Gaza got talent

Deux ans après la dernière guerre lancée par Israël, l’enclave palestinienne peine à se reconstruire, mais elle peut compter sur un bataillon de jeunes particulièrement entreprenants.

L’Orient le Jour, mardi 20 septembre 2016

Gaza Sky Geeks, le seul accélérateur de start-up de la bande de Gaza, est un lieu où les jeunes entrepreneurs sont accompagnés pour développer leurs projets. Photo Aya el-Zinati

« Ce ne sont pas les bureaux de Google, mais ça y ressemble beaucoup », résume Saïd Hassan, l’expert en marketing du seul accélérateur de start-up de la bande de Gaza, Gaza Sky Geeks, un lieu où les jeunes entrepreneurs sont accompagnés pour développer leurs projets. Fondé en 2011, Gaza Sky Geeks est une petite équipe de 5 salariés encadrant des dizaines d’aspirants à la création d’entreprise.

C’est dans ces locaux que les équipes de « Walk & Charge » ont conçu en 2015 un petit appareil qui permet de recharger ses batteries, notamment celle d’un téléphone, tout en marchant : il convertit l’énergie mécanique du corps en mouvement en électricité. C’est aussi ici que le studio Baskalet a lancé un nouveau jeu sur téléphone en juin, qui a été téléchargé plus de 600 000 fois en un mois.

Le petit territoire de 365 kilomètres carrés, où vivent 1,9 million de Palestiniens, regorge d’autres jeunes talents, pas forcément aussi connectés et épris de technologies, mais tout aussi ambitieux. Walaa Franji est l’une d’entre eux. Diplômée en 2012, elle n’a jamais pu trouver d’emploi stable. En attendant, elle confectionnait divers petits objets décoratifs dans sa chambre, les vendant lors de kermesses ou de foires. « Mon père me disait toujours : arrête de faire tes petits bricolages, les gens n’ont aucune estime pour ce genre de produits... Et résultat, quand nous avons ouvert notre magasin il y a deux mois, il avait les larmes aux yeux ! » se souvient la jeune femme originaire du camp de réfugiés de Nuseirat, au centre de la bande de Gaza.

Walaa est partie du principe que les gens auraient toujours besoin de se témoigner leur affection, et a réuni une dizaine de jeunes artisans pour monter un magasin de souvenirs et de cadeaux fabriqués main. Aujourd’hui, elle gagne près de 500 dollars par mois. Première surprise de l’ampleur du succès, cette courageuse entrepreneuse résume ainsi les dernières années : « Ça fait du bien de gagner de l’argent et de ne pas toujours attendre que quelque chose nous soit proposé ! »

Ces succès et l’entrain qui les accompagne sont d’autant plus exceptionnels que la situation des moins de 25 ans, plus de 60 % de la population, reste tout de même très difficile. La bande de Gaza enregistre l’un des taux de chômage les plus élevés au monde, selon la Banque mondiale, et les problèmes d’emploi touchent en priorité les jeunes dont 61 % sont sans travail.

Deux ans après la dernière guerre, les traces du conflit sont encore bien visibles. La reconstruction peine à se mettre en place : 75 000 personnes sont encore déplacées et n’ont pu reconstruire ou retrouver un logement permanent.

Le quotidien est compliqué : pannes d’électricité à répétition pour 6 à 8 heures de service par jour, frontières fermées, et le siège israélien, imposé depuis près de 10 ans, qui restreint aussi bien la mobilité des personnes que celle des marchandises. Aussi, un grand nombre de jeunes Gazaouis tentent de quitter le territoire. « Je suis en colère contre ces jeunes de mon âge qui ne rêvent que de quitter notre terre, c’est ici qu’il faut changer les choses ! Ton pays a besoin de toi et tu as besoin de ton pays », lance Mustafa Abu Assi, 27 ans. Avec quelques amis, dont le médiatique docteur Bassel Abu Warda, il a monté le « Save Gaza Project » trois semaines avant la guerre de 2014.

Dans cette organisation, une dizaine de volontaires, tous ayant moins de 30 ans, s’activent pour récolter des fonds et assister les plus démunis, notamment l’unique centre d’accompagnement des jeunes handicapés physiques du territoire.

Hind Khoudary a 21 ans et s’impose partout comme « madame pourquoi pas ? ». Cette étudiante en gestion d’entreprise est de tous les projets bénévoles de la ville et s’active particulièrement pour Save Gaza Project. « On peut faire de Gaza un endroit heureux et ouvert », commence la jeune femme. Mustafa et Hind listent ensuite : 500 colis livrés aux femmes qui venaient d’accoucher l’an dernier, un programme de formation pour les femmes sans emploi qui vient de s’achever, la levée de fonds réussie pour fournir en fauteuils roulants le centre avec lequel ils travaillent... Hind conclue avec philosophie : « Nous, jeunes de Gaza, avons les moyens de créer un mouvement qui change les choses, je dis donc toujours à tout le monde "donne-moi une bonne raison de ne rien faire" avant de leur expliquer que si nous restons assis, la tête entre les mains, pour le coup, c’est certain, rien ne changera. »