël en décide pour « raison de sécurité ». Les rési­dents « étrangers » ne peuvent entrer dans la bande de Gaza que par les pas­sages de Kerem Shalom et d’Erez -sous contrôle israélien. Ce qui permet notamment de « maî­triser » (entraver) le regrou­pement familial entre des Gazaouis et leurs conjoint(e)s « rési­dents étrangers », mais aussi de limiter la pré­sence de membres d’ONG, d’experts écono­miques, d’organisations de défense des droits, de délé­ga­tions diverses… venus de l’étranger.

La cir­cu­lation des Pales­ti­niens entre la bande de Gaza et la Cis­jor­danie dépend entiè­rement d’Israël. Les rési­dents de Gaza sans permis qui sont contrôlés en Cis­jor­danie, même s’ils y vivent depuis des années, même s’ils y ont fondé une famille, sont consi­dérés comme « illégaux » et expulsés vers Gaza. Quant aux rési­dents de Cis­jor­danie déclarés « interdits de séjour à l’étranger », ils ne peuvent se rendre dans la bande de Gaza.

Impor­ta­tions et expor­ta­tions : Karni, Sufa et Kerem Shalom, les trois points de passage de mar­chan­dises, sont sous contrôle israélien (le ter­minal de Rafah sous « admi­nis­tration » de l’Autorité pales­ti­nienne peut laisser passer des mar­chan­dises, mais seulement à l’exportation ; or, la plupart des pro­duits exportés sont à des­ti­nation d’Israël et passent par Karni). Ce qui permet de priver à volonté les Gazaouis de pro­duits de base et de médicaments.

Les taxes : Israël récolte la TVA et les droits de douane sur les pro­duits à des­ti­nation de Gaza et doit les reverser tous les mois à l’Autorité pales­ti­nienne. Ainsi peut-​​il stopper les trans­ferts d’argent - ce qui a été fait après l’élection du Hamas l’an dernier - par mesure de rétorsion. Tel-​​Aviv gère également l’exemption de droits de douane pour les dons de vivres, de matériel et de médi­ca­ments et n’hésite pas à faire payer à des orga­ni­sa­tions huma­ni­taires les mêmes taxes qu’à un impor­tateur commercial.

Source : B’Tselem , “The scope of Israeli Control in the Gaza Strip”. http://​www​.btselem​.org

[1] « Gaza is dying », Coun­ter­punch, http://​www​.coun​ter​punch​.org/​p​a​t​r​i​c​k​0908200 6.html

[2] « West Bank and Gaza - Country Eco­nomic Memo­randum : growth in West Bank and Gaza : oppor­tu­nities and constraints » , consul­table à : http://​www​-wds​.worldbank​.org/

[3] « Gaza’s darkness », 3 sep­tembre 2006.

[4] voir http://​www​.ochaopt​.org/