Ma’an news, samedi 15 janvier 2011
Après avoir réfuté les rapports annonçant la fermeture de Karni à la fin janvier, des responsables de la sécurité israélienne ont déclaré au Jerusalem Post que les militaires ont bien l’intention de fermer ce terminal.
Jeudi (13 janvier) quand des responsables de Gaza ont appris l’annonce de cette fermeture, le Lieutenant Nili Aharon, porte-parole israélienne de l’Administration de Coordination et de Liaison pour la bande de Gaza, a déclaré à Ma’an qu’elle n’était pas au courant de changements prévus dans l’organisation des points de passage. Une notification en bonne et due forme serait donnée si un changement de cet ordre devait se produire, a-t-elle dit.
La fermeture du point où passe la plus grande partie des biens, qui ouvre 2 fois par semaine -ou moins- pour laisser entrer du granulat pour la construction, du blé, du riz et de la nourriture animale, déplacerait vers Kerem Shalom, le point situé le plus au sud, toute la charge des produits qui entrent à Gaza.
Même si le point de passage de Karni ouvre deux fois par semaine, des responsables du Bureau des Nations unies pour la Coordination des Affaires humanitaires ont mis en garde contre une pénurie de blé, puisque l’usage des tapis roulants utilisés pour le blé a été ramené à un par semaine au lieu de deux. Le deuxième étant réservé à l’entrée du granulat, dans le cadre de l’allègement prévu en juin du blocus israélien de Gaza.
En décembre 2009, quand les responsables israéliens ont fermé le terminal carburant de Nahal Oz et déplacé les infrastructures pour le carburant à Kerem Shalom, le nouvel arrangement a réduit la capacité de faire entrer du carburant, causant des pénuries au début. Alors que le blé manque déjà à Gaza, les habitants s’inquiètent de l’effet qu’aura cette fermeture.
"Kerem Shalom est un goulot d’étranglement par lequel nous sommes forcés de faire passer l’assistance à plus d’un million de personnes," a déclaré à Ma’an Chris Gunness, porte-parole de l’ UNRWA à Jérusalem. "L’accord de 2005 sur les points de passage doit être mis en oeuvre," a-t-il poursuivi, "et il faut établir un calendrier cohérent et prévisible pour l’entrée et la sortie de produits par Karni."
Sans un protocole approprié pour les points de passage, il serait impossible, selon Gunness, de faire entrer les produits qui sont nécessaires à un redressement complet de Gaza.
D’après des hommes d’affaires, des économistes et des représentants du secteur privé que nous avons interrogés pour ce reportage, la fermeture de Karni ne ferait que renforcer le siège, restreindre davantage encore l’entrée de marchandises à Gaza et -c’est une quasi certitude- empêcher le développement d’un véritable marché à l’exportation.
En décembre, des responsables israéliens déclaraient que la nouvelle année verrait un nouvel assouplissement du blocus et que certains produits seraient autorisés à l’exportation, dont les meubles et d’autres biens. Mais aucun changement dans les permissions d’exporter n’est intervenu et les seuls biens qui quittent Gaza entrent dans le programme mis en place par le gouvernement hollandais pour aider les fermiers de Gaza. Depuis deux ans, des fraises et des oeillets provenant d’une dizaine de fermes sont exportées vers l’Europe.
Des industriels ont dit à Ma’an que les infrastructures de Kerem Shalom étaient déjà insuffisantes pour permettre l’entrée des produits nécessaires. Le point de passage, construit à l’origine pour l’entrée de produits humanitaires, devra prendre en charge toutes les importations pour le 1. 5 million d’ habitants de Gaza.
De plus, selon un industriel, s’il arrivait que les exportations soient autorisées, les entreprises devraient transporter les produits des zones industrielles du nord jusqu’à l’autre bout de l’enclave côtière, puis les ramener directement vers le nord afin de les expédier vers la Cisjordanie ou vers les marchés étrangers.
Le coordinateur du Comité pour les points de passage à Gaza a affirmé à Ma’an que les infrastructures à Kerem Shalom étaient si limitées que l’encombrement au terminal déborderait vers la ville voisine de Rafah et poserait des problèmes de circulation sur la route Salah Ad-Din qui relie le sud au nord.
"La qualité de la route ne permet pas qu’il y ait beaucoup de circulation," a-t-il dit.
En juin, des protestations internationales imposèrent à Israël d’alléger le siège de Gaza, avec une augmentation immédiate de la variété des produits autorisés à entrer à Gaza.
La décision d’autoriser le ketchup et les lacets de chaussure – des produits précédemment interdits – fit l’objet de critiques et il y eut des appels à laisser entrer des produits industriels et des fournitures pour les usines afin qu’elles puissent rouvrir et que le marché se développe.
L’entrée de certaines fournitures fut autorisée mais pour les observateurs ce n’est pas suffisant pour relancer l’industrie manufacturière. [1]
Les protestations qui exigeaient la levée du blocus survinrent après l’assassinat de 9 militants à bord d’un navire turc qui allait apporter des marchandises à Gaza, dans un effort pour briser le blocus.
[1] voir aussi Charlotte Bozonnet dans l’Humanité du 16 décembre
Les Israéliens autorisent le transfert de certains produits dans la bande de Gaza. Mais leur stricte sélection et les restrictions imposées à une activité essentielle comme la pêche sont un frein à tout projet de développement économique.
« Ceux-là viennent d’Israël. Les sardines au fond, on les a pêchées cette nuit. Il y en a aussi qui sont ramenés d’Égypte. » Devant son échoppe du marché aux poissons, ce commerçant gazaoui désigne chaque espèce par sa provenance : quelques pièces de sar, de rouget, alignées au sol dans de la glace. Trois ans après le début du blocus imposé par Israël, cette bande de terre qui longe la mer réussit le tour de force d’être devenue un importateur net de poissons. Une partie passe par les tunnels depuis l’Égypte, mais la majorité est importée… d’Israël ! Au port, à quelques dizaines de mètres en contrebas de la criée, la plupart des barques sont là. Ahmed Elass est assis avec sa famille à l’ombre d’un auvent de fortune, à côté de ses filets. « Cette nuit, ils ont tiré vers 4 heures, explique le pêcheur. Ils disent qu’on a le droit d’aller jusqu’à 3 milles, mais en réalité, dès qu’on dépasse 2 milles, ils font des problèmes. » Au fil des ans, la surface autorisée aux pêcheurs de Gaza s’est réduite comme peau de chagrin. De 20 milles nautiques lors des accords d’Oslo, la limite est descendue à 10 milles au moment de la seconde Intifada, avant de tomber à 3 milles (5 kilomètres) aujourd’hui.
Une relation inhumaine autant que cynique.
À cette distance, les filets ne ramènent que de petits poissons, principalement des sardines, et de moins en moins, car après toutes ces années de restriction, les eaux côtières sont surexploitées. Selon la FAO, la pêche a diminué de 47 % entre 2008 et 2009. « On ne ramène plus que 300 à 400 kg par jour. À 4 shekels le kilo, il faut encore enlever le prix de l’essence, des filets », soupire Ahmed qui partage le maigre butin restant avec ses deux frères. Comme lui, les 3 500 pêcheurs de Gaza ont aujourd’hui le plus grand mal à continuer à travailler et, alors que la mer devrait tirer l’économie du territoire, ce sont les importations israéliennes de poissons qui explosent. Quatre tonnes en novembre 2008, 32 tonnes en octobre 2009, selon le Palestinian Trade Center.
Car tout n’est pas bloqué aux entrées de la bande de Gaza. Certaines marchandises sont autorisées, dont la sélection témoigne d’un siège qui n’est pas seulement inhumain par la pénurie qu’il impose, mais aussi souvent cynique. Dans le rapport qu’elle vient de publier, l’organisation israélienne des droits de l’homme, Gisha, qui lutte pour la liberté de mouvement, a passé au crible trois années de blocus. Le premier aspect de l’étude est connu : Israël ne laisse entrer à Gaza que 97 produits, contre plus de 4 000 avant 2007, et quatre fois moins de chargements de camions de marchandises (2 300 par mois, contre 10 400). Le deuxième aspect l’est moins : on apprend ainsi qu’Israël accepte, par exemple, de faire entrer de petites quantités de margarine, mais pas de gros blocs qui pourraient servir à une activité industrielle. De la même façon, explique Gisha, Israël interdit « le transfert de caoutchouc, de colle et de Nylon utilisés pour la fabrication de couches à Gaza, mais autorise celui de couches produites en Israël ». Une sélection qui a le double avantage, pour les dirigeants israéliens, d’empêcher tout développement économique à Gaza et d’écouler certains stocks de produits israéliens. À Gaza, les responsables de l’usine d’eau minérale Arjan en savent quelque chose. L’équipe est fière de vous faire visiter les locaux : le petit laboratoire d’analyses de la qualité, les appareils de désalinisation, la chaîne de mise en bouteilles…
Produire de l’eau minérale… un vrai besoin
« L’eau minérale, ça peut paraître une drôle d’idée, mais on manque d’eau potable, et celle qui est filtrée n’est pas non plus bonne pour la santé », explique Bassem Aboudraz. Ce scientifique d’une quarantaine d’années fait partie de l’équipe qui a planché sur le projet à partir d’août 2009, développant des trésors d’ingéniosité pour rendre possible une telle infrastructure malgré le blocus. La majorité du matériel a été ramenée d’Égypte, l’argent réuni grâce à des investisseurs de Gaza et de l’extérieur, et des publicités ont même été publiées dans le journal. Gaza n’avait pas vu une telle usine se monter depuis des années. Et puis ? « Et puis, en février, moins de deux semaines après l’ouverture, Israël a fait rentrer des millions de bouteilles d’eau minérale moins chère que nous, alors qu’on n’avait pas vu une seule bouteille depuis quatre ans », explique le directeur de l’usine, blasé. L’information est facilement vérifiable. Sur son site Internet, le Cogat – le bureau israélien qui applique la politique d’entrée et de sortie dans les territoires palestiniens – tient à jour la liste des marchandises autorisées et leur date d’entrée. « Eau minérale : février 2010. »
Dans l’usine Arjan, des milliers de bouteilles sont stockées depuis des mois, impossibles à écouler, et la chaîne d’eau minérale est arrêtée. L’usine qui emploie une vingtaine de personnes continue à fonctionner en fabriquant des jus de fruits. « C’est clair que les Israéliens ont fait ça pour casser l’industrie », souligne le directeur, Attqia Esleem. « Si on pouvait exporter, on pourrait employer 2 000 ou 3 000 personnes. On a des idées ici, mais on a besoin d’un soutien extérieur pour les réaliser », ajoute-t-il. Un soutien politique, financier, technologique des gouvernements, des entreprises et même des universités, pour tenter de fissurer ce blocus. D’ailleurs, si la France demandait à ce qu’Arjan puisse être exportée, l’usine est prête à lui envoyer un camion d’eau gratuitement.