Gaza ; Les enjeux électoraux de l’intervention

Attila Somfalvi, vendredi 16 janvier 2009

A quelques semaines des élec­tions, prévues pour le 10 février, l’entrée des troupes dans Gaza modifie l’équilibre poli­tique en Israël, avec la montée en puis­sance d’Ehoud Barak. Du moins pour le moment.

Après six années de portes closes, les diri­geants du Meretz [situé à la gauche du Parti tra­vailliste] ont rouvert leur siège his­to­rique de Jéru­salem, rue de Jaffa. Le bon score des élec­tions muni­ci­pales, la convo­cation d’élections légis­la­tives anti­cipées et l’annonce de la création d’un nouveau mou­vement de gauche leur ont redonné l’envie de se battre, d’autant que les son­dages étaient encou­ra­geants. Mais la guerre à Gaza a tout brouillé.

Dès le premier jour de l’offensive israé­lienne, il était clair que l’armée de l’air n’allait pas seulement mettre Gaza sens dessus dessous, mais aussi mélanger de nouveau les cartes élec­to­rales. En temps de guerre, les pers­pec­tives sont rarement bonnes pour la gauche israé­lienne. Aujourd’hui, les mili­tants du Meretz ne savent à nouveau plus trop quoi penser, écar­telés qu’ils sont entre la guerre et la paix, entre l’exigence d’humanité pour les Pales­ti­niens et le besoin de sécurité pour les Israé­liens. Ran Cohen, un des diri­geants du Meretz, qui, en com­mission des Affaires étran­gères et de la Défense, a voté contre le rappel des réser­vistes, a dû venir en catas­trophe à Jéru­salem pour remonter le moral de ses troupes. “Il est pos­sible d’être contre la guerre, même lorsqu’on nous envoie des salves de roquettes. Il faut admettre que, pour un million et demi de Pales­ti­niens, Gaza n’est rien d’autre qu’une immense prison. Si j’étais dans leur situation, je crierais, je pro­tes­terais et, si ça ne servait à rien, je pren­drais les armes”, a-​​t-​​il déclaré. Ses propos ont déclenché une polé­mique comme on n’en avait pas vu depuis des lustres au sein de son parti et qui l’a tétanisé de la base au sommet, tant le spectre est large entre les par­tisans et les oppo­sants à la guerre. Au Meretz, la guerre a donc bou­le­versé l’agenda. “Nous avions préparé une cam­pagne axée sur les ques­tions sociales et citoyennes”, explique son pré­sident, Haïm Oron. “Mais nous avons pro­vi­soi­rement décidé de ne pas insister là-​​dessus. L’opinion publique n’est pour l’instant pas prête à entendre un autre dis­cours que celui de la guerre. Il est devenu impos­sible de mettre en avant la déré­liction de notre système de santé, de sécurité sociale et d’enseignement.” Bref, si elle avait, des années durant, réus­si à éluder ses dilemmes, c’est l’ensemble de la gauche israé­lienne qui est aujourd’hui en pleine confusion. Et pas seulement elle.

Dans les rangs du Parti tra­vailliste, de Kadima et du Likoud, la confusion n’est pas moindre. Au soir du premier jour de l’offensive aérienne, les diri­geants des trois grands partis ont offi­ciel­lement donné l’ordre de geler la cam­pagne des légis­la­tives [les élec­tions sont prévues pour le 10 février]. Ainsi, aux quatre coins du pays, des cen­taines de pan­neaux conti­nuent d’arborer les visages d’Ehoud Barak [ministre de la Défense, Parti tra­vailliste] et de Tzipi Livni [ministre des Affaires étran­gères, Kadima]. Au Likoud, on a par contre dû s’adapter à la nou­velle situation, en tro­quant les attaques per­son­nelles à l’encontre de Livni [une transfuge du Likoud] contre des appels à l’unité nationale.

Mais une chose est désormais cer­taine : la meilleure cam­pagne, c’est la guerre. Ainsi, c’est Ehoud Barak qui est le prin­cipal béné­fi­ciaire de son offensive mili­taire. En moins d’une semaine, le Parti tra­vailliste est passé de 10 à 16 députés [sur les 120 députés que compte la Knesset] dans des son­dages qui étaient jusqu’alors catas­tro­phiques pour lui. “L’ennui”, estime-​​t-​​on tou­tefois dans l’entourage d’Ehoud Barak, “c’est qu’en Israël les gens ont la mémoire courte. Le soir de l’offensive, Barak a redoré son blason de vrai dur, de gars qui sait donner du canon. L’opération éclair de notre aviation a hissé les gens au sommet de l’excitation. Mais, si dans quelques jours cette guerre se com­plique, qui se rap­pellera du 27 décembre ?”

Réduit au rang d’observateur de la guerre, le Likoud est revenu sur nos écrans lorsque le Premier ministre Ehoud Olmert a demandé à Benyamin Néta­nyahou [pré­sident du Likoud] de s’engager dans la cam­pagne de com­mu­ni­cation inter­na­tionale de l’Etat d’Israël. Il n’empêche que cer­tains craignent que la course de Néta­nyahou d’un plateau de télé­vision à un autre ne finisse par lui nuire. Après tout, ce sont dans l’ordre Barak, Olmert et Livni qui mènent cette guerre. “Il est encore trop tôt pour savoir qui seront les gagnants et les per­dants de cette double cam­pagne élec­torale et mili­taire, surtout qu’on ne sait pas sur quoi débou­chera l’offensive ter­restre”, explique un res­pon­sable du Likoud. Du côté de Kadima, on reste per­plexe. D’un côté, Tzipi Livni mar­quera peut-​​être quelques points dans les son­dages, ne serait-​​ce qu’à cause de son impli­cation dans la conduite de la guerre, sans parler de son omni­pré­sence dans les médias inter­na­tionaux, où elle fait feu de tout bois pour défendre la position israé­lienne. Mais, d’un autre côté, on ne sait donc tou­jours pas si les succès mili­taires de Tsahal rejailliront sur elle. On craint même que d’éventuels revers mili­taires ne lui soient inté­gra­lement imputés par l’opinion. Quant à Eyal Arad, directeur de cam­pagne de Kadima, il fait cette analyse : “Peu importe par qui et comment nous sommes entrés en guerre. Ce qui importe, c’est par qui et comment nous en sortirons."

En attendant, celui qui conduit la bataille, c’est encore et tou­jours Ehoud Barak. C’est lui qui recueille pour l’instant le crédit de la guerre et qui a ramené le bloc de centre gauche sur le devant de la scène poli­tique. Dans moins de cinq semaines, si les élec­tions ne sont pas repoussées au dernier moment, tout le monde sera fixé sur son sort politique.