Gaza : des complaisances qui deviennent complicités

Véronique De Keyser,, jeudi 1er janvier 2009

Les contradictions et incohérences de la politique de l’UE au Proche-​​Orient

Plu­sieurs cen­taines de morts à Gaza, dont beaucoup dans la popu­lation civile. Le peuple de Gaza, après deux ans de punition col­lective, est aujourd’hui assassiné de sang-​​froid. C’était le scé­nario le plus noir, et il a été a été choisi col­lec­ti­vement. Non seulement par des diri­geants israé­liens en veille d’élections qui jouent leur avenir poli­tique sur ce coup de dés, mais aussi par la fraction radicale du Hamas, lassée d’une trêve qui ne leur avait rien rap­porté - car jamais le blocus n’a été levé ou un dia­logue entamé. Mais aussi par les diri­geants euro­péens, qui, dès 2006, ont choisi leur camp. Ils ont emboîté le pas aux États-​​Unis pour sanc­tionner sans états d’âme un gou­ver­nement Hamas légi­ti­mement élu. Mais ils ont voulu sauver la face vis-​​à-​​vis de leurs propres citoyens : ils ont mis sur pied une aide huma­ni­taire impuis­sante à pallier les consé­quences du blocus. Cette aide ne par­venait même plus à Gaza au cours de ces der­nières semaines. En décembre 2008, au Conseil, les diri­geants euro­péens prennent une décision incroyable au vu de la situation huma­ni­taire déses­pérée sur le terrain : ils accèdent, sans condition et de façon accé­lérée, à la demande d’Israël de voir son statut poli­tique revalorisé.

Et pourtant, à ce moment-​​là, ils ne peuvent ignorer l’option mili­taire, ils ont toutes les cartes en main. Madame Livni s’est déplacée pour les ren­contrer à Bruxelles et elle a été très claire. Comme elle l’a été devant la com­mission des Affaires étran­gères du Par­lement européen au cours du même voyage : « L’option mili­taire contre Gaza est sur la table et pro­bable. » Et Livni ajoute aux par­le­men­taires : « Nous avons besoin de l’Europe » ! Et elle insiste : « Israël a besoin de l’Europe ; que la Ligue arabe tente de calmer les Pales­ti­niens ! » Réin­tro­duisant, comme sans y toucher, le choc des civi­li­sa­tions : à chacun de s’occuper des siens. Le Conseil approuve, quasi en catas­trophe, la reva­lo­ri­sation d’Israël, mais le Par­lement européen, inquiet de l’évolution à Gaza, reporte son vote, soutenu par une cam­pagne de mails impres­sion­nante. La suite est connue. Même l’Égypte a reçu la visite de Tzipi Livni avant l’offensive. Ce pays, connu pour ses média­tions, a-​​t-​​il plaidé la paix ? En tout cas, il a ren­forcé ses fron­tières avec Gaza. La sou­ri­cière était bien bouclée.

On vient dire aujourd’hui : c’était inévi­table. Avec ces tirs de roquettes, Israël devait se défendre. C’est vrai. Mais la meilleure façon de se défendre n’était-elle pas de des­serrer l’étau qui étran­glait Gaza ? De tenter un dia­logue poli­tique qu’il faudra inévi­ta­blement ouvrir un jour ? Nous n’avons jamais fait l’effort de com­prendre l’islam poli­tique et trouvé la manière de le com­battre sans trahir nos valeurs. Nous venons d’accéder impli­ci­tement à une offensive mili­taire que nous tentons aujourd’hui d’arrêter en poussant des cris d’orfraie. Quelle hypo­crisie ! Depuis deux ans, les Euro­péens accu­mulent les contra­dic­tions et les inco­hé­rences. C’est en toute connais­sance de cause qu’ils ont laissé le Hamas par­ti­ciper aux élec­tions de janvier 2006. Mais ils n’avaient pas prévu sa vic­toire, et donc ils le sanc­tionnent. Lors du prin­temps 2007, un petit miracle se produit : les accords de La Mecque, la création d’un gou­ver­nement d’unité nationale et la reprise de l’initiative de paix arabe : 22 pays arabes sont prêts à garantir la paix avec Israël sur les fron­tières de 1967.

Est-​​ce que les diri­geants euro­péens sautent sur l’occasion ? Au Par­lement européen en tout cas, les députés lancent en plé­nière au haut-​​représentant : « Mon­sieur Solana, foncez ! » Mais le Conseil snobe l’initiative et refuse de consi­dérer le gou­ver­nement d’unité nationale comme un tout.

Les diri­geants picorent parmi les ministres pales­ti­niens et ne tendent la main qu’aux « poli­ti­quement cor­rects », ceux que les États-​​Unis avaient imposés. Et ils conti­nuent à ignorer le Hamas. Poussé à la faute, celui-​​ci commet l’irréparable en juin 2007. C’est la pre­mière fois qu’un parti qui a gagné les élec­tions et est au gou­ver­nement fait un putsch. Et de réunion de Quartet en réunion, on condamne, à juste titre, les tirs meur­triers de roquettes, mais on « déplore », « regrette » l’extension des colonies et la fer­meture des accès de Gaza. Et il y a long­temps qu’on n’évoque plus sur les assas­sinats extra­ju­di­ciaires per­pétrés contre des « acti­vistes » et les « dégâts col­la­téraux ». Il y a des nuances séman­tiques qui tuent aussi sûrement que des balles. Et des com­plai­sances qui deviennent des com­pli­cités. Le bain de sang de Gaza est le produit de ces com­plai­sances. Nous y avons tous par­ticipé. Et pourtant, il n’y a pas, il n’y aura pas d’autre issue que négociée, et nous devrons apprendre à traiter le Hamas en adver­saire poli­tique et à le vaincre avec des armes poli­tiques. L’Irak et l’Afghanistan ne nous ont-​​ils donc rien appris ?