Gaza : Mogadiscio ou Dubaï ?

Pepe Escobar, lundi 16 juin 2008

La Bande de Gaza — essen­tiel­lement un immense goulag — est aujourd’hui un endroit encore plus affreux que jamais auparavant.

Le can­didat démo­crate à la pré­si­den­tielle, le Sénateur Barack Obama, s’est rendu à la confé­rence de l’AIPAC [le lobby d’Israël aux Etats-​​Unis], qui se tenait la semaine der­nière à Washington. Il y a déclaré, sans aucune ambi­guïté, que Jéru­salem devait être la capitale "entière" d’Israël. L’auditorium plein à craquer a explosé de joie. L’opinion publique dans le monde arabe — où il y a une énorme bien­veillance envers Obama — a été consternée, voire scandalisée.

Mais ensuite, ce fut Condo­leeza Rice, la Secré­taire d’Etat, qui a peut-​​être lancé la véri­table bombe à l’AIPAC. Adoptant exac­tement le ton du can­didat répu­blicain John McCain, et comme l’on pouvait s’y attendre, elle a des­cendu en flammes l’Iran, le Hez­bollah chiite au Liban et le Hamas en Palestine. Ensuite, au beau milieu de son dis­cours, elle a déclaré : "La pro­gression de la vio­lence au Moyen-​​Orient rend plus urgent, au minimum, l’établissement d’un Etat Palestinien.

"L’occasion actuelle n’est en aucun cas par­faite, mais elle est meilleure que toutes les années passées et nous devons la saisir. Les Israé­liens ont attendu trop long­temps la sécurité qu’ils désirent et qu’ils méritent, et les Pales­ti­niens ont attendu trop long­temps, avec des humi­lia­tions quo­ti­diennes, la dignité d’un Etat palestinien".

Il faut beaucoup de capital poli­tique pour dire une chose pareille devant les sup­porters fana­tiques de l’AIPAC, même si l’on est secré­taire d’Etat. Comme cela était à prévoir, après ces propos, l’assemblée des puis­sants a été plongée dans un silence de mort.

Arrive le goulag

Qu’en est-​​il du peuple dépossédé de sa terre qui subit ces humi­lia­tions quo­ti­diennes et aux­quels Rice s’est référée ? Elle n’est pas loin de la vérité, mais qu’en penserait-​​il ?

Israël y a ins­tauré un embargo presque total sur les appro­vi­sion­ne­ments en car­burant. Une fois encore, il s’agit d’une punition col­lective éner­gique — non seulement contre le Hamas, qui contrôle Gaza depuis un an, mais contre la popu­lation civile d’1,5 mil­lions de per­sonnes désespérées.

Pendant cette période, Gaza a été bom­bardée et affamée. Ce qui reste de terre pro­ductive a été ravagée au bull­dozer par l’armée israé­lienne. Si la popu­lation de Gaza subit tous ces har­cè­le­ments, c’est essen­tiel­lement parce qu’elle a choisi d’être dirigée par le Hamas lors de l’élection démo­cra­tique de janvier 2006. Et c’est quelque chose que Washington et Jéru­salem ne peuvent tout sim­plement pas accepter.

Israël était juste sur le point d’envahir Gaza — à nouveau. Le Premier ministre Ehoud Olmert — se débattant contre un scandale de cor­ruption — aurait adoré cette tac­tique de diversion. Ren­trant à Jéru­salem après son voyage à Washington — où il a par­ticipé à la réunion de l’AIPAC et où il a eu un entretien en face-​​à-​​face avec le Pré­sident George W Bush, essayant de faire accepter que les ren­sei­gne­ments israé­liens sur l’Iran sont mieux informés que les données du NIE [National Intel­li­gence Estimate] — Olmert a dit : "Tel que cela se pré­sente, nous sommes plus proches d’une opé­ration mili­taire à Gaza que nous ne le sommes de tout autre type d’arrangement [diplomatique]".

L’ancien Premier ministre Ehoud Barak, l’actuel ministre israélien de la défense, est d’accord. Et Barak n’est pas tout à fait aussi bel­li­queux qu’Olmert. Barak est le personnage-​​clé de la Knesset (le par­lement) favo­rable à une trêve avec le Hamas, en cours de négo­ciation via l’Egypte. En voici les termes : si Israël cesse ses raids mili­taires à l’intérieur de Gaza et met fin au siège actuel, le Hamas arrêtera ses tirs de roquettes rudi­men­taires sur le ter­ri­toire israélien. Ces attaques à la roquette contre Israël restent le casus belli fon­da­mental pour une invasion israé­lienne de Gaza.

Si Israël se retient d’envahir Gaza — du moins pour l’instant — ce n’est pas à cause de quelques pré­oc­cu­pa­tions huma­ni­taires floues. Si les Israé­liens n’envahissent pas Gaza, c’est parce qu’ils craignent de subir des pertes — et, par-​​dessus tout, c’est parce qu’ils n’ont pas de stra­tégie de sortie. Cette invasion pourrait durer jusqu’à six mois — selon des experts mili­taires israé­liens. Et ensuite ?

Quant à une trêve, elle est vouée à l’échec. Selon les son­dages, c’est ainsi que les Israé­liens le voient. Et pourtant, cette invasion sera inévi­table — une fois encore. Et ce sera Israël contre un Hamas équipé de meilleures armes.

Uval Diskin, le chef du Shin Bet, le service de sûreté israélien, est convaincu que le Hamas deviendra une menace stra­té­gique pour Israël. Le Général de division Amos Yadlin, le chef des ser­vices de ren­sei­gne­ments israé­liens, est contre tout cessez-​​le-​​feu. Il pense que cela don­nerait du pouvoir au Hamas, non seulement sur le plan mili­taire, mais surtout politiquement.

La logique, ici, est la même vieille règle impé­riale de diviser pour régner. Israël et les Etats-​​Unis se per­mettent de parler au diri­geant pales­tinien Mahmoud Abbas — uni­ver­sel­lement considéré par les élites israé­liennes comme un "par­te­naire fiable". Mais en même temps, Israël et les Etats-​​Unis ne veulent pas qu’Abbas parle au Hamas — même s’ils sont tous palestiniens.

Arrive le sauveur

Tandis que Rice s’accroche déses­pé­rément au rêve d’un plan de paix — peut-​​être le dernier espoir de sauver la répu­tation épou­van­table de l’administration Bush —, les élites israé­liennes paraissent tou­jours scot­chées sur le mode de guerre. Prenez Ephraïm Sneh, un homme que de nom­breux Israé­liens — et de Juifs amé­ri­cains — pensent qu’il devrait être le pro­chain Premier ministre. Sneh n’est pas une colombe, mais il n’est pas non plus un fana­tique. Il est un ancien ministre de la défense (19992001), général à la retraite et un membre Tra­vailliste hau­tement influent de la Knesset. Sneh s’est acti­vement vendu lors de la confé­rence de l’AIPAC comme ayant la solution ultime pour Gaza.

Selon Sneh, "Le pro­blème de Gaza" est qu’il y a 1 million de per­sonnes qui vivent dans la pau­vreté et qui sont à présent sans emploi et dépourvues d’espoir. Et si vous voulez déra­ciner le Hamas — quelque chose qu’Israël doit faire un jour — la façon de le faire n’est pas seulement par l’option mili­taire, qui cas­serait la force mili­taire du Hamas, mais en per­mettant au gou­ver­nement légitime du [Premier ministre] Salam [Fayyad] [1] de rétablir son autorité et, immé­dia­tement après cela, s’embarquer dans un plan de déve­lop­pement écono­mique pour construire, par l’intermédiaire des entre­prises privées, 100.000 emplois à Gaza".

Sneh a une formule astu­cieuse pour vendre son ensemble de mesures : "Gaza est à présent comme Moga­discio [la capitale de la Somalie]. Elle pourrait être comme Dubaï [la capitale des Emirats Arabes Unis]. Ce dont vous avez besoin est de déra­ciner les ter­ro­ristes et de per­mettre aux forces démo­cra­tiques d’agir."

Le pro­blème de Sneh, de toutes ses pro­po­si­tions modérées, est le pro­blème des élites israé­liennes : le Hamas est considéré comme rien d’autre qu’une bande de "terroristes" — tandis que son attraction popu­laire est tota­lement niée.

Les propos de Sneh pour­raient même être ceux de quelques autres détrac­teurs (arabes) qui dia­bo­lisent le Hamas, comme al-​​Arabiya TV, le bras média­tique de fait de la Maison des Saoud, dont la culture du bizarre inclut un reportage intitulé "Israël pré­serve l’option d’une sta­bi­li­sation paci­fique à Gaza".

Selon Sneh, l’attraction popu­laire du Hamas à Gaza est "un autre cliché non-​​fondé. Le Hamas n’est pas popu­laire à Gaza. Le Hamas contrôle Gaza par la bru­talité — en effet, c’est ainsi qu’ils ont pris le pouvoir à Gaza". C’est faux : le Hamas a rem­porté une élection libre et honnête le 25 janvier 2006, sous la sur­veillance d’observateurs inter­na­tionaux. Et le Hamas est popu­laire grâce à son travail d’aide sociale de grande envergure et à son absence de cor­ruption, contrai­rement au Fatah d’Abbas.

Soit dit en passant, Sneh connaît bien Abbas. Ils se ren­contrent "rela­ti­vement fré­quemment". Abbas est considéré comme "un homme de paix" qui "repré­sente la majorité du peuple pales­tinien, qui veut la nor­malité et qui sait que la terreur est contre-​​productive". L’ancien Premier ministre israélien Ariel Sharon avait l’habitude de dire la même chose d’Abbas.

Sneh conteste tota­lement le résultat de l’élection à Gaza : "Ils n’avaient pas la majorité, mais ils se sont servis du système de cir­cons­crip­tions afin de s’emparer de plus de sièges au par­lement. Même lorsqu’ils étaient au maximum de leur influence, ils ne repré­sen­taient que 43% de toute la popu­lation pales­ti­nienne. Main­tenant, ils sont moins popu­laires qu’ils ne l’étaient par le passé".

Les poli­ti­ciens des démo­craties occi­den­tales ne peuvent que rêver d’avoir 43% des votes. Les pré­si­dents étasu­niens sont élus par moins d’un quart de la popu­lation totale. En janvier 2006, le Hamas a rem­porté 75 des 118 sièges à pourvoir.

Sneh insiste sur le fait que le Hamas "a prouvé qu’ils ne peuvent pas résoudre le pro­blème général de Gaza. Ils ne peuvent pas construire la sta­bilité, ils ne peuvent pas construire la pros­périté, ils ne peuvent pas nourrir les enfants de Gaza avec des balles". Il pourrait ajouter que per­sonne ne peut construire quoi que soit dans un goulag sous embargo total.

Donc, Gaza peut devenir le nouveau Dubaï — mais le Hamas doit d’abord être écrasé. Tous ceux qui connaissent bien Gaza savent que cette pro­po­sition schi­zo­phrène ne passera jamais — à moins que 1,5 mil­lions de per­sonnes soient exter­minées. Il semble que "Moga­discio" est là pour durer.

Mais tout le drame à Gaza va bien au-​​delà du Hamas. Il est direc­tement lié au Grand Israël et à la confron­tation entre les Etats-​​Unis et l’Iran — et à la cam­pagne inces­sante de dia­bo­li­sation de l’Iran, à la fois en Israël et aux Etats-​​Unis.

La Répu­blique Isla­mique sou­tient acti­vement la Syrie, le Hez­bollah et le Hamas. Bien que cela ne soit jamais déclaré en public, pul­vé­riser le Hamas et écraser l’Iran seraient essen­tiels pour l’aile sio­niste et mili­taire des élites israé­liennes, afin de faire avancer leur pro­gramme plus vaste d’Eretz Israël. Ce grand Israël inclurait la plus grande partie, voire l’ensemble, de la Cis­jor­danie, de Gaza, du Plateau du Golan et le sud du Liban jusqu’au fleuve Litani, une source d’eau extrê­mement pré­cieuse et une raison essen­tielle de l’attaque israé­lienne contre le Sud-​​Liban dans la guerre de 2006, contre­carrée par le Hezbollah.

S’agit-il de Dubaï ou de Moga­discio ? Bien au-​​delà de tout ça, il ne s’agit que de l’Iran et l’eau.

[1] NdT : En fait, Salam Fayyad a été nommé ministre de l’Autorité Nationale Pales­ti­nienne (ANP) par Mahmoud Abbas, le 15 juin 2007, en tant que mesure d’urgence. Celui-​​​​ci n’a pas été confirmé par le Conseil Légis­latif Pales­tinien (le par­lement de l’Autorité Pales­ti­nienne). Cette nomi­nation a été contestée comme étant illégale, parce que si la Loi Fon­da­mentale pales­ti­nienne permet au Pré­sident de l’ANP de démettre un Premier ministre en exercice, la nomi­nation d’un rem­plaçant nécessite l’approbation du CLP. La loi stipule qu’après la des­ti­tution du Premier ministre (dans ce cas, Ismail Haniyeh), le Premier ministre sortant conduit un gou­ver­nement d’intérim. L’actuel CLP, dans lequel le Hamas détient une majorité de sièges, n’a pas approuvé la nomi­nation de Fayyad ou la consti­tution de son nouveau gou­ver­nement. La nomi­nation de Fayyad n’a jamais été soumise au par­lement ou approuvée par le CLP. Haniyeh a dirigé en tant que Premier ministre depuis Gaza et il est reconnu par un grand nombre de Pales­ti­niens comme le Premier ministre légitime par intérim de l’ANP. Anis al-​​​​Qasem, le juriste consti­tu­tionnel pales­tinien qui a rédigé le projet de la Loi Fon­da­mentale, fait partie de ceux qui ont publi­quement déclaré la nomi­nation de Fayyad comme étant illégale.(source : Wikipedia).