Football, Check­points, Fayruz, Carla Bruni, Shin Beith et Falafels…Une journée presque ordi­naire en Cis­jor­danie occupée.

Julien Salingue, mardi 29 avril 2008

Il y a moins d’une semaine, j’ai passé une journée avec un ami pales­tinien à l’Université d’Abu Dis. J’ai pendant quelques jours hésité à en faire le récit. Il ne s’est en effet rien passé d’extraordinaire ce jour-​​là. Mais après réflexion, c’est pré­ci­sément pour cette raison que j’ai décidé d’écrire cette chronique.

Car cette journée, qui est une journée banale pour un étudiant pales­tinien, est révé­la­trice de bien des aspects de la situation en Cis­jor­danie. Je m’emploierai donc à res­tituer le plus fidè­lement pos­sible l’ambiance si par­ti­cu­lière, pour un "étranger", d’une journée ordi­naire dans les ter­ri­toires palestiniens.

Peu après 10 heures, nous quittons Béthléem en taxi pour nous rendre à l’Université. Sur le trajet, l’air anxieux, Ghassan n’a de cesse de se passer la main sur le menton et les joues. Je lui fais alors remarquer qu’effectivement je ne l’ai jamais vu avec une barbe aussi fournie. Il me sourit et me répond : « C’est sûr… Mais cela m’inquiète un peu, j’aurais dû me raser. Quand j’ai la barbe trop longue, les soldats m’arrêtent souvent au check­point. Ils n’aiment pas les jeunes Pales­ti­niens barbus… Du coup si jamais ils te demandent si tu me connais, tu réponds que non, que tu vas voir un prof à la fac. Ca t’évitera sûrement des ennuis… ».

Nous sommes 7 dans le taxi. Ghassan, 5 autres étudiants de l’Université d’Abu Dis et moi. Nos 5 com­pa­gnons de route ont une conver­sation pas­sionnée. Je com­prends assez rapi­dement qu’ils sont en train de dis­cuter football européen et que chacun vante les mérites de ses joueurs pré­férés. Quand ils en arrivent aux Français, je suis évidemment sol­licité… Alors, Thierry Henry est-​​il plus fort que Karim Benzema ? Je réponds que je pense que Benzema est désormais meilleur qu’Henry. Cris de joie des uns, gri­maces de dépit des autres. Et franche rigolade de Ghassan, qui semble avoir oublié pour un temps ses pro­blèmes de barbe.

A l’approche du check­point dit du « container », peu avant Abu Dis, l’ambiance change radi­ca­lement. Le chauffeur baisse la musique, les étudiants se redressent sur leur siège, Ghassan se passe de nouveau la main sur le menton. Nous faisons la queue, der­rière une dizaine de voi­tures. Les mili­taires n’arrêtent pas tous les véhi­cules au moment où ils passent devant eux. Quand notre tour arrive, tout le monde se tait. Nous avançons dou­cement. Le jeune soldat jette un œil inqui­siteur à l’intérieur du taxi. Il nous dévisage, semble hésiter et fina­lement, d’un geste non­chalant, nous fait signe de passer. Sou­la­gement dans le véhicule. Les pas­sagers échangent des regards com­plices et ras­surés. Les conver­sa­tions reprennent, les enceintes crachent de nouveau la musique. Ghassan me sourit.

Nous arrivons à l’Université aux environs de 11 heures. J’accompagne Ghassan à son cours sur « L’idée euro­péenne de l’Art ». Il me pré­sente à son pro­fesseur qui est ravi de m’accueillir et qui m’invite à prendre place parmi la tren­taine d’étudiants pré­sents dans la salle. Une jeune fille pré­sente un exposé sur Toulouse-​​Lautrec. Lorsque l’enseignant reprend l’exposé et déve­loppe son cours, il évoque Auguste Renoir et Honoré de Balzac. Il s’inquiète de savoir si sa pro­non­ciation est cor­recte et me demande de dire leurs noms « à la fran­çaise ». Je m’exécute. Rires dans l’assistance. Au bout de 30 minutes Ghassan me dit qu’il s’ennuie ferme. Il m’invente un rendez-​​vous avec un autre ensei­gnant, explique au pro­fesseur qu’il doit m’accompagner et nous quittons la salle.

Dans la cour de l’Université, nous rejoi­gnons des amis de Ghassan qui, comme des cen­taines d’autres étudiants, sont assis à une table, à l’ombre des arbres, et boivent sodas et jus de fruits. Ce révise, ça discute, ça rigole… Comme dans toutes les Uni­ver­sités du monde. Mais ici, lorsque l’on tourne la tête vers la sortie de la fac, la réalité de l’occupation reprend ses droits. Il est là, massif, à quelques dizaines de mètres. On le voit ser­penter, le long de l’Université et sur les col­lines envi­ron­nantes. Agré­menté de miradors et couvert de graf­fitis qui en appellent à la fin de l’occupation. Il a été construit sur des ter­rains appar­tenant à l’Université, qui ser­vaient pour les acti­vités spor­tives. Le Mur.

Au milieu des conver­sa­tions, Rawa essaie de réviser son cours d’histoire du mou­vement de libé­ration nationale. Rawa est la plus jeune du petit groupe. Elle est timide, un peu effacée, et semble stressée par l’examen qui l’attend. De toute évidence elle n’est pas au point. Elle sol­licite Ghassan, « spé­cia­liste » de la question. Il se lance alors dans une vaste expli­cation de l’histoire de l’OLP et de ses dif­fé­rents cou­rants. Les débats stra­té­giques, les crises au sein du Fatah, les rup­tures, les scis­sions… Peu à peu les autres s’immiscent dans la conver­sation. Un vif débat s’engage autour des causes de la scission du Front Popu­laire de Libé­ration de la Palestine (FPLP) en 1969, qui donna nais­sance au FDPLP (avec un « D » pour « Démo­cra­tique »), aujourd’hui FDLP. On me demande mon avis de « Doctor »… Rawa soupire, récupère son cours et s’isole pour réviser.

Le temps passe et les conver­sa­tions s’enchaînent. Arrive alors Munther. Coupe à la mode, jeans fashion, lunettes de soleil sur le front et sourire aux lèvres. Je com­prends très vite que c’est le comique de la bande. Au bout de quelques minutes il sort un papier de sa poche et le montre au reste de la petite com­mu­nauté, qui réagit bruyamment. C’est une convo­cation du Shabak (Service Général de la Sûreté, aussi connu sous le nom de Shin Beith) qui lui a été remise par les soldats israé­liens au check­point du container lorsqu’ils l’ont contrôlé. C’est un formulaire-​​type que les soldats ont com­plété juste avant de le lui donner : son nom, son prénom, la date et l’heure de la convo­cation (le len­demain matin), le lieu et l’officier res­pon­sable. Munther sourit mais il n’a pas l’air fran­chement rassuré.

Je lui demande si c’est la pre­mière fois qu’il reçoit ce type de convo­cation. Il me répond que non. « La der­nière fois qu’ils m’ont interrogé c’était il y a trois ans. Ils m’avaient posé des ques­tions sur ma famille, mes amis. Des choses très géné­rales. Mais là je ne sais pas ce qu’ils veulent ». Il démonte la coque de son télé­phone por­table et en sort un petit papier plié, sur lequel ont été écrits, à la main, quelques numéros de télé­phones. « Ce sont des numéros qu’il faut que j’apprenne, si jamais ils décident de me garder et qu’ils me confisquent mon por­table. Il y a le numéro d’une avocate et ceux de quelques autres gens impor­tants ». Il ne m’en dira pas plus et s’isole à son tour pour apprendre ses numéros. Le reste du groupe a déjà changé de sujet de discussion.

« Et si on mettait de la musique ? »… C’est le télé­phone por­table de Sana qui servira de radio. Sana est une fille pleine d’assurance, sym­pa­thique et sou­riante, avec qui je discute beaucoup depuis le début de la matinée. Je la soup­çonne d’être la petite amie de Munther mais comme ici on n’affiche pas ce genre de choses, le doute sub­siste… Depuis qu’il a montré sa convo­cation du Shabak, elle sourit net­tement moins. Elle va le voir de temps en temps pour s’inquiéter de savoir si ses « révi­sions » avancent. A chaque fois elle revient le visage fermé et inquiet. Les autres essaient de la dérider en faisant des plai­san­teries. Cela fonc­tionne parfois. Elle ouvre le fichier « musique » de son télé­phone por­table, enclenche le haut-​​parleur et met l’appareil à la dis­po­sition de la collectivité.

La pro­gram­mation musicale est pour le moins éclec­tique. Il y a évidemment les incon­tour­nables Fayruz et Oum Kal­thoum, chan­teuses, entre autres, du drame et de la lutte du peuple pales­tinien, véri­tables ins­ti­tu­tions ici, quelles que soient les géné­ra­tions. Ils connaissent leurs chansons par cœur et inter­rompent les conver­sa­tions pour les fre­donner. On passe sans tran­sition de l’une ou de l’autre à de la variété, des chansons d’amour ou des chansons de rien, que je com­mence à bien connaître car elles sont régu­liè­rement dif­fusées sur les chaînes de télé­vision satel­li­taires liba­naises. Puis ce sont des chants à la gloire du peuple irakien, vantant sa dignité, son mérite, son courage et sa déter­mi­nation. Et ainsi de suite…

Il y a un rou­lement régulier dans le petit groupe, cer­tains partent en cours, d’autres en reviennent. Rawa nous quitte pour se rendre à son examen. Tout le monde lui sou­haite bonne chance. Arrive alors Mazen, un jeune homme d’une tren­taine d’années à la démarche lente et au visage marqué. Il sort d’un cours d’histoire de la pensée écono­mique. Il ne reste qu’un court instant, le temps de boire son café, salue tout le monde et s’en va prendre un taxi au pied du Mur. « Mazen a passé 7 ans en prison. Dès qu’il en est sorti il n’avait qu’une envie : retourner à la Fac et reprendre ses études », me confie Sana. « Il est beaucoup plus âgé que les autres étudiants de son cours, même si nombre d’entre eux ont aussi été détenus. Mon frère, par exemple, qui assiste à des cours avec lui, a eu plus de chance. Il n’est resté que deux ans en prison ». La chance est déci­dément une notion toute relative…

« Et toi Julien, la femme de Sarkozy, comment tu la trouves ? ». Euh… « Tu peux nous le dire, on ne le répètera pas et on ne pensera pas que tu as voté pour lui ». Eclats de rire autour de la table. Le télé­phone de Ghassan sonne. C’est Ahmad. Son taxi est bloqué depuis près de 20 minutes au check­point du container. Jus­tement son pro­fesseur passe à côté de la table. Ghassan l’arrête et l’avertit qu’Ahmad sera en retard au rendez-​​vous qu’ils avaient tous les deux… Il en profite pour me pré­senter à l’enseignant qui me demande, lorsque Ghassan lui explique l’objet de mes travaux de recherche, ce que je pense de la per­ti­nence de l’utilisation du concept bou­dieusien de capital social pour l’étude de la société pales­ti­nienne. Je suis un peu surpris et désta­bilisé par la question, nous échan­geons sur le sujet pendant quelques minutes, puis il nous quitte, car il a des rendez-​​vous, en me laissant son numéro de téléphone.

Ghassan me propose alors d’aller jeter un œil sur l’exposition qui a été récemment ins­tallée dans un nouveau bâtiment du campus dédié aux pri­son­niers. L’exposition ras­semble diverses affiches élaborées à l’occasion de la journée des pri­son­niers pales­ti­niens qui a lieu chaque année le 17 avril. Nous regardons les affiches et visitons le reste du bâtiment. His­to­rique des luttes des pri­son­niers, et notamment des grèves de la faim, photos des « martyrs » morts en détention, pein­tures et dessins faits en prison… Je m’arrête un long moment devant des lettres, écrites depuis les cel­lules, et notamment devant l’une d’entre elles, en anglais, adressée par un détenu à sa petite amie de natio­nalité états-​​unienne. Alors que l’émotion me gagne à la lecture de cette courte mais bou­le­ver­sante lettre, Ghassan, qui a passé plus de deux ans dans les prisons israé­liennes, me fait signe que nous devons y aller. « Il est temps de manger ». Certes…

Nous achetons des sand­wichs aux falafels et retrouvons le petit groupe, tou­jours ins­tallé à la même table. Rawa est sortie de son examen. Elle dit qu’elle ne sait pas ce que ça donnera mais qu’elle pense avoir écrit « beaucoup de bêtises ». Munther a fini d’apprendre ses numéros de télé­phone. Sana est assise à ses côtés et le regarde d’un air anxieux. Ahmad a fina­lement réussi à rejoindre l’Université, mais trop tard pour son rendez-​​vous. Il explique à Munther comment s’est déroulée sa der­nière entrevue avec le Shabak, qui l’avait convoqué le mois dernier. Mazen est revenu. Il tient dans sa main le télé­phone de Sana et fre­donne une chanson de Fayruz. Soudain les regards se tournent vers l’entrée de l’Université. Une jeep israé­lienne avance dou­cement et s’arrête. Chacun inter­rompt ses acti­vités et regarde le véhicule qui sta­tionne, à une tren­taine de mètres. Au bout de quelques secondes la jeep s’éloigne. Et la vie reprend pro­gres­si­vement son cours.

Il est près de 16h30. Ghassan me propose de rentrer. Nous saluons tout le monde et allons prendre un taxi. Sur le trajet du retour, qui se déroule sans encombre, excepté le léger moment de tension lié au passage du check­point du container, Ghassan me demande ce que j’ai pensé de cette journée à l’Université. Je ne sais trop quoi lui répondre. Je lui parle d’un mélange de détente et de stress. D’une alter­nance de légèreté et de gravité. D’une suc­cession de normal et d’anormal. D’une somme d’éléments rationnels et irra­tionnels der­rière les­quels se dessine malgré tout une sorte de cohé­rence. La cohé­rence d’une vie qui, malgré l’occupation, tente de suivre son chemin.

Il me répond alors : « Oui… C’est l’occupation. C’est notre vie. C’est la Palestine ».