Gaza, Palestine ; Israël mène une guerre contre un peuple

Isabelle Avran, jeudi 1er janvier 2009

L’Europe, aujourd’hui com­plice, doit au contraire agir pour mettre sans délai un terme aux bom­bar­de­ments israé­liens, au siège de Gaza et imposer la paix et le droit international.

Israël a déclaré la guerre à la popu­lation pales­ti­nienne dans la bande de Gaza. Depuis le 27 décembre, ce petit ter­ri­toire où s’entassent un million et demi de Pales­ti­niens –dont deux tiers de réfugiés issus de l’expulsion de 19471949− s’est trans­formé en cortège funèbre quasi-​​permanent. Le bilan des bom­bar­de­ments israé­liens ne cesse de s’alourdir. Il se chiffre en cen­taines de morts, parmi les­quels de nom­breux enfants -dont cinq fillettes d’une même famille-​​, en mil­liers de blessés, en des­truc­tions mas­sives. Les hôpitaux sont lit­té­ra­lement sur­chargés, débordés, et ne peuvent répondre à l’urgence, ce d’autant plus que des mois et des mois de blocus imposé par Israël avec un appui inter­na­tional dévas­tateur les ont privés de tout, médi­ca­ments et maté­riels. Pour la seule journée de samedi, 64 avions ont tiré plus de cent tonnes de bombes en plu­sieurs vols. Israël a déclaré le nord de la bande de Gaza « zone mili­taire fermée » et l’hypothèse d’une offensive ter­restre est sérieuse, avec des chars massés à la fron­tière et l’appel aux réser­vistes. La popu­lation pales­ti­nienne est victime de crimes de guerre israé­liens à grande échelle. L’affirmer n’est pas un slogan, c’est un fait au regard de la qua­trième convention de Genève et les diri­geants israé­liens devront pour cela être jugés. La vio­lence imposée par la force mili­taire d’Israël est d’une ampleur inédite depuis l’occupation de Gaza en 1967, voici plus de qua­rante ans. Elle n’est pas sans rap­peler cependant l’offensive israé­lienne de 1971-​​1972 sous l’égide d’Ariel Sharon contre la bande de Gaza et sa popu­lation, l’offensive « Rem­parts » qui a ravagé la Palestine occupée en 2002 et les bom­bar­de­ments qui ont dévasté le Liban à l’été 2006 : une guerre, perdue par Israël, et dont visi­blement ses diri­geants n’ont tiré aucun enseignement.

Négli­geant d’autres leçons de l’histoire, les diri­geants israé­liens, en pleine cam­pagne élec­torale alors que le Premier ministre Ehud Olmert a dû démis­sionner pour des affaires de cor­ruption, se sont lancés dans une concur­rence meur­trière de démons­tration de force, au prix et au mépris des vies humaines comme de l’avenir. Une réédition de cam­pagnes élec­to­rales pré­cé­dentes menées sur la base de sur­en­chères natio­na­listes et guer­rières. Tzipi Livni, en perte de vitesse face à Benyamin Neta­nyahou, semble oublier que rarement les copies par­viennent à gagner face à l’original. On se sou­vient, par exemple, de la vic­toire du Likoud qui a suivi l’intermède gou­ver­ne­mental de Shimon Pérès après l’assassinat d’Yitzhak Rabin en novembre 1995, intermède marqué par l’assassinat de Yahia Ayyash (Hamas) à Gaza sus­citant alors une vague d’attentats en Israël et par l’aventure guer­rière elle aussi par­ti­cu­liè­rement meur­trière au Liban.

Mais la guerre contre le peuple pales­tinien, qui se poursuit grâce à l’impunité que permet la com­plicité des Etats notamment occi­dentaux, s’accompagne aussi d’une guerre idéo­lo­gique et média­tique des­tinée notamment à l’opinion publique occi­dentale et que relaient avec com­plai­sance diri­geants occi­dentaux et une partie des médias. Un dis­cours qui, comme le démontrent les mul­tiples mani­fes­ta­tions citoyennes partout en Europe (outre celles dans le monde arabe et dans le reste du monde, mais également celle d’un millier de paci­fistes et anti­co­lo­nia­listes israé­liens à Tel-​​Aviv), ne fonc­tionne pas comme le sou­hai­te­raient ses pro­mo­teurs, mais qu’il faut cependant continuer à dénoncer pour ce qu’il est et dont il importe de démasquer le contenu.

C’est Tzipi Livni elle-​​même, ministre israé­lienne des Affaires étran­gères, qui en a tracé les grandes lignes dans un dis­cours aux diplo­mates étrangers. Que dit-​​elle ? Que la bande de Gaza est libérée depuis plu­sieurs années ; que la bande de Gaza aurait pu devenir le berceau du futur Etat pales­tinien ; qu’Israël a res­pecté les six mois de trêve ; que c’est le Hamas qui a rompu la trêve ; que la guerre d’Israël n’est qu’une riposte et est dirigée contre le Hamas et non contre le peuple pales­tinien ; qu’il s’agit d’une guerre entre les extré­mistes et les modérés et que le Hamas est l’ennemi non seulement d’Israël mais aussi de tout le « monde libre ». C’est là fina­lement l’objectif essentiel de cette guerre idéo­lo­gique : non seulement les diri­geants israé­liens, conscients de l’émotion et de la colère que sus­citent leurs crimes de guerre dans le monde entier, veulent pour­suivre leur guerre contre un peuple en toute impunité, mais en outre, en tentant d’inverser toutes les donnes du conflit, ils sou­haitent ins­crire leur guerre dans le contexte d’un conflit des civi­li­sa­tions où le Hamas serait un ennemi commun du « monde libre ».

Or, revenons sur chacun des ces thèmes.

La bande de Gaza libérée depuis plu­sieurs années ? Qui le croira ? La bande de Gaza a été trans­formée par Israël en prison, non pas à ciel ouvert, mais à ciel couvert par les raids meur­triers régu­liers israé­liens. L’armée la cerne par terre, mer et ciel, mul­ti­pliant « incur­sions » et bom­bar­de­ments. Toutes les ONG pales­ti­niennes, inter­na­tio­nales, les asso­cia­tions israé­liennes de défense des droits humains, les ins­ti­tu­tions com­pé­tentes des Nations unies dénoncent depuis des mois et des mois le siège et ses consé­quences huma­ni­taires, écono­miques, sani­taires catas­tro­phiques. Est-​​ce le sens que Tzipi Livni donne au mot liberté ? Israël a décrété la bande de Gaza « entité hostile ». Une décla­ration de guerre à un ter­ri­toire et à son peuple. Et là encore, une vio­lation de la qua­trième convention de Genève qui impose des devoirs à la puis­sance occu­pante ; or main­tenir une popu­lation sous blocus est bel et bien une forme –per­verse et d’une incroyable violence-​​ d’occupation. Israël, avec la com­plicité des Etats notamment occi­dentaux, croyait-​​il réel­lement, défiant le résultat élec­tions pales­ti­niennes, isoler le mou­vement de la résis­tance isla­mique en affamant un peuple ? L’Histoire a déjà donné la réponse : elle est rigou­reu­sement inverse.

La bande de Gaza aurait pu devenir le berceau du futur Etat pales­tinien ? Non seulement la Palestine ne se divise pas. Mais en outre, Dov Weis­glass l’a déclaré au moment du redé­ploiement des colons et des forces armées israé­liennes à l’extérieur de la bande de Gaza : cette opé­ration devait per­mettre de « geler la négo­ciation dans le formol ». Les colons de la bande de Gaza, pour la plupart, ont été « relogés » dans des colonies en Cis­jor­danie. Le nombre de celles-​​ci et de construc­tions dans les colonies a lit­té­ra­lement explosé depuis, et tout par­ti­cu­liè­rement depuis la ren­contre d’Annapolis, conduisant à l’échec prévu de ce pro­cessus, une fois encore en toute impunité. De la même façon se sont pour­suivis la construction du réseau de murs illégal pro­fon­dément à l’intérieur du ter­ri­toire pales­tinien occupé, la mul­ti­pli­cation de nou­veaux bar­rages mili­taires empê­chant eux aussi tout mou­vement de popu­lation et de mar­chan­dises, étouffant toute économie, la confis­cation des terres et des res­sources d’eau pales­ti­niennes, la des­truction de maisons, en par­ti­culier à Jéru­salem et dans son arrière pays, les arres­ta­tions de masse que les libé­ra­tions au compte-​​gouttes ne camouflent qu’aux yeux de ceux qui sou­tiennent incon­di­tion­nel­lement la poli­tique israé­lienne, les assas­sinats, « ciblés » ou non… C’est aussi pour tenter de faire oublier ce sabordage pro­grammé du « pro­cessus » dit d’Annapolis et leur refus de l’établissement d’un Etat pales­tinien dans les fron­tières de 1967, comme pour mettre un terme à toute pers­pective de négo­ciation, que les diri­geants israé­liens mènent aujourd’hui cette guerre contre la popu­lation pales­ti­nienne de la bande de Gaza.

Israël a res­pecté les six mois de trêve ? Mais, contrai­rement à ce que celle-​​ci pré­voyait, le siège n’a cessé de se durcir. Qui plus est, dès le 4 novembre, un raid israélien a conduit à l’assassinat de six mili­tants du Hamas, comme une pro­vo­cation au pire. Qui aurait pu croire dès lors un instant que celui-​​ci serait resté impas­sible au len­demain de la fin de la trêve ? Nul ne peut dès lors pré­tendre que c’est le Hamas qui a rompu la trêve et que la guerre d’Israël n’est qu’une riposte.

La guerre israé­lienne est dirigée contre le Hamas et non contre le peuple pales­tinien ? Qui peut le croire au vu de la confi­gu­ration de ce ter­ri­toire sur­peuplé et du bilan des bom­bar­de­ments israé­liens ? Et qui croira qu’en semant la mort et la déso­lation les diri­geants israé­liens récol­teront autre chose que la haine et la colère de tout un peuple ? Ce choix israélien du pire et de la guerre est aussi, au contraire, une menace d’embrasement de toute la région.

Il s’agit d’une guerre entre les extré­mistes et les modérés et le Hamas est l’ennemi non seulement d’Israël mais aussi de tout le « monde libre » ? Mais la liberté au contraire se fonde sur le respect du droit. Le monde s’est doté, avec les Nations unies, d’une charte et d’un droit inter­na­tional. L’expulsion des Pales­ti­niens en 1947-​​1949 comme l’occupation israé­lienne des ter­ri­toires pales­ti­niens de Cis­jor­danie dont Jérusalem-​​Est et de la bande de Gaza sont le conflit qui ont produit le plus de réso­lu­tions inter­na­tio­nales, en dépit des veto répétés des Etats qui, au sein du Conseil de sécurité des Nations unies notamment, tels les Etats-​​Unis, sou­tiennent sa poli­tique colo­niale. Les diri­geants israé­liens suc­cessifs n’en ont res­pecté aucune, béné­fi­ciant d’une sin­gu­lière impunité et de l’absence de toute sanction. Non, il ne s’agit pas d’un conflit de civi­li­sa­tions ou de reli­gions. Il s’agit d’une occu­pation et d’une guerre colo­niales qui n’ont que trop duré.

Cela suffit. Les bom­bar­de­ments israé­liens doivent cesser sans délai. Le siège de la bande de Gaza doit cesser sans délai. Seule la paix mettra fin à ce cortège de la mort. Ses condi­tions sont connues : c’est le droit inter­na­tional. Seule manque la volonté poli­tique des Etats pour l’imposer. Et cette com­plicité des Etats, à com­mencer par la France, doit elle aussi cesser pour donner enfin une chance à la paix et à la vie dans cette région.

Le Conseil de sécurité des Nations unies n’a adopté qu’un texte non contrai­gnant et se contente de « demander » « l’arrêt immédiat de toutes les acti­vités mili­taires » et la réso­lution de la « crise huma­ni­taire ». Les Etats arabes, à l’origine de la pro­po­sition de paix de 2002, refusée à plu­sieurs reprises par Tel-​​Aviv et restée sans suite, n’ont décidé eux non plus d’aucune ini­tiative. L’Egypte, qui annonce tenter de négocier un cessez-​​le-​​feu, continue à refuser l’ouverture de sa fron­tière avec la bande de Gaza, en dépit de mani­fes­ta­tions popu­laires mas­sives. Aux Etats-​​Unis, alors que George W. Bush aurait été averti à l’avance des frappes israé­liennes la Maison Blanche, a comme il fallait s’y attendre, condamné le Hamas -le porte-​​parole de la Maison Blanche, Gordon Johndroe, déclarant au sujet du Hamas : « ces gens sont des voyous »- et n’entend pas inter­venir pour mettre un terme aux bom­bar­de­ments israé­liens. Le futur pré­sident Barack Obama, lui, n’a pas réagi offi­ciel­lement depuis ses vacances hawaïennes.

L’Europe dont la France ont d’autant plus une énorme res­pon­sa­bilité. Pré­sidant l’Union euro­péenne jusqu’à la fin du mois de décembre, la France, passant outre les cris d’alarme des diri­geants pales­ti­niens et des mili­tants de la paix, pales­ti­niens, israé­liens, euro­péens, passant outre les réserves du Par­lement européen, a pourtant été jusqu’à prendre la res­pon­sa­bilité ce mois-​​ci de rendre pos­sible un « rehaus­sement » des rela­tions écono­miques, com­mer­ciales, stra­té­giques… entre l’Union euro­péenne et Israël. Comme un signe d’encouragement à la pour­suite de sa poli­tique. Une telle orien­tation est une inci­tation à pour­suivre en toute impunité. Réunis à Paris le 30 décembre, les ministres des affaires étran­gères des Etats membres de l’Union euro­péenne ou leurs repré­sen­tants ainsi que le Haut repré­sentant pour la PESC et la Com­mission euro­péenne se sont contentés de le « pro­poser », sans l’exiger, un « cessez-​​le-​​feu immédiat et per­manent » comme l’un des éléments de « sortie de crise ».

Nicolas Sarkozy, lui, a fait savoir qu’il recevra Tzipi Livni ce jeudi 1er janvier 2009 à 16H00 à l’Elysée. Trop, c’est trop.

Assez de morts, assez du siège, assez de des­truction, assez de l’occupation. Il faut sanc­tionner les diri­geants israé­liens jusqu’à ce qu’ils res­pectent enfin leurs propres enga­ge­ments et le droit inter­na­tional. Un « rehaus­sement » des rela­tions entre l’Union euro­péenne et Israël n’est pas accep­table. Il faut au contraire sus­pendre immé­dia­tement l’application de l’accord d’association entre l’UE et Israël. Et imposer une vraie confé­rence de paix dont seul le droit inter­na­tional peut être le fon­dement. C’est ce qu’exigent des mil­liers de citoyens qui mani­festent dans toute la France. Des mani­fes­ta­tions qui ont lieu aussi à Londres, à Madrid, à Rome, à Copen­hague, à Ankara, à Stockholm…

C’est ce qu’exige la raison.

Isabelle Avran, le 31 décembre 2008.