Gaza : La mort de l’industrie

Saleh al Naeimi, mardi 8 avril 2008

Un cime­tière dans le quartier al Rimal à Gaza attire l’attention des moto­cy­clistes et des piétons. Ins­tallé le mardi 18 mars dernier sur la place al Katiba, ce cime­tière sym­bo­lique com­prend des tombes repré­sentant les cen­taines d’usines qui ont été fermées en raison de l’embargo économique.

Les 40 “tombes”, qui ont été cou­vertes de fleurs, ont toutes une pierre tombale où sont ins­crits le nom de l’usine et le nombre d’employés qui ont perdu leur travail.

Le Comité Popu­laire Contre le Siège de Gaza (PCAS) est à l’origine de la création de ce cime­tière afin de pro­tester contre le blocus écono­mique imposé à Gaza suite aux élec­tions légis­la­tives pales­ti­niennes en 2006.

Selon le Syn­dicat de l’Industrie Pales­ti­nienne, l’embargo a entrainé la fer­meture de 96% des entre­prises indus­trielles (3900 entre­prises) et a réduit au chômage 140.000 employés. Actuel­lement, le nombre total d’employés dans les usines ne dépasse pas les 1.500.

Le secteur indus­triel pales­tinien est divisé en quatre prin­cipaux sec­teurs : l’ameublement, l’alimentaire, le textile et les maté­riaux de construction. 90% des usines d’ameublement ont mis la clé sous la porte tandis que 95% des menui­series ont fermé.

Des sta­tis­tiques indiquent également que les meubles qui ont été fabriqués aussi bien pour le marché local que pour l’exportation ont été abîmés en raison de leur sto­ckage pendant de longues périodes dans des entrepôts. Ces pro­duits sont nor­ma­lement exportés vers la Cis­jor­danie et Israël et repré­sentent, selon les esti­ma­tions, environ la car­gaison de 400 camions.

Ces pro­duits ont une valeur d’environ 8 mil­lions de dollars. Avec la fer­meture de ces usines d’ameublement, 6.000 ouvriers ont perdu leur travail et les pertes dans ce secteur sont estimées 12 mil­lions de dollars.

Quant au secteur du textile et de l’habillement, toutes les entre­prises ont fermé leurs portes, soit plus de 960 usines qui pro­dui­saient chaque année 5 mil­lions de vête­ments dont 95% étaient exportés vers Israël.

Pour l’instant, les pertes du secteur du textile sont évaluées à 10 mil­lions de dollars, sans compter les 1 million d’articles qui ont déjà été fabriqués pour la saison estivale qui sont prêts à être exportés vers Israël.

Les usines de vête­ments ont environ 25.000 employés, cependant la fabri­cation de vête­ments est para­lysée en consé­quence directe du manque de matières pre­mières et du coût du matériel néces­saire à la fabri­cation. Dans ce secteur, l’ensemble des pertes est estimé à 20 mil­lions de dollars.

Quant aux usines de pro­duits ali­men­taires dans Gaza, elles ne fonc­tionnent actuel­lement qu’à seulement 30% de leur capacité normale, c’est pourquoi leur pro­duction est limitée et ne peut donc pas être exportée vers la Cis­jor­danie ou ailleurs.

Les trois prin­ci­pales usines de pro­duction de boissons gazeuses qui employaient aupa­ravant 900 ouvriers sont main­tenant fermées depuis qu’Israël a interdit l’entrée du dioxyde de carbone dans la Bande de Gaza – un ingré­dient essentiel à la fabri­cation de ces pro­duits. Les pertes de l’industrie des boissons gazeuses sont estimées à 3 mil­lions de dollars.

Le syn­dicat de l’Industrie Pales­ti­nienne a déclaré que le blocus avait entrainé la fer­meture de l’ensemble des entre­prises de matériel de construction soit 13 fabriques de car­relage, 30 cimen­teries, 145 fabriques de marbre, 250 bri­que­teries et par consé­quent, 3.500 ouvriers ont perdu leur emploi. . Samih al Haddad, qui est pro­prié­taire de l’Entreprise de Maté­riels Elec­triques Al Haddad a déclaré à Asharq Al-​​Awsat qu’il n’avait acheté aucun équi­pement élec­trique au cours des huit der­niers mois. Il a ajouté que l’usine, dans laquelle il est associé avec ses frères, a subi une perte d’un million de dollars en consé­quence directe de l’embargo écono­mique en mar­chan­dises et équi­pe­ments qui ont été saisis et retenus dans les entrepôts d’un port israélien.

Al Haddad a expliqué qu’avant le blocus, il avait 63 employés, mais qu’aujourd’hui, il n’a plus que 20 employés à temps partiel. Il a ajouté qu’il était pes­si­miste et qu’il s’attendait à ce que la situation se dété­riore encore plus.

Mohammed Abu al Owf qui est pro­prié­taire d’une fabrique de tissu a déclaré à Asharq Al-​​Awsat qu’avant l’embargo, son entre­prise était flo­ris­sante et que la société pro­duisait 150-​​200 tonnes de tissu par mois.

Aujourd’hui, son entre­prise fabrique un kilo de tissu par mois. Abu al Owf a révélé qu’avant l’embargo, il avait 45 employés et qu’aujourd’hui il a trois comptables.

Abu al Owf qui a par­ticipé à l’inauguration du cime­tière sym­bo­lique à al Rimal le 18 mars dernier, a déclaré que s’il en avait les moyens, il érigerait des pierres tom­bales sym­bo­liques pour les dizaines de mil­liers de per­sonnes qui ont perdu leur emploi, et donc leur seule source de revenus suite à la fer­meture de cen­taines d’usines. "Ces gens sont mal­heureux et sont morts après avoir perdu leur pos­si­bilité de vivre et de sub­venir aux besoins de leurs familles. Telle est la véri­table tra­gédie », a-​​t-​​il dit.

Comme tous les autres entre­pre­neurs et com­mer­çants, Abu al Owf a lui aussi des pro­duits qui ont été saisis et stockés dans des entrepôts israé­liens qu’il ne peut pas récu­pérer en raison du blocus. Il a dit que les mar­chan­dises avaient une valeur de 600.000 dollars et il a ajouté : « Mais ce qui com­plique encore davantage les choses, c’est le fait que la valeur du dollar a plongé, ce qui signifie que nous avons subi des pertes encore plus impor­tantes et que notre situation est encore plus grave."

Abu al Owf estime qu’Israël est décidé à étouffer l’économie et pousser Gaza vers la catas­trophe. Il a ajouté que les pro­prié­taires d’usine vont pour­suivre en justice le gou­ver­nement israélien devant la Cour Suprême Israé­lienne, non seulement pour lever le blocus et rétablir des condi­tions de travail pour les usines, mais pour sauver des mil­liers de familles qui ont été dévastées après l’embargo.

Yousef Shumar, le pro­prié­taire de l’usine de pro­duits ali­men­taires Shumar, qui fabrique une gamme de bis­cuits et des confi­series, a déclaré que le prin­cipal obs­tacle affronté par son usine est le manque de matières premières.

Il a révélé à Asharq Al-​​Awsat que le prin­cipal pro­blème n’est pas le manque de pro­duits ali­men­taires de base, comme la farine et l’huile, mais plutôt une pénurie de maté­riaux d’emballage comme le carton et le plastique.

Shumar a révélé que pour sur­monter ce pro­blème, il a été obligé de dis­tribuer ses pro­duits dans des embal­lages et des boîtes qui ne portent pas de nom. Parfois, il utilise les caisses d’autres pro­duits, ce qui a un impact sur les ventes auprès des consommateurs.

Mais Shumar a également sou­ligné le grave pro­blème que repré­sente la pénurie de car­burant. Il a dit : "Souvent, il ne peut faire qu’un quart des livraisons en raison du manque de car­burant pour les véhi­cules." Il a révélé que le blocus avait entrainé une réduction de 90% de la capacité indus­trielle de Gaza, ce qui l’a contraint à licencier la majorité de ses employés.

Faisal al-​​Shawa, le directeur de l’entreprise Al-​​Shawa Contracting, qui gère un certain nombre d’usines, est pes­si­miste. Il a dit que la situation ne peut pas être pire que ce qu’elle est déjà et il a ajouté que tout était paralysé.

Al Shawa, qui est également le Secré­taire général de l’Association des Hommes d’Affaires dans la bande de Gaza a déclaré : « Les hommes d’affaires ont fait faillite, ils ont subi d’énormes pertes. Il ne reste plus d’entrepreneurs ou d’entreprises, la catas­trophe a touché tout le monde sans dis­cer­nement, et nous ne savons pas qui nous dédommagera. ! »

L’un des prin­cipaux pro­blèmes ren­contrés par les pro­prié­taires d’usines qui ont été fermées est leurs dettes consi­dé­rables auprès de leurs banques. Selon Fadl al Garwe, "À l’instar d’autres usines, nous avons pu obtenir des prêts auprès des banques, mais quand nous avons subi d’énormes pertes, les banques ont com­mencé à demander le rem­bour­sement de l’argent que nous avions emprunté. Ce sont des sommes impor­tantes dont le rem­bour­sement mettra du temps et nous ne savons pas quand et comment nous serons en mesure de le faire. "

De son côté, Amr Hamd, le chef du Syn­dicat général de l’Industrie pales­ti­nienne a sou­ligné que la bande de Gaza avait atteint un point de non-​​retour et qu’il sera de plus en plus dif­ficile d’attirer ou de convaincre les inves­tis­seurs à investir dans la bande de Gaza, même quand le blocus sera levé.

Hamd a ajouté qu’il existait une "érosion du capital" dans le secteur indus­triel. Il explique : « Quand Israël blo­quait le passage des fron­tières et que les chefs d’entreprises se retrou­vaient face à une crise, ceux-​​ci ven­daient divers outils - mais main­tenant, la situation est devenue très grave."

Rami Abdo, un expert écono­mique a déclaré que l’effondrement du secteur indus­triel de Gaza avait eu un impact négatif sur le secteur privé, qui fournit 53% des emplois. Le secteur indus­triel a été durement frappé et sa pro­duction indus­trielle a baissé de76% à 11%.

Abdo a expliqué à Asharq Al-​​Awsat, que le secteur com­mercial s’appuie sur le secteur indus­triel et donc plus de 43% des établis­se­ments du secteur privé ont mis fin à leurs acti­vités de négoce, tandis que les autres ont diminué leur activité de près de 75%.

Pour sa part, Jamal al Khadri, le chef du Comité Popu­laire Contre le Blocus a déclaré à Asharq Al-​​Awsat que le chômage avait for­tement pro­gressé et que 140.000 employés ont été licenciés – et cela a eu sans aucun doute un impact sur leurs familles. Il a déclaré : "Si nous sup­posons qu’une famille moyenne com­prend cinq à six membres alors cela signifie que 700000 citoyens pales­ti­niens ont été touchés par la fer­meture des usines."

Al Khadri a confirmé que les cou­pures de courant, le manque de matières pre­mières, de car­burant et de capitaux, avec l’impossibilité d’acheter des machines ou de réparer et d’entretenir celles dis­po­nibles, ont eu des réper­cus­sions sur le secteur indus­triel. Il a déclaré que les pertes étaient estimées à 500 mil­lions de dollars, sans oublier les 150 autres mil­lions de dollars de biens confisqués par Israël et stockés dans des entrepôts.

Il a également sou­ligné que le blocus avait per­turbé d’innombrables projets, des projets des entre­prises com­mer­ciales, et des projets de construction et d’infrastructure dans la bande de Gaza.

Omar Shaban, un éminent expert écono­mique, rejette l’idée de convertir en chiffres et en pour­cen­tages les graves pro­blèmes qui ont frappé le secteur indus­triel, mais il a déclaré que cela ne reflétait ni ne dimi­nuait la mani­fes­tation de ces crises.

Il a également sou­ligné un élément cri­tique, qui est la réper­cussion de l’isolement du secteur indus­triel pales­tinien de l’Europe, d’Israël et du monde arabe, ainsi que la perte des impor­ta­teurs dont il avait fallu beaucoup de temps et d’efforts pour gagner leur confiance.

Selon Shaban, même quand le blocus sera levé, il faudra d’énormes efforts pour res­taurer la confiance dans les pro­duits pales­ti­niens. "La perte de confiance dans les pro­duits pales­ti­niens de la part des impor­ta­teurs étrangers ne peut pas être estimée », a-​​t-​​il expliqué.

Shaban sou­ligne également que ce qui s’est abattu sur le secteur indus­triel s’inscrit dans la conti­nuité du plan israélien de frapper le secteur indus­triel pales­tinien et de le faire régresser à des décennies en arrière de sous-​​développement.

"Le peuple pales­tinien ne peut pas rétablir la situation à ce qu’elle était autrefois, sauf avec d’énormes efforts, cependant, il est clair que nous ne dis­posons pas d’un plan stra­té­gique pour lutter contre de telles attaques à la lumière des divi­sions internes pales­ti­niennes", a-​​t-​​il conclu.