Gaza ; l’onde de choc

Samar Al-​​Gamal, jeudi 22 janvier 2009

C’est juste un répit qui est obtenu après trois semaines de des­truction israé­lienne. Y a-​​t-​​il eu vain­queur et vaincu ? Impos­sible de l’établir, et un règlement durable reste tou­jours hors de portée.

Il a fallu à Israël 22 jours, pro­voquer la mort de 1 300 per­sonnes et faire 5 300 blessés pour stopper son « Plomb durci » à Gaza. Mais avec ces dom­mages, en majorité dans les rangs des civils, ou ces des­truc­tions consi­dé­rables de l’infrastructure gazaouie, d’autres dégâts ne tar­deront pas à surgir. Beaucoup de pro­ta­go­nistes récol­teront les consé­quences de ces jours et nuits ter­ri­fiants qu’ont vécus les Pales­ti­niens. Parce que sans faire état d’un épou­van­table pes­si­misme, tout le monde semble perdant. Il fau­drait peut-​​être laisser à l’Histoire cette mission de juger, mais des résultats au moins sur le court terme se pro­filent déjà.

Le premier fait évident avec un peu de calcul révèle que depuis 1948, c’est-à-dire depuis la création même de l’Etat d’Israël, celui-​​ci fait la guerre aux Arabes en moyenne tous les 6 ans et demi, sans savoir à quoi cela mène si ce n’est que davantage de com­pli­ca­tions et de haine.

Pour cette guerre contre Gaza, Israël se dit vain­queur. Si l’on s’attache aux faits mili­taires, c’est le conflit où Israël a enre­gistré le moins de dégâts, et le front inté­rieur est resté uni der­rière les chefs de guerre. Ceux-​​ci l’avaient mené sous le titre « Changer la réalité à Gaza ». Un titre qui s’est avéré assez large et flou pour être fixé comme objectif à l’armée. Au lieu de battre à plate couture le Hamas, comme cela était supposé, les Israé­liens ont alors annoncé qu’ils visaient « à arrêter les tirs de roquettes pales­ti­niennes sur leurs villes ». A ce jour, et sauf ces des­truc­tions mas­sives à Gaza, rien ne prouve qu’une telle mission a été menée à bien. Jusqu’à l’annonce par les fac­tions pales­ti­niennes d’une trêve d’une semaine dans les opé­ra­tions, des roquettes Qassam visaient encore les ter­ri­toires israéliens.

En fin de compte, l’armée israé­lienne a évité d’entrer en pro­fondeur dans la bande de Gaza et a attendu une sorte de com­promis, indirect avec le Hamas pour arrêter son opé­ration. Diplo­ma­ti­quement, si ceci se définit comme vic­toire, Israël a peut-​​être réussi à rallier une bonne partie de la com­mu­nauté inter­na­tionale der­rière sa cause. Il n’est pas question ici de Washington, clas­si­quement et aveu­glement loyal à Tel-​​Aviv, même si « l’accord offert de très bon gré de Rice à Livni sur la lutte contre la contre­bande d’armes est cer­tai­nement un point en faveur des Israé­liens », explique le spé­cia­liste des affaires israé­liennes Emad Gad.

Par com­mu­nauté inter­na­tionale, on parle notamment d’une Europe qui se disait objective. « Une Europe qui s’est montrée peu révoltée par l’action mili­taire israé­lienne, si l’on compare avec la réaction euro­péenne lors la guerre au Liban en 2006 », explique Azmi Bechara, ancien député israélien à la Knesset. Un com­por­tement tra­duisant moins une incom­pé­tence qu’une obsession sécu­ri­taire des Euro­péens et qui nuira certes à leurs efforts de conquérir la confiance des Arabes.

Israël veut soigner son image

Ce repli européen n’a pourtant pas empêché Israël de paraître une fois de plus comme un Etat colonial et sans cesse brutal. Une dégra­dation de son image qui l’a poussé à lancer une sorte d’« attaque » pro­pa­gan­diste pour la réparer. Six ministres israé­liens se ren­dront ainsi dans dif­fé­rentes capi­tales euro­péennes et devraient inter­venir sur les télés publiques. Le ministre de l’Intérieur, qui en fait partie, affirme dans le Yediot Aha­ronot : « Je ne com­prends pas pourquoi le monde fait la leçon contre l’opération israé­lienne. Per­sonne ne devrait se plaindre à nous de la des­truction de Gaza (…) Ce n’est pas nous qui avons initié cela. L’Europe et l’Otan l’ont fait au Kosovo, les Amé­ri­cains l’ont fait à Fallujah ».

Cette per­for­mance jugée ternie sur la scène diplo­ma­tique, c’est appa­remment Tzipi Livni qui en assumera les consé­quences. Car elle a échoué à convaincre l’allié amé­ricain d’opposer son veto à une réso­lution du Conseil de sécurité demandant un arrêt immédiat de la guerre. C’est un coup sévère au parti Kadima, estiment les ana­lystes. Et du coup, le grand béné­fi­ciaire est le Tra­vailliste Ehud Barak qui était en chute libre dans les son­dages. L’ex-premier ministre du Likoud, Benyamin Neta­nyahu, reste pourtant le favori des son­dages à l’approche des élections.

Chez les Pales­ti­niens, les pertes ne sont pas moins graves. Abou-​​Mazen, le pré­sident pales­tinien, est l’un de ces grands per­dants. Il est apparu comme inca­pable de repré­senter et de pro­téger son peuple contre cette guerre. De la Cis­jor­danie où il siège, il a ordonné aux forces de sécurité de contenir les ras­sem­ble­ments pro-​​Gaza. Il a encore rejeté l’idée de cesser la coopé­ration sur la sécurité avec Israël ou de sus­pendre les pour­parlers de paix, déjà en panne.

Il est d’autant plus affaibli qu’une contro­verse sur l’expiration de son mandat a éclaté en pleine offensive israé­lienne. Sa survie poli­tique reste ainsi tri­bu­taire de la for­mation d’un gou­ver­nement d’union nationale avec le Hamas. Une récon­ci­liation inter­pa­les­ti­nienne serait ainsi rapi­dement mise en marche sous médiation égyp­tienne, estiment les obser­va­teurs. Sauf si l’improbable scé­nario d’une des­truction totale du Hamas se confirme après le retrait des troupes israé­liennes. Parce qu’en dépit de ce « Plomb durci », peu d’indices confirment un affai­blis­sement radical du mou­vement pales­tinien. Tout comme le Hez­bollah au Liban, le Hamas est un parti poli­tique qui dispose d’une assise popu­laire impor­tante. Emad Gad affirme pourtant que le Hamas « a enre­gistré des pertes énormes en dépit du dis­cours de vic­toire lancés par ses chefs ». Gad évoque même une division au sein du mou­vement entre « les radicaux et les moins radicaux ». Une division qui, estime-​​t-​​il, affai­blirait le mou­vement et encou­ra­gerait d’autres fac­tions à l’évincer. L’éclatement de nou­veaux affron­te­ments inter­pa­les­ti­niens en serait une consé­quence. « Les choses tour­neront autrement au cas où le Hamas se relè­verait de cette frappe en reprenant le contrôle de la situation et en mettant en marche les ins­ti­tu­tions », précise Gad. Le numéro deux du Hamas, Moussa Abou-​​Marzouq, affirme ainsi que « le mou­vement est en bon état aussi bien que ses diri­geants et ses membres et encore plus sa volonté ». Ramadan Cheleh, diri­geant du Djihad, affirme pourtant que la résis­tance « reste en faveur du maintien du Hamas au pouvoir ».

L’Egypte en action

La plus impor­tante onde de choc dans ce cas serait à des­ti­nation de l’Egypte. Son ini­tiative avait subi un coup dur, avec l’annonce d’un cessez-​​le-​​feu uni­la­téral du côté israélien. C’est pourquoi à partir de demain, les Egyp­tiens accueillent des Pales­ti­niens et des Israé­liens pour éviter un nouvel écla­tement, au moins dans un futur proche, et pour œuvrer aussi à une reprise des pour­parlers de paix. La paix, elle aussi, est une impor­tante per­dante dans cette guerre et si elle n’est pas sauvée, c’est toute la sta­bilité de la région qui est en danger. Israël vient de confirmer une fois de plus qu’il n’est pas un par­tisan de la paix. Il n’a pas voulu le faire avec les natio­na­listes laïques, ni avec Arafat neu­tralisé et encore moins avec le Hamas. Sinon comment expliquer que pendant les 6 mois de trêve décrétée entre les fac­tions pales­ti­niennes et Israël, la paix n’a pas bougé d’un pouce.