Gaza • Une opération militaire inutile ?

Tom Segev, lundi 5 janvier 2009

Engagé dans une "guerre sans merci" contre le Hamas, Israël a inten­sifié dans la nuit ses attaques autour de la bande de Gaza. Le gou­ver­nement israélien a certes raison d’essayer de pro­téger ses citoyens. Mais la méthode musclée, tant de fois uti­lisée, n’a jamais abouti.

Samedi 27 décembre, la pre­mière chaîne de télé­vision israé­lienne nous a proposé un aperçu inté­ressant : ses cor­res­pon­dants fai­saient leur com­men­taire depuis les villes israé­liennes de Sderot et d’Ashkelon, mais les images qui s’affichaient à l’écran pro­ve­naient de la bande de Gaza. Ce faisant, le message formulé – sans doute bien invo­lon­tai­rement – était on ne peut plus fidèle à la réalité : un enfant de Sderot vaut un enfant de Gaza et qui­conque s’en prend à eux est mépri­sable. L’offensive sur Gaza ne mérite pas seulement une condam­nation morale mais aussi quelques menus rappels his­to­riques. Tant la jus­ti­fi­cation donnée à cette offensive que le choix des cibles sonnent comme une répé­tition des mêmes consi­dé­ra­tions de base qui se sont tou­jours révélées erronées, guerre après guerre. Mais Israël s’y accroche envers et contre tout.

Ainsi, Israël aurait décidé de frapper les Pales­ti­niens dans le but de "leur donner une leçon" [1]. C’est là une consi­dé­ration qui accom­pagne l’œuvre sio­niste depuis sa genèse : nous sommes les repré­sen­tants du Progrès et des Lumières, de la raison com­plexe et de la moralité, tandis que les Arabes sont une racaille pri­mitive et vio­lente, des gamins qui doivent être éduqués et remis dans le droit chemin en uti­lisant – bien entendu – la méthode de la carotte et du bâton, comme le fait le char­retier avec son âne.

Le bom­bar­dement de Gaza est aussi censé "liquider le régime du Hamas", le tout enchaîné avec une de ces autres consi­dé­ra­tions qui font le sel du mou­vement sio­niste depuis sa fon­dation : il est pos­sible d’imposer aux Pales­ti­niens l’émergence d’une direction "modérée", c’est-à-dire une équipe qui renoncera à leurs aspi­ra­tions natio­nales. Tou­jours dans cet ordre d’idées, Israël croit encore et tou­jours qu’en infli­geant souf­france et déso­lation aux civils pales­ti­niens, on les poussera à se révolter contre leurs diri­geants nationaux. L’histoire devrait pourtant nous démontrer que rien n’est plus faux.

Toutes les guerres d’Israël se sont chacune fondées sur l’une ou l’autre de ces consi­dé­ra­tions qui nous accom­pagnent depuis la nais­sance et qui peuvent se résumer par "nous ne faisons que nous défendre". "Un demi-​​million d’Israéliens sous le feu" était le titre qui barrait la une du Yediot Aha­ronot, ce dimanche 28 décembre. Comme si ce n’était pas toute la bande de Gaza qui subissait un siège inter­mi­nable imposé par Israël et qui y a détruit toute pers­pective de vivre dans la dignité pour au moins une génération.

Il est évidemment impos­sible pour qui­conque de vivre sous les tirs quo­ti­diens de mis­siles, mais aucun lieu sur terre ne peut aujourd’hui pré­tendre vivre dans une situation de "ter­ro­risme zéro". Il n’en reste pas moins que le Hamas n’est pas une quel­conque orga­ni­sation ter­ro­riste qui tien­drait en otages tous les habi­tants de Gaza. C’est au contraire un mou­vement natio­na­liste et reli­gieux qui jouit de l’assentiment d’une majorité de Gazaouis. On peut évidemment déclencher une attaque contre lui, et, vu la pers­pective proche des élec­tions légis­la­tives israé­liennes du 10 février 2009, cette attaque débou­chera sans doute rapi­dement sur une sorte de cessez-​​le-​​feu. Mais il est une autre vérité his­to­rique qu’il est peut-​​être bon de rap­peler dans ces colonnes : depuis l’aube de la pré­sence sio­niste en terre d’Israël [la Palestine entre la Médi­ter­ranée et le Jourdain], aucune opé­ration mili­taire n’est jamais par­venue à faire pro­gresser un quel­conque dia­logue avec les Palestiniens.

Le plus dan­gereux de tous nos clichés est sans doute celui selon lequel il n’y a per­sonne à qui parler. Il y a tou­jours moyen de parler, y compris avec le Hamas, étant donné qu’Israël a des choses à pro­poser à cette orga­ni­sation poli­tique : la levée du siège de Gaza et la res­tau­ration de la liberté de cir­cu­lation entre la bande de Gaza et la Cis­jor­danie, dans le but d’améliorer les condi­tions de vie. Dans le même ordre d’idées, il serait peut-​​être bon que nous dépous­sié­rions les vieux projets jadis élaborés après la guerre des Six-​​Jours [en juin 1967] et selon les­quels il fallait per­mettre à des mil­liers de familles [pales­ti­niennes] de Gaza de se réim­planter en Cis­jor­danie. Si ces projets n’ont fina­lement jamais vu le jour, c’est tout sim­plement parce que la Cis­jor­danie était des­tinée à la colo­ni­sation juive de peu­plement. Cette der­nière fausse consi­dé­ration a causé beaucoup de dégâts, et nous n’avons pas fini d’en payer le prix.

[1] tou­jours dans Courrier inter­na­tional, L’aspect électoral

Pour de nom­breux com­men­ta­teurs israé­liens, l’opération “Plomb durci” répond aussi à des consi­dé­ra­tions élec­to­rales. Dans Yediot Aha­ronot, Muli Peleg sou­ligne que “l’offensive mili­taire  –  iro­ni­quement bap­tisée ‘Plomb durci’  –  contre Gaza n’est rien d’autre qu’une énorme cam­pagne de com­mu­ni­cation du chef du Parti tra­vailliste, Ehoud Barak. Une cam­pagne financée à peu de frais, c’est-à-dire tout sim­plement sur le budget du ministère de la Défense, détenu par… Ehoud Barak. De l’issue de ‘Plomb durci’ dépendra l’issue des légis­la­tives du 10 février.” Dans Ha’Aretz, le chro­ni­queur Yossi Verter ne dit rien d’autre. “Cette guerre est celle d’Ehoud Barak, lequel tente d’écarter, pour lui et son parti, le spectre de la défaite humi­liante que lui pré­disent tous les son­dages. Mais il joue gros. En cas d’échec, le pouvoir tombera comme un fruit mûr entre les mains de son rival du Likoud, Nétanyahou.”

De même l’Afp indique le 02 janvier :

L’offensive à Gaza relance Ehud Barak en vue des législatives

Le soir pré­cédant le début des raids de l’aviation israé­lienne sur la bande de Gaza, le ministre de la Défense Ehud Barak appa­raissait sur le plateau d’une popu­laire émission sati­rique à la télé­vision, où il était épinglé sur son avenir politique.

Dans un sketch, une comé­dienne écartait toute chance pour l’ancien Premier ministre tra­vailliste de retrouver son ancien poste à l’issue des légis­la­tives anti­cipées du 10 février. Barak n’avait répondu que par un sourire énig­ma­tique, que son directeur de cam­pagne avait par la suite inter­prété comme signi­fiant : "Attendez, vous verrez".

Alors que l’offensive contre le Hamas en est à son sep­tième jour, les son­dages font état d’un net regain de popu­larité du Parti tra­vailliste, qui reste cependant dis­tancé par le Likoud de Ben­jamin Neta­nyahu et le parti cen­triste Kadima de Tzipi Livni, au pouvoir.

La question qui agite les poli­to­logues israé­liens est désormais la sui­vante : la pers­pective d’un bénéfice élec­toral à tirer d’une offensive à Gaza a-​​​​t-​​​​elle influé sur les pré­pa­ratifs de l’opération par le ministre de la Défense ?

Livni excédée

Les médias israé­liens ont adopté un ton très cri­tique au sujet du plan d’attaque en raison de la per­sis­tance des tirs de roquettes et du risque d’escalade vers un conflit ter­restre dans la bande de Gaza.

Mardi, lors d’un point de presse, Barak confiait à des jour­na­listes avoir reçu un appel du ministre français des Affaires étran­gères Bernard Kouchner, qui lui sug­gérait une trêve de 48 heures afin de per­mettre des livraisons huma­ni­taires dans le petit territoire palestinien.

Les médias israé­liens ont alors laissé entendre que Tsahal sou­haitait retarder une invasion de la bande de Gaza.

Une série de démentis offi­ciels avait rapi­dement suivi et, selon des jour­na­listes poli­tiques israé­liens, la ministre des Affaires étran­gères Tzipi Livni, chef de file de Kadima aux légis­la­tives, avait été excédée par l’indiscrétion appa­rente de Barak.

"La raison de tout cela n’est pas un manque de savoir-​​​​vivre, de mau­vaises habi­tudes ou un manque de confiance, c’est le contexte de bataille élec­torale. Tant que le scrutin sera à l’horizon, il n’y aura pas de répit entre Barak et Livni", écrit le jour­na­liste Nahum Barnea dans le prin­cipal journal du pays, Yedioth Ahronoth.

Le Parti tra­vailliste israélien, héritier du parti his­to­rique Mapai, a long­temps dominé la vie poli­tique nationale et engagé les négo­cia­tions de paix des années 1990.

La vive déception de la popu­lation vis-​​​​à-​​​​vis de ce pro­cessus et un rejet du style per­sonnel d’Ehud Barak ont fait plonger le soutien au Parti tra­vailliste, aujourd’hui réduit au rang de par­te­naire de coa­lition de Kadima.

Bénéfice politique incertain

Les proches de l’ancien Premier ministre rejettent les accu­sa­tions de récu­pé­ration poli­tique du conflit, lequel risque de se solder, comme celui du Sud-​​​​Liban à l’été 2006, par un résultat incertain et un lourd bilan en termes de vies humaines et de prestige mili­taire pour Israël.

Ehud Barak et Bernard Kouchner se connaissent de longue date, plaident les proches du premier, et il était donc naturel que le chef de la diplo­matie fran­çaise se tourne vers lui plutôt que vers son homo­logue pour lui sou­mettre l’idée d’une trêve.

"L’homme dont nous parlons a passé six mois à tra­vailler aux pré­pa­ratifs de cette opé­ration, je ne tolé­rerai donc pas ces théories poli­tiques", a asséné le ministre des Infra­struc­tures Binyamin Ben-​​​​Eliezer, proche de Barak et, comme lui, membre du Parti tra­vailliste et ancien général.

Un sondage publié jeudi par la presse israé­lienne prédisait 16 sièges aux tra­vaillistes sur les 120 que compte le par­lement, contre 27 pour Kadima et 32 pour le Likoud.

Un tel score ne per­met­trait pas à Ehud Barak d’espérer mieux que sa situation actuelle de par­te­naire de coalition.

Amotz Asa-​​​​El, cher­cheur à l’institut Shalem de Jéru­salem, a mis en doute le fait qu’il ait pu espérer tirer un succès poli­tique de l’opération à Gaza.

Contrai­rement au bom­bar­dement du réacteur nucléaire irakien Osirak en 1981, qui avait permis la réélection du Premier ministre Menachem Begin, la cam­pagne contre Gaza faisait l’objet de rumeurs depuis des semaines et béné­fi­ciait du soutien de toute la classe poli­tique, a sou­ligné Asa-​​​​El.

"S’il y a là une dimension poli­tique, je pense qu’elle réside plus dans ce qui me semble être l’absence de crainte de Barak de perdre des voix après l’opération", a-​​​​t-​​​​il estimé.

"Il a pu se dire, ’qu’est-ce que j’ai à perdre ?’ Ce n’est pas la même chose que ’qu’est-ce que j’ai à gagner ?’"

Version fran­çaise Grégory Schwartz http://​fr​.news​.yahoo​.com/​4​/​​20090102​/​​t​w​l​-​​​p​o​-​​​g​a​z​a​-​​​b​a​r​a​k​-​​​38​c​f​b​6​d​.html