Gaza fait des vagues

Chérif Albert, jeudi 14 janvier 2010

Fron­tières . Les inci­dents, qui ont eu lieu simul­ta­nément sur la fron­tière avec la bande de Gaza, ali­mentent une large cam­pagne médiatique.

La contes­tation de cen­taines de mili­tants pro-​​palestiniens ainsi que la mort d’un soldat égyptien abattu dans son poste d’observation ont donné lieu à une vague de colère exploitée, de l’avis de plu­sieurs obser­va­teurs, pour gagner une opinion publique lar­gement soli­daire avec les habi­tants de Gaza soumis à un blocus israélien quasi per­manent depuis plus deux ans, auquel l’Egypte est accusée de contribuer.

Mer­credi 6 janvier, un garde-​​frontière âgé de 21 ans a été tué par balles lors d’affrontements avec des mili­tants pales­ti­niens près du ter­minal de Rafah, à la fron­tière avec la bande de Gaza. L’incident a eu lieu à la suite d’une mani­fes­tation de quelques cen­taines de jeunes Pales­ti­niens qui pro­tes­taient en lançant des pierres contre l’édification d’un mur métal­lique sou­terrain du côté égyptien de la fron­tière. La construction de ce mur, destiné à empêcher le creu­sement de tunnels de contre­bande, a été lar­gement cri­tiquée par des orga­ni­sa­tions arabes et musul­manes aussi bien que par des oppo­sants égyp­tiens dans la mesure où elle risque d’aggraver la crise huma­ni­taire qui sévit dans ce secteur.

Les vio­lences à Rafah fai­saient suite à des échauf­fourées qui ont eu lieu la veille au port voisin d’Al-Arich entre les forces de l’ordre et des membres d’un convoi inter­na­tional d’aide destiné à Gaza. Les mili­tants pro­tes­taient contre une décision de l’Egypte de faire tran­siter une partie de leurs véhi­cules par Israël. Une cin­quan­taine de per­sonnes ont été blessées dans un échange de jets de pierre dont 15 policiers.

Le ministère des Affaires étran­gères a haussé le ton en pro­mettant de ne plus laisser passer ce genre de convois à travers le ter­ri­toire national et en affirmant au Hamas que la « patience de l’Egypte a des limites ».

L’écrivain isla­miste Fahmi Howeïdi compare « l’indignation » offi­cielle dans le cas du meurtre de ce soldat au dis­cours réservé qu’adoptent les auto­rités quand des gardes-​​frontières sont tués par balles israé­liennes. Il se réfère à des sources du ministère de l’Intérieur du Hamas pour mettre en question la version offi­cielle relative au meurtre du soldat tué à la fron­tière. « Leur com­mu­niqué affirme que le soldat a suc­combé à des balles égyp­tiennes, ce que cor­robore d’ailleurs le rapport du ministère de la Santé égyp­tienne, selon lequel les balles l’ont touché au dos ».

Selon Howeïdi, la cam­pagne fré­né­tique des médias égyp­tiens vise avant tout à couvrir la construction du mur d’acier et le ren­for­cement du blocus entrepris par l’Egypte. « Ce que veulent les Etats-​​Unis et Israël et ce que veut l’Egypte c’est la liqui­dation du Hamas. Tout ce qu’on dit sur les efforts pour la récon­ci­liation pales­ti­nienne est du bluff, la vérité est qu’il existe un plan plus large qui est prêt à être com­mer­cialisé et qui concerne la cause pales­ti­nienne dans son ensemble et il se trouve que le Hamas est le seul obs­tacle qui l’entrave ».

Le point de vue officiel est celui réitéré par Mohamad Bas­siouni, ancien ambas­sadeur égyptien à Israël : « Nous ne sommes pas la cause du blocus (imposé à Gaza), sa levée dépend du Hamas qui en porte la res­pon­sa­bilité devant son peuple ».

Bas­siouni insiste que lesdits « travaux de construction » entrepris par l’Egypte à la fron­tière avec Gaza sont par­fai­tement légi­times et n’ont pas besoin d’être jus­tifiés. « Il s’agit de boucher les brèches illé­gales par où passent armes et ter­ro­ristes. Faut-​​il laisser ces accès pour devenir un pays à l’image de l’Iraq ou de l’Afghanistan, où chaque jour témoigne d’un attentat ter­ro­riste à la voiture piégée ? », s’indigne-t-il.

Consi­dérant les impli­ca­tions de ces inci­dents fron­ta­liers sur la poli­tique égyp­tienne, l’ancien diplomate estime que l’Egypte conti­nuera à déployer ses efforts pour l’amélioration des condi­tions de vie du peuple pales­tinien et pour la création de leur Etat indé­pendant. « Nous ne sommes pas contre les Pales­ti­niens, les vrais Pales­ti­niens qu’on connaît, tandis que ceux-​​là ne sont que des ter­ro­ristes assassins », dit-​​il en allusion aux mili­tants du Hamas.

L’Egypte a-​​t-​​elle cédé aux pres­sions amé­ri­caines en contri­buant à « l’étouffement » de Gaza ? « L’évaluation de la situation était défec­tueuse dès le début », analyse de son côté Qadri Saïd, cher­cheur au Centre d’Etudes Poli­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’Al-Ahram. « L’Egypte fermait les yeux sur ces tunnels quand il y avait des affi­nités idéo­lo­giques et poli­tiques avec la partie de l’autre côté des fron­tières. Quand la situation a changé, ces fenêtres qui ame­naient un peu d’air sont devenues une source de pous­sière », poursuit-​​il.

Paral­lè­lement à la construction de ce barrage destiné à mettre fin à « l’économie des tunnels », M. Saïd estime que l’Egypte devra notamment assouplir l’application des accords qui gèrent l’ouverture du poste-​​frontière de Rafah, pour alléger les condi­tions de vie des Gazaouis, étant donné que, d’après lui, une crise écono­mique chez ces voisins immé­diats aura des consé­quences mal­heu­reuses sur la sécurité égyp­tienne. « L’Egypte devra également prendre une part plus active à la relance des efforts de recons­truction de Gaza », ajoute-​​t-​​il.

L’analyste dénonce tou­tefois la cam­pagne média­tique insensée engagée suite à la mort du soldat égyptien. « Il faut adopter une position plus ration­nelle et, au lieu de couper les ponts, mul­ti­plier nos contacts avec les res­pon­sables du Hamas pour trouver des solu­tions à leurs pro­blèmes inté­rieurs et faire avancer la récon­ci­liation nationale pales­ti­nienne », conclut Kadri Saïd.