Frères de sang

Texte de Joharah Baker - Pour la Palestine n°54, mardi 9 octobre 2007

Débat Palestinien /

Pour Joharah Baker, aux affron­te­ments armés entre Fatah et Hamas a succédé une guerre des mots dan­ge­reuse, minant les pers­pec­tives d’un éventuel retour à l’unité nationale.

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Affron­te­ments entre milices du Fatah et du Hamas. La figure pales­ti­nienne © Haddad, in Al-​​Hayat (le peuple) pro­clame : “J’ai faim”.

On ne peut plus consi­dérer le Hamas et le Fatah comme des oppo­sants poli­tiques. Il existe dans une telle déno­mi­nation une rivalité saine, une relation entre deux groupes dis­sem­blables poli­ti­quement et idéo­lo­gi­quement qui s’accordent à n’être pas d’accord sur un objectif poli­tique commun.

Aujourd’hui il n’y a qu’un mot pour nommer ces deux géants de la scène poli­tique pales­ti­nienne : « ennemis jurés », et les mots furieux qui sortent de la bouche de leurs diri­geants en sont la preuve. Comme nous le savons tous, l’inimitié entre le Hamas et le Fatah a grandi et s’est régu­liè­rement déve­loppée depuis que le Hamas a formé son gou­ver­nement en mars 2006. Il a fallu des mois de négo­cia­tions, l’intervention saou­dienne et des dizaines de cadavres avant que les deux groupes acceptent de former un gou­ver­nement d’union nationale.

Celui ci n’a bien sûr pas duré long­temps puisque les ques­tions qui sous-​​tendaient leurs dif­fé­rences n’avaient pas trouvé de solution. La tension a continué à monter jusqu’à éclater en une éruption vol­ca­nique de rage et de sang qui a fait cent morts rien que dans la bande de Gaza chez les par­tisans des deux camps.

Main­tenant, avec le Hamas qui contrôle Gaza et un gou­ver­nement d’urgence contro­versé en Cis­jor­danie, la guerre des mots entre le Hamas et le Fatah a atteint des niveaux lamen­tables. Et pourtant, comme pour tout en poli­tique, il nous faut tou­jours nous demander si d’autres plans d’envergure ne menacent pas en coulisses.

Consi­dérons les der­niers événe­ments. Alors que les combats de rue ont diminué à Gaza et en Cis­jor­danie, la bataille verbale est en plein essor, les deux côtés se rejetant la res­pon­sa­bilité de la crise interne. On l’a assez entendu : le Fatah affirme que le Hamas a mené « un coup d’état contre la légi­timité pales­ti­nienne », traitant ses diri­geants de « mutins » et refusant de négocier avec eux tant que la situation à Gaza n’est pas revenue à son « état légitime ». Le Hamas de son côté a porté son lot d’accusations contre le Fatah, sur­nommant le gou­ver­nement d’urgence « gou­ver­nement de Dayton » et accusant les diri­geants du Fatah de conspirer avec les Etats-​​Unis et Israël.

Néan­moins, c’est à un niveau tota­lement nouveau que le Pré­sident Abbas a élevé cette guerre des mots, en accusant le Hamas d’être l’hôte d’al-Qaïda dans la bande de Gaza. Dans un entretien avec une télé­vision ita­lienne, le pré­sident pales­tinien a, en solo, évoqué le pire ennemi de l’Occident, et en une phrase l’a entraîné dans le conflit : « Grâce au soutien du Hamas, al-​​Qaïda est en train de pénétrer à Gaza. »

Le Hamas, à n’en pas douter, en était blême. Depuis les attaques du 11 sep­tembre, le Hamas s’est déli­bé­rément dis­socié d’al-Qaïda, affirmant qu’il existe entre les deux mou­ve­ments des dif­fé­rences idéo­lo­giques qui les divisent, même si tous deux épousent les doc­trines isla­miques. Ismaïl Haniyeh, le Premier ministre Hamas limogé, n’a pas tardé à répondre, en insistant sur l’absence de liens avec al-​​Qaïda, que ce soit au niveau poli­tique ou au niveau stra­té­gique. « Le Hamas combat l’occupation israé­lienne et seulement à l’intérieur du ter­ri­toire pales­tinien occupé. Il n’a jamais mené d’opérations à l’extérieur de ces fron­tières » a-​​t-​​il déclaré.

Qu’il y ait ou non des éléments dans la bande de Gaza qui soient des émules d’al-Qaïda, on ne peut que faire la com­pa­raison entre les décla­ra­tions d’Abbas et les affir­ma­tions israé­liennes de cette nature, souvent répétées. Qu’espérait donc Abbas en portant cette accu­sation meur­trière, dans une atmos­thère déjà hostile entre son mou­vement et le Hamas ? Des bons points de la com­mu­nauté inter­na­tionale ? Ou alors, cette affir­mation est-​​elle liée à sa demande qu’il y ait une force inter­na­tionale dans la bande de Gaza ? C’est que, si al-​​Qaïda est vraiment embusqué à tous les coins de rue de Gaza, alors une pré­sence inter­na­tionale aiderait peut-​​être à cir­cons­crire ce « danger grandissant ».

Le Hamas a déjà dit clai­rement qu’il n’accepterait pas de troupes étran­gères dans Gaza, affirmant qu’il trai­terait ces troupes comme n’importe quelle force d’occupation sur la terre pales­ti­nienne. Alors qu’il est fort pro­bable qu’Abbas va essayer d’obtenir davantage de soutien à son gou­ver­nement, qui doit être ratifié dans quelques jours par le Conseil légis­latif quasi moribond, une attitude aussi impla­cable pourrait bien se retourner contre lui.

En Occident, al-​​Qaïda est synonyme du diable et en faire mention dans la bande de Gaza pourrait bien pro­duire un effet de ricochet sus­cep­tible de créer des ondes de choc dans toute la région. Aussi, si Abbas pensait uti­liser cela comme un stra­tagème pour gagner de la popu­larité auprès de ses alliés occi­dentaux tout en cassant encore davantage l’image du Hamas à leurs yeux, ce qu’il n’a peut-​​être pas prévu c’est qu’Israël uti­lisera tous les pré­textes pour écraser la résis­tance en Palestine, qu’elle soit portée par le Hamas, le Fatah ou d’autres groupes.

Ni le Hamas ni le Fatah ne sont inno­cents de l’attisement des flammes dans ce combat verbal empoi­sonné. Le Hamas affirme haut et clair qu’il ne renoncera pas à sa mainmise sur la bande de Gaza, affirmant qu’il y a res­tauré l’ordre et la loi qui n’existaient pas sous Abbas. De son côté, le pré­sident est abso­lument déterminé à conso­lider son autorité et à exclure pour de bon le Hamas du pouvoir. Sans aucun doute, c’est lui qui a le dessus, ne serait ce que pour la simple raison que les puis­sances mili­taires et finan­cières mon­diales l’encouragent. Abbas peut bien obtenir de l’argent pour payer ses fonc­tion­naires et il peut se retrouver, avec ses ministres récemment nommés, sous les pro­jec­teurs bien­veillants de la com­mu­nauté inr­ter­na­tionale, mais à quoi cela lui servira-​​t-​​il s’il continue à salir et dif­famer une partie impor­tante de son propre peuple ?

Si les Pales­ti­niens sont appelés à des élec­tions anti­cipées, Abbas conservera-​​ t-​​il son siège ou lui sera-​​t-​​il arraché par ceux qui pensent qu’il les a vendus pour quinze petites minutes de gloire ? Il est pos­sible que des élec­tions anti­cipées soient la seule solution pour sortir de cette crise et il fau­drait donner au Pales­tinien moyen une tribune où s’exprimer, là où souvent les armes et les menaces font taire les voix de la raison. Mais, si le Fatah, le Hamas ou tout autre parti pales­tinien - et il y en a bien d’autres- veulent se montrer sous leur meilleur jour, ils doivent tous agir de manière plus propre. Il y a une limite aux accu­sa­tions et aux coups de poi­gnards dans le dos. Il est temps que nos diri­geants se montrent à la hauteur et res­pon­sables de l’avènement de l’union nationale, pas de sa mort. Si ce n’est pas le cas, ces accu­sa­tions sans fin vont nous aspirer vers le fond comme des sables mou­vants et cela laissera le terrain libre à nos ennemis véri­tables pour qu’ils s’y engouffrent.