Gaza ; Vies brisées

Mohammed Ali, vendredi 23 janvier 2009

Ces trois semaines d’horreur ont marqué à jamais l’esprit des Gazaouis. La terreur qu’ils ont vécue se lit encore dans leurs yeux.

Mes enfants n’ont pas quitté le domicile familial depuis trois semaines. Ma sœur ne quittera pas sa maison non plus, elle a trop peur que quelque chose de ter­rible ne sur­vienne si elle met le pied dehors. Depuis le début du cessez-​​le-​​feu, elle n’a de cesse de pousser ses enfants à retourner se coucher dans leur chambre. Elle s’est réveillée ce matin et a trouvé ses enfants recro­que­villés au milieu du salon, comme c’est le cas depuis trois semaines. Il leur faudra des semaines, des mois, voire des années pour qu’ils se remettent des trau­ma­tismes liés à ce conflit. Je n’ai pas encore de nou­velles de tous mes amis, je ne sais même pas s’ils sont tou­jours en vie.

Ma sortie d’aujourd’hui fut la plus longue depuis le début de l’offensive israé­lienne sur Gaza. Il y avait beaucoup de monde dans les rues, mais une cer­taine tension était pal­pable. Il y a peu de nour­riture dis­po­nible au marché et les prix ont atteint des niveaux inac­ces­sibles pour la plupart des Gazaouis. Main­tenant que les banques sont à nouveau ouvertes, de longues files se créent aux dis­tri­bu­teurs de billets, où les gens attendent fébri­lement de quoi rem­bourser les com­mer­çants qui leur ont fait confiance.

Des dizaines de mil­liers de sans-​​abri ont trouvé refuge dans les écoles des Nations Unies que j’ai visité aujourd’hui. J’y étais pour prêter main forte à la dis­tri­bution d’eau d’Oxfam. Plus de 60 000 per­sonnes, parmi les plus néces­si­teuses, béné­fi­cient quo­ti­dien­nement de cette aide dans la bande de Gaza.

La plupart des per­sonnes avec les­quelles j’ai parlé avaient retrouvé leurs maisons et leurs biens détruits sous un amas de gravats. Des maisons qu’ils avaient mis des années à construire de leurs mains. Qui va dédom­mager ces gens ? Que vont devenir ceux qui ont perdu des membres de leur famille ? Un chèque ne ramènera pas leurs morts.

Ces trois semaines d’horreur ont marqué à jamais l’esprit des Gazaouis. La terreur qu’ils ont vécue se lit encore dans leurs yeux. Je suis fatigué et sans courage, comme nous le sommes tous. Nous sommes en colère également. En tant que civils, nous avons l’impression d’avoir été punis pour un crime que nous n’avons pas commis. Plus de 1 300 pales­ti­niens ont été tués, dont près d’un tiers étaient des enfants. Et ces chiffres vont encore aug­menter à mesure que les secou­ristes décou­vriront de nou­veaux corps. Il y a 5 400 blessés et un nombre incal­cu­lable de sans-​​abri. Qu’avons nous fait pour mériter cela ?

Je pensais aujourd’hui au fait que la plupart des pri­son­niers euro­péens sont mieux lotis que nous à Gaza : ils reçoivent trois repas par jour, dis­posent de l’électricité, d’eau cou­rante, ont la télé­vision… Ils sont privés de liberté mais c’est la punition qu’ils se sont vu infliger pour avoir commis un crime. Je demande quel crime nous, civils, avons commis pour être punis de cette façon ?

Nous avons besoin de temps pour faire notre deuil, pour nous relever et aller de l’avant à nouveau. Il faut que les diri­geants mon­diaux qui auraient pu arrêter ce mas­sacre réagissent et nous aident à retrouver notre dignité. Il faut que tous les points de passage soient ouverts pour que l’aide huma­ni­taire puisse atteindre ceux qui en ont besoin. Il faut que la nour­riture, le matériel de construction et les per­sonnes puissent entrer librement.

Pour notre avenir, nous ne demandons pas l’impossible. Nous demandons sim­plement de pouvoir nous rendre au marché pour acheter de la nour­riture abor­dable, d’avoir accès à l’eau potable, de vivre en sécurité et de ne pas devoir dépendre de l’aide huma­ni­taire pour sur­vivre. Nous sou­haitons sim­plement pouvoir quitter notre pays sans devoir subir des semaines de démarches humi­liantes et voir au final l’autorisation refusée. Nous demandons le respect de nos droits les plus fondamentaux.