Gaza, la vie en cage

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Pour lester le titre - « Gaza » en larges caractères blancs- et le sous-titre - « La vie en cage » campé en blanc sur bande noire, le photographe, nous donne à voir, en un noir et blanc que la lumière travaille d’ombres et de reflets, des murs tavelés d’impacts de balles où les fenêtres, souvent bourrées de parpaings, gardent pourtant un délicat encadrement de colonnettes.

Yvette Reynaud-Kherlakian, Pour la Palestine n°46, lundi 19 septembre 2005

Le ton est donné : c’est l’entrelacs du texte, vibrant de rencontres et de témoignages, et de l’image qui doit nous montrer « la réalité vivante de Gaza » saisie « en quatre fois quinze jours...entre janvier et novembre 2004 » ; réalité d’un enfermement géographique, économique, culturel renforcé par la répression israélienne au gré des soubresauts de l’intifada.

« La plus grande prison du monde »

La ville est ancienne ; pourtant, son histoire est discrète. Sise entre mer et désert, la fraîcheur de ses jardins en a fait pendant des siècles l’étape obligée sur la route Syrie-Egypte avant le Sinaï et le point d’arrivée des caravanes venues d’Arabie, et elle est restée jusqu’en 1948 « un carrefour, une terre d’échange et de paix ». Avec la création d’Israël, la voilà champ de bataille, refuge, objet de tractations -jusqu’à devenir cette « bande » surpeuplée qui s’étrique en « territoire autonome » régi par l’Autorité palestinienne mais coupé de la Cisjordanie, entaillé de colonies et dépendant du bon vouloir d’Israël et de l’aide internationale pour sa survie économique. Exiguïté du territoire, afflux de réfugiés, démographie galopante, insuffisance de ressources, frontières hostiles : la prison est bâtie. Le geôlier israélien s’appliquera à boucher l’horizon en ravageant le Gaza international airport en décembre 2001 (« Ici, tu sens l’odeur de la liberté » soupire un Gaziote) ; en réduisant l’accès à la mer ; en étranglant la frontière par des goulets tortueux si bien que la Cisjordanie co-palestinienne est quasi inaccessible. Il s’appliquera aussi à morceler l’espace intérieur pour isoler les colonies et contenir le « terrorisme » local. Ainsi la grande route Salah el-Din, - déjà réduite à relier Gaza à Rafah - est coupée dès la sortie de Gaza, puis en son milieu par des voies de contournement. S’y ajoutent, Intifada aidant, le verrou militaire d’Abou Houli, des checkpoints permanents ici, improvisés là. La photo du boulevard Salah Al-Din (p.6-7) étale un vide frangé d’immeubles incertains ; y flottent une carriole avec âne et ânier, deux frêles silhouettes féminines ; c’est le vide d’un espace mutilé (voir pages 37, 55-56, 72-73, 98-99) où la béance est le contre-coup de l’asphyxie. La pesanteur sclérosante du passé aussi. La famille est le dernier refuge d’une existence repliée et précaire, d’une identité menacée. La société reste patriarcale, surtout parmi les plus pauvres ; les femmes sont absentes de la vie publique, on marie les filles et le faste des noces conforte une appartenance ; l’enseignement sépare garçons et filles et exalte le sentiment patriotique plus que la liberté de pensée. « Sexe et démocratie sont des sujets tabous. » L’histoire de Fakri et de Jamila (p. 74 à 80) témoigne du comportement dans l’adversité d’un homme et d’une femme façonnés par leur fonction sociale. Privé, comme Job, de tout ce qui le faisait homme, Fakri s’effondre alors que chez Jamila (admirable photo p.75) s’exalte le rôle féminin de pourvoyeuse de vie. Certes, la forteresse se lézarde : les jeunes n’ont pas connu le paradis perdu ; ils fréquentent internet et tous ne se sentent pas appelés au martyre. Contrairement à leurs pères qui ont travaillé en Israël et ont à l’égard de l’« ennemi israélien » un jugement nuancé, ils ne connaissent d’Israël que la puissance militaire et leur haine est sans appel. La fuite dans la drogue, dans l’aventure des grands et des petits trafics existe ici comme ailleurs. Mais c’est encore la lutte armée et son aura religieuse - le portrait des martyrs est partout - plus que le combat politique étiolé par l’enfermement, qui fédère les énergies.

« Tête pour oeil, bouche pour dent »

Telle serait la loi du talion, version israélienne. En témoignent « Rafah, ville martyre  », Beït Hanoun, Jabalia, Khan Younès, élargissement des zones frontalières de sécurité, assassinats ciblés ou mitraillages aveugles : « ils ont l’art de ne pas faire exprès ». Il faut dire qu’à partir de 2003, au « cercle de la mort » où s’affrontaient pierres palestiniennes et mitrailleuses israéliennes a succédé une véritable guerre. Les combattants palestiniens s’arment (filière des tunnels égyptiens mais surtout de la mafia internationale très présente en Israël), s’organisent, évaluent lucidement les conséquences pour la population d’un lancer de roquettes contre une colonie, d’une attaque de poste militaire.

La guerre...et la paix ?

Gaza « ville inachevée plus que délabrée, ville à l’élan freiné » cultive un optimisme humoristique entre art de vivre de l’attente et révolte. On moissonne le blé d’un morceau de terre, on cueille l’orange et l’olive, on entretient un jardinet au milieu des décombres. On espère - prudemment - que le départ annoncé des colons sera l’amorce d’une paix qui ouvrira les frontières. La fausse bonne volonté d’Israël n’y suffira pas. Il y faut l’aide de l’étranger, de « l’étranger qui protège, de l’étranger qui oublie. »

Yvette Reynaud-Kherlakian

Hervé Kempf est journaliste au Monde et auteur de plusieurs ouvrages dont l’un, au seuil, La Guerre secrète des OGM, a eu un grand retentissement.

Jérôme Equer,photographe et réalisateur, a été plusieurs fois primé, aussi bien France qu’à l’étranger.