Entretien avec Bernard Rougier - Pour la Palestine n°54, mercredi 5 septembre 2007
Les affrontements qui opposent l’armée libanaise aux militants de Fatah al- Islam depuis le 20 mai dernier, réactualisent une question très sensible : celle du désarmement des milices palestiniennes - réclamé par la résolution 1559 de l’ONU- et mettent un peu plus en lumière la question des quelque 250.000 réfugiés parqués dans des zones de non-droit, réduits à survivre sous assistance de l’UNRWA, sans grand espoir de sortir un jour d’un provisoire qui dure depuis plus de 50 ans. Un terreau propice aux idéologies les plus extrêmes, celle d’Al- Qaïda notamment. Comment en est-on arrivé là ? Quel sera l’après Nahr al-Bared ? Explications du chercheur et spécialiste Bernard Rougier.

PLP : Qui sont les miliciens de Fatah al-Islam implantés dans le camp de Nahr al-Bared depuis novembre 2006 ?
- Bernard Rougier : Ce groupe se réclame
d’un salafisme transnational de type Al
Qaida même si, selon les termes de son
chef et fondateur palestinien, Chaker al-
Absi [1], il n’y a pas de liens organisationnels
entre Fatah al-Islam et Al-Qaida.
Mais ils ont le même agenda : la lutte
contre des objectifs occidentaux. Une
partie des membres de ce réseau (plusieurs
centaines de personnes) viennent
d’Irak, où ils se sont battus dans l’armée
islamique, et ne sont pas des Palestiniens.
On y trouve des Syriens, des Saoudiens,
des Libanais… On est frappé par
le nombre surprenant de Saoudiens.
Ils ont réussi à s’implanter très rapidement
dans le camp de Nahr al-Bared en
récupérant les infrastructures de Fatah-
Intifada -une milice palestinienne prosyrienne
créée en 1983 par des opposants
de Yasser Arafat au sein du Fatah
et qui, dans les années 90, s’est réislamisée.
Leur insertion a pu aussi être
facilitée par certains réseaux religieux
locaux d’orientation salafiste jihadiste,
présents dans le camp. Autrement dit,
c’est une rencontre entre une logique
identitaire locale et un phénomène importé
directement d’Irak.
Plus globalement, il existe, à mon sens, une division au sein de l’islamisme entre l’option confessionnelle et l’option idéologique. La première consiste à inscrire au premier rang des inimitiés les Chiites. Dans le cas du Liban, la cible est naturellement le Hezbollah. La majorité des groupes islamiques sunnites libanais ont choisi l’option confessionnelle et apportent à leur communauté le soutien des religieux dans sa lutte politique contre le Hezbollah. Selon eux, le mouvement de Hassan Nasrallah porte la pleine responsabilité de la paralysie institutionnelle et politique du pays. En maintenant sa stratégie, font-ils valoir, il perdra sa légitimité nationaliste et son prestige arabe puisqu’il sera transformé par la mobilisation des autres communautés en une stricte organisation chiite. Cette option fait très peur au Hezbollah - même si ce dernier joue en permanence sur les deux tableaux. L’option idéologique comporte, elle, un agenda classique de lutte contre l’Occident. Dans sa traduction politique libanaise, ses partisans sont hostiles à la résolution 1559 de l’Onu, à la Finul renforcée, aux ambassades étrangères… Fatah al-Islam, en tant que figure de l’islamisme jihadiste sunnite, refuse de soutenir, même implicitement, le gouvernement libanais sur quelque dossier que ce soit.
PLP : Le Liban avait réussi jusqu’alors, même si tous les ingrédients étaient là, à ne pas constituer une terre d’élection pour les courants jihadistes internationalistes. Que s’est-il passé ?
- B.R. : Nul besoin que le Liban soit
« désigné » à proprement parler. Des
antécédents existent, comme les événements
de Sir al-Diniyeh en 2000 [2] ou
les attentats du réseau dit « Mac
Donald » [3], en 2003. Les cibles (ambassades
étrangères, personnalités politiques
libanaises…) font partie d’une
répertoire connu. Le Liban a donc déjà
été le théâtre d’opérations de ce type.
Deux hypothèses, deux interprétations,
sont possibles. Je maintiens que la division
confessionnelle/idéologique fait
sens et a une cohérence même si les différents groupes semblent relativement
perdus entre ces deux options et ne les
formulent pas forcément dans ces termes.
Au sein de Fatah al-Islam, il y a un débat
entre le choix de lutter d’abord contre
les Chiites et celui de combattre prioritairement
le gouvernement libanais « prooccidental ». Beaucoup étaient favorables
à la seule poursuite de la lutte en
Irak à partir de la base du camp de Nahr
al-Bared ; d’autres privilégiaient la lutte
contre l’Etat et les institutions libanaises.
Chaker al-Absi représente cette dernière
tendance pour laquelle la priorité est de
« casser la (résolution)1559 ».
Il faut comprendre combien tous ces
groupes sunnites demeurent indécis sur
l’attitude à adopter in fine. Des débats
sans fin sont organisés pour déterminer
qui est l’ennemi et comment établir la
liste des priorités. Souvent les groupes
s’en sortent, y compris ceux qui soutiennent
le gouvernement libanais, en
étant anti-Chiites au Liban et anti-Américains
en Irak.
A quoi correspond le “timing” des affrontements ? L’hypothèse la plus tentante et la plus vraisemblable est qu’il est le fruit d’un hasard. Les FSI [4] s’en sont pris à Fatah al-Islam après qu’une banque a été dévalisée, avec un enchaînement de causalités (affrontements, puis vengeance du groupe sur l’armée etc.). L’autre hypothèse, plus incertaine, est celle d’une décision politique : les FSI ont visé en connaissance de cause le groupe incarnant l’option idéologique parce qu’il avait un autre agenda, un autre ordre de priorités et que le gouvernement craignait qu’il n’influence et n’entraîne les autres groupes islamiques.
PLP : Comment et pourquoi les camps palestiniens du Liban sont-ils devenus un terrain de recrutement pour le jihad ?
- B.R. : Ce n’est pas récent [5] et cela
dépend des camps. Ceux de Beyrouth,
par exemple, n’obéissent pas à la même
configuration puisqu’ils sont plus ou moins
contrôlés par le Hamas et qu’ils sont dans
l’environnement direct du Hezbollah - ce qui rend le contrôle beaucoup plus
facile. Le phénomène d’islamisation apparaît
clairement avec la fin de la guerre
civile au Liban, dès 1990. Tous les quartiers
populaires sunnites sont également
touchés.
S’il est difficile d’en mesurer précisément
l’importance quantitative, cette
islamisation salafiste est confirmée dans
les camps qui présentent les caractères
d’un bidonville.
Sa première expression remonte à 1982, lorsque des islamistes ont défendu le camp de Ain el-Héloué contre l’armée israélienne, alors que l’OLP s’était repliée au nord pour défendre Beyrouth. Soutenus au départ par l’ambassade d’Iran, ces réseaux piétistes se dégagent, dès la fin des années 80, de cette tutelle en s’enthousiasmant pour le jihad en Afghanistan. A l’époque, le front du Sud-Liban est totalement verrouillé par le Hezbollah. L’OLP, qui n’est plus en mesure de contrôler les camps en raison de la « tutelle » syrienne, se lance, elle, dans la diplomatie. Dès l’origine, les entrepreneurs et réseaux religieux ont exploité à la fois le statut d’extraterritorialité des camps, le conflit ouvert entre Yasser Arafat et le régime syrien, et l’absence de dialogue institutionnel entre l’Etat libanais et l’OLP. Ils ont pu établir, durablement, des enclaves car ils faisaient face à des espaces sociaux ingouvernés, sans organisation politique centralisée, sans institutions ni instruments efficaces de socialisation - en particulier des jeunes. Depuis des années, des prédicateurs s’emploient à dégager les réfugiés de l’influence politique et identitaire de l’OLP - en particulier du Fatah, longtemps l’ennemi principal. Progressivement, les camps de réfugiés, qui ont pourtant incarné l’identité palestinienne dans les années 70, quittent l’histoire palestinienne pour entrer dans celle d’un jihadisme sans territoire. Lieux de prédication, de recrutement ou de refuge, ils deviennent le réceptacle de tous les conflits qui concernent de près ou de loin la oumma (communauté des croyants) et de toutes les tensions régionales. Le pourrissement politique du dossier israélo-palestinien a constitué, aussi, une ressource précieuse pour les prédicateurs religieux.
Les camps, encore une fois, sont des cellules extrêmement sensibles à toutes les influences extérieures. À la fin des années 90, l’époque était à l’envoi de volontaires en Tchétchénie. Puis, l’Irak est devenu la grande cause mobilisatrice des milieux religieux. Le jeu consiste à envoyer des volontaires en Irak et, éventuellement, à servir de refuge pour des militants traqués dans leur pays d’origine, mais sans avoir à supporter les conséquences politiques -locales- de cette stratégie. Les camps du nord-Liban et du sud du pays (Saïda) ont été re-territorialisés localement, chaque nouveau groupuscule contrôlant “son” enclave. Cette division et ce cloisonnement de l’espace, propres au fonctionnement des salafistes font que le camp en tant que tel n’existe plus comme unité sociale et politique. Prenons le cas d’Usbat al-Ansar, le principal groupe salafiste à Ain el-Héloué. Il joue, en quelque sorte, le rôle d’auberge de jeunesse pour les militants d’Al-Qaida dans la région et d’agence de voyages pour l’Irak. Il n’a aucun intérêt à ce que son « commerce » soit entravé par des problèmes extérieurs ou internes au camp. Pour préserver son enclave et son activité, il a besoin d’éviter toute provocation pouvant entraîner l’intervention de l’armée libanaise. Il a intérêt au maintien du statu quo. Il est donc prêt, ponctuellement et tactiquement, à se « re-palestiniser », voire à coopérer avec l’OLP. C’est ce qui s’est produit dernièrement lorsqu’il a passé alliance avec le Fatah et les représentants de l’Autorité palestinienne pour circonscrire le groupuscule Jound al-Cham - tenté de suivre l’exemple de Fatah al-Islam. La menace d’extension des combats - du nord au Sud-Liban - a pu ainsi être stoppée net.
A Nahr al-Bared, jusqu’à récemment, il n’y avait aucune milice armée hormis Fatah Intifada, mais on pouvait constater comme à Ain el-Héloué, le même phénomène, ancien, de prédicateurs salafistes ne se reconnaissant ni dans la politique ni dans la culture palestiniennes.

PLP : Comment expliquer malgré tout que les organisations palestiniennes aient laissé Fatah al-Islam s’emparer aussi facilement de Nahr al-Bared ? N’avaient-elles pas les moyens de résister - au moins politiquement ? Quelles sont les responsabilités de l’OLP ?
- B.R. : Deux mondes cohabitent dans
le même espace depuis la fin de la guerre
civile libanaise. Les camps de Nahr al-
Bared et de Beddaoui ne sont plus gouvernés
par le seul imaginaire national
palestinien.
Le groupe de Fatah al-
Islam a pu asseoir une
assise « immobilière » et
locale en récupérant
une partie des militants
et des infrastructures
de Fatah-Intifada.
Ensuite, il a distribué
de l’argent. Selon mes
informations, il semble
avoir été correct vis-àvis
des habitants : règlements
des loyers,
apports de ressources
extérieures… Comme
les autres groupes jihadistes
au sud-Liban, il
a exploité la crise
sociale qui se double
d’une crise de l’enseignement
(les camps
de réfugiés au Liban
sont, par exemple, le
seul milieu où l’on constate une coupure
générationnelle très nette entre
des parents diplômés et des enfants
déscolarisés souvent à partir de l’âge
de 13 ans).Tout cela explique notamment
leur implantation extrêmement rapide.
Hormis Fatah-Intifada, les seules forces politiques présentes sont le FPLP-CG d’Ahmed Jibril, entièrement sous la coupe du régime syrien, et le Fatah -quasi clandestin et sans moyens. Le camp de Nahr al-Bared lui a échappé pendant plus de 20 ans. Il n’est de retour que depuis peu et n’a pas réussi à reconstituer son appareil militaire. Cela dit, même si le Fatah avait été en mesure de résister, il n’aurait sans doute pas reçu l’ordre de se battre, Sultan Aboul- Aynain [6] ou Mahmoud Abbas ne pouvant prendre le risque politique de se voir accuser d’encourager une guerre civile.
PLP : Mais si Fatah al-Islam a récupéré les infrastructures et les armes de Fatah- Intifada et que le fondateur, Chaker al-Absi, est un ancien colonel du groupe d’Abou Moussa, cela ne revient-il pas à impliquer entièrement la Syrie, comme le prétend la thèse gouvernementale libanaise ? Qui instrumentalise, en définitive, ce groupe ?
- B.R. : Il est extrêmement difficile de
répondre à la question de l’instrumentalisation.
Cela ne relève pas de ma
compétence. En revanche, on peut clairement
dire que ce groupe essaye d’exploiter
le pourrissement politique et institutionnel
au Liban pour détruire l’Etat et
toute autorité politique. Les franges radicales
de l’islamisme libanais sont évidemment
un enjeu entre le gouvernement
en place et le régime syrien. A partir
du moment où un réseau défend un
agenda régional de lutte contre l’Occident,
il devient un facteur de division de
la communauté sunnite libanaise (et à
l’intérieur de l’islam sunnite radicalisé)
et un facteur de déstabilisation de la
scène libanaise. En ces termes, sans
parler de manipulation, la crise actuelle
présente un intérêt objectif pour la Syrie.
A minima, le régime s’est débarrassé
d’éléments potentiellement dangereux
pour lui en les envoyant au Liban, comme
il le fait, depuis 2003, vers l’Irak. Le
contexte régional explosif et la configuration
de crise aiguë au Liban (rivalité entre
le gouvernement Siniora et le régime
syrien) favorisent toutes les extrapolations.
Mais il faut se méfier des sur-interprétations.…
Dieu sait que le régime
syrien n’est pas innocent. Mais dans le
conflit de Nahr al-Bared, son action n’est
pas nécessaire. La question ne devrait
pas être posée en termes de connivence
d’appareils de sécurité ou de manipulation.
Le contexte peut expliquer l’effet
d’accélération, mais le phénomène Fatah
al-Islam demeure, malgré tout, relativement
indépendant, des dynamiques régionales.
En revanche, on ne saura jamais qui se
tient derrière les attentats. Les acteurs ne
manquent pas.
PLP : Quelle est la stratégie de ces groupes jihadistes ? Que cherchent-ils ?
- B.R. : L’écrasante majorité ne veulent
pas modifier le statu quo au Liban.
Ils sont prioritairement préoccupés non
par le Liban mais par le front irakien.
Même s’ils partagent la même identité
(jihadiste) que Fatah al-Islam, ils n’ont ni
les mêmes intérêts ni la même stratégie.
Le paradoxe de ces organisations
(comme Usbat al-Ansar, en particulier)
qui prônent la destruction de l’ordre politique
arabe - est d’être des forces de
statu quo : la situation locale libanaise
les arrange et il est important pour eux
de la préserver. Le risque d’extension
du conflit de Nahr al-Bared vers le sud
est d’autant plus limité que toutes les
forces libanaises présentes au Sud-Liban
(Hezbollah, Bahia Hariri) et le Fatah de
Sultan Aboul-Aynain (à Rachidiyeh) tiennent,
pour des raisons différentes, à ce
qu’il n’y ait surtout pas d’embrasement
à Ain el-Héloué. Il y là une conjonction
d’éléments de stabilité extérieure.

PLP : Mais si ces groupes cherchent le statu quo, pourquoi avoir déclenché les hostilités ?
- B.R. : Encore une fois, Fatah al-Islam
n’a, lui, pas le même agenda politique.
Alors que certains groupes exportent la
« violence » en Irak, eux l’importent d’Irak.
Il y a là un croisement de violences. Son
existence est le résultat d’un phénomène
global qui s’articule aux particularités libanaises
locales et de la mise en place d’un
circuit régional d’acheminement de volontaires
vers le Liban. Sa stratégie est
double : montrer d’abord qu’il existe un
jihad sunnite au Liban et que le Hezbollah
n’a pas le monopole de la résistance
à l’Occident, à Israël et aux Etats-Unis.
Détruire, ensuite, l’orientation politique
« pro-occidentale » des sunnites libanais,
solidaires des intérêts de la « communauté
internationale » et engagés dans un
processus d’opposition contre l’Iran, la
Syrie et le Hezbollah. Depuis environ un
an, ces deux objectifs figurent notamment
dans les communiqués de Zawahiri,
le numéro deux d’Al-Qaida. Dans la
situation régionale, le Liban est un lieu où
se négocie, aussi, les intérêts de la communauté
sunnite en Irak.
PLP : Si l’OLP, et principalement le Fatah, soutiennent politiquement et ouvertement l’Etat et l’armée libanaise, certains réfugiés du camp de Nahr al-Bared semblent, en revanche, très remontés contre l’armée. Sont-ils pour autant favorables à Fatah al-Islam ?
- B.R. : Non et c’est toute la difficulté.
C’est un dossier compliqué où s’enchevêtrent
divers niveaux. À l’évidence, il y a un intérêt commun entre Palestiniens
et Libanais pour lutter contre des éléments
radicaux qui exploitent la situation
pour mener leur propre agenda. Le piège
serait de transformer la bataille actuelle
de Nahr al-Bared en un affrontement
libano-palestinien, de réveiller les
mémoires de la guerre civile - même si
la situation était d’une toute autre nature.
Cela demande doigté et intelligence politique.
Demeure un aspect central : la politique
d’exclusion menée par le gouvernement
libanais depuis plus de 15 ans, qui peut
expliquer le basculement identitaire de
tel ou tel segment de populations réfugiées.
Cette politique, qui était le fait de
l’appareil sécuritaire syro-libanais, consistait
à maintenir les Palestiniens du Liban
dans un état extrême de marginalité politique
et sociale pour pouvoir s’en servir
le moment venu comme d’une carte dans
une négociation régionale. L’idée étant
d’empêcher le tawtin, c’est-à-dire l’implantation
définitive des Palestiniens au Liban.
Au nom de ce refus, des conditions
d’exception ont été mises en place, de
manière à transformer les Palestiniens
en « butte témoin » de l’année 1948. Elles
perdurent jusqu’à ce jour.
PLP : Comment se positionne la fraction libanaise du Hamas dans le conflit actuel ? On ne l’entend guère…
- B.R. : Les camps du Liban sont le
théâtre d’une guerre civile larvée entre militants
de la cause nationale et militants internationalistes
(islamiques). Le Hamas, lui,
reste dans un cadre national et ne veut
pas changer d’échelle, à la différence
des jihadistes qui inscrivent leur lutte
dans un cadre global. Il se retrouve actuellement
dans une situation très difficile :
s’il s’associe avec le Fatah et coopère
avec l’armée libanaise pour réduire militairement
les membres de Fatah al-Islam,
il peut devenir, malgré lui, l’instrument
d’application de la résolution 1559 qui
prévoit le désarmement des camps et
celui du Hezbollah. Or il est en alliance
assumée -objective, subjective et stratégique-
avec le Hezbollah. En même
temps, s’il est hostile à l’ouverture des
camps palestiniens à l’armée libanaise,
il est également hostile aux groupes jihadistes
avec lesquels il est en compétition
directe pour le contrôle de la cause
palestinienne ; il sait, aussi, les risques
de débordement. D’où son profil bas
depuis le début de la guerre de Nahr al-
Bared, l’essentiel de ses discours de
consensus se limitant à l’aide aux civils.
Cela étant, le Hamas au Liban n’est pas
très puissant. Il a réussi à récupérer les
structures des Frères musulmans libanais,
dans les camps, en 1999, mais ne
dispose pas de milice armée.
PLP : Et le Hezbollah, est-il aussi discret ?
- B.R. : Le Hezbollah est également en
situation difficile. D’abord en raison de
son alliance avec le général Aoun et de
ses liens étroits avec l’armée libanaise.
Sayed Nasrallah ne prendra jamais la responsabilité
de faire éclater l’armée.
Concernant Al- Qaïda, les positions du
mouvement sont très claires : leur hostilité
est totale, même s’ils ne communiquent
guère sur ce sujet.
Sur le dossier des camps palestiniens,
leurs positions rejoignent celles du
Hamas : à la fois une très grande
méfiance sur la question du désarmement
des factions palestiniennes -perçue
comme les prémisses de leur propre désarmement- et l’obligation
de soutenir le consensus national
de soutien à l’armée libanaise.
Il est bon, toutefois, de rappeler
qu’autant le Hezbollah aime
la cause palestinienne, autant
il n’aime guère les Palestiniens.
A-t-on vu de grandes manifestations
de solidarité avec les
réfugiés ? Non. La raison est
simple : les troupes et les militants
chiites ne suivraient pas.
PLP : Y a-t-il un danger de résurgence d’un sentiment anti-palestinien, toujours lattent au Liban, avec l’alourdissement des pertes militaires libanaises à Nahr al- Bared ?
- B.R. : Paradoxalement, ceux
qui entretiennent le souvenir de
la guerre civile et qui crient le plus
fort au tawtin sont actuellement
les chrétiens pro-syriens.
La partie palestinienne n’est
pas, non plus, dénuée de toute responsabilité.
Les voix des réfugiés palestiniens
dénonçant fortement Fatah al-Islam
ne se sont guère fait entendre. Il y a toujours
ce même réflexe victimaire d’occultation
des menaces politiques qui pèsent
sur son propre environnement. L’islamisme
salafiste, même non jihadiste,
nuît considérablement à la cause palestinienne.
Au delà de Nahr Al-Bared, où
sont les Palestiniens qui dénoncent la
dynamique de recrutement dont bénéficie
Usbat al-Ansar, à Ain el-Héloué,
depuis plus de dix ans ? S’il le voulait, ce
groupe pourrait prendre entièrement le
contrôle du camp. Le temps joue pour
eux. Ils entretiennent la menace du tawtin
et alimentent les peurs (en particulier
maronites) en faisant valoir que le droit
au retour ne les concerne plus puisqu’ils
sont dans Dar al-Islam, dans la oumma.
Le politique doit absolument prendre le
pas sur l’approche communautaire : les
habitants des camps doivent s’exprimer,
assumer les menaces internes qui pèsent
sur leur société.
PLP : La guerre de Nahr al-Bared peut-elle aider à une remise à plat du dossier palestino-libanais, figé depuis des années ?
- B.R. : Il y avait là une vrai opportunité
politique. Mais personne, vraisemblablement,
ne pourra s’en saisir. Le
gouvernement ne pourra mettre en place
des mesures concrètes d’amélioration
du sort des réfugiés puisqu’il sera, forcément,
accusé de vouloir appliquer une
politique de tawtin. Depuis 2005, le jeu
de Siniora consiste à essayer de briser
le monopole syro-hezbollahi sur la question
palestinienne au Liban. En abrogeant
la condamnation à mort de Sultan
Aboul-Aynain, en rouvrant un bureau de
représentation de l’OLP à Beyrouth (fermé
pendant vingt ans), en lançant un dialogue
libano-palestinien, le gouvernement
libanais avait signifié la volonté
d’une reprise en main libanaise du dossier
palestinien. Cette nouvelle orientation
visait, aussi, à empêcher les Syriens
et leurs alliés d’utiliser la carte palestinienne
pour faire obstacle aux résolutions
internationales ou pour être un élément
de déstabilisation au Liban. Mais
l’instrumentalisation de la question du
tawtin et son ultra-politisation, comme
le contexte de crise, piègent toute initiative.
Il y a là la conjonction d’une question
très sensible et d’une opportunité
politique pour le Hezbollah de gêner le
gouvernement en réactivant une mémoire
maronite de la guerre, grâce son alliance
avec les Aounistes et avec le président
Lahoud. Sur fond, bien entendu, de
bataille autour de la résolution 1559. On
n’en sort pas.
L’autre réalité est que les Palestiniens sont aussi divisés que les Libanais. Il n’est plus guère possible de parler « des » Palestiniens du Liban, comme d’un ensemble homogène. Certes, depuis quelque temps, on assiste à une reconstitution du Fatah. Mais tout le monde sait que Mahmoud Abbas et Abbas Zaki ont une relation privilégiée avec Fouad Siniora et que le Hamas est aligné sur le Hezbollah. Les divisions libanaises sont donc présentes en milieu palestinien et réciproquement. Le contexte, totalement éclaté, rend toute issue incertaine.
PLP : La levée du tabou de l’inviolabilité des camps palestiniens, prémisses à leur désarmement, n’est donc pas à l’ordre du jour ?
- B.R. : Je n’y crois pas du tout. On va
rester dans le statu quo. L’armée, qui
est entrée dans certaines zones du camp
de Nahr al-Bared, ne va probablement
pas y rester. Le seul changement possible
pourrait venir de la décision du gouvernement
de confier au Fatah le contrôle,
local, de l’ensemble du camp. Mais en
a-t-il les moyens ? Ouvrir le dialogue
avec les Palestiniens au Liban, c’est
s’engager dans le débat interne libanais,
paralysé. La question palestinienne est
plus « libanisée » que jamais…
PLP : En attendant, l’implantation de combattants qaidistes au Liban plombe davantage la crise politique interne et n’avantage guère le Hezbollah dans son bras de fer avec le gouvernement libanais…
- B.R. : En ce sens, la crise a plutôt
bénéficié au gouvernement Siniora et
ne renforce pas la position du Hezbollah.
D’où son profil bas. Ce qui le gêne,
en particulier, c’est que l’Etat attaque
un groupe sunnite plutôt proche de ses
positions. Bien entendu, le Hezbollah
n’a pas la même ligne et s’est toujours
défendu, par exemple, de menacer, sur
le plan militaire, la FINUL renforcée. En
même temps, sa priorité demeure la lutte
contre la dynamique de la 1559 et contre
l’internationalisation du dossier libanais.
D’où l’importance de trouver des alliances
avec des groupes sunnites. Politiquement,
la guerre de Nahr al-Bared constitue une défaite même si elle n’est pas
reconnue comme telle. Les sunnites de
Fatah al-Islam ne mobilisaient pas confessionnellement
contre le Hezbollah ni
contre les Chiites et leur priorité est la
lutte contre l’Occident et la résolution
1559. Il faut rappeler aussi que l’allié du
Hezbollah à Tripoli est accusé d’avoir
favorisé le groupe jihadiste en faisant
libérer ses prisonniers détenus en Syrie,
avant d’aider à leur acheminement à
Nahr al-Bared. Bref, c’est un dossier
« piégé » sur lequel le Hezbollah n’a
aucune réelle capacité d’initiative.
L’ouverture de ce nouveau front est intervenu alors que le mouvement s’essoufflait nettement au centre-ville. Le Hezbollah n’a réussi ni à faire tomber le gouvernement libanais ni à démontrer l’inefficacité de l’Etat. Au contraire, l’existence, aujourd’hui, d’un consensus national autour de l’armée renforce l’Etat.

PLP : Finalement, la crise actuelle n’accrédite- t-elle pas la thèse de Seymour Hersch qui voit dans l’irruption de Fatah al-Islam une stratégie souterraine de l’administration américaine consistant à manipuler des groupes jihadistes, au moyen d’opérations clandestines et avec l’argent des Saoudiens, dans le but d’affaiblir et de diviser les Chiites régionalement et, en particulier, le Hezbollah libanais ?
- B.R. : Il est très difficile de répondre
à ces supputations. Je rappelle que des
thèses inverses ont prétendu que la stratégie
américaine consistait à armer et à
financer le Fatah. La démonstration a
été faite de l’incurie de ces constructions.
Je m’en méfie donc a priori. La
seule concession que je fais aux thèses
de Hersch concerne le rôle joué par les
FSI libanais. Voilà des services traditionnellement
proches de la famille Hariri
qui s’en prennent à un groupe qui ne
participe pas à la mobilisation confessionnelle
anti-Hezbollah. Là évidemment,
il y a interrogation.
PLP : Il reste que l’administration américaine semble avoir tranché faisant de l’Iran et des Chiites ses principaux ennemis dans la région. Attiser la fitna (sédition) entre Chiites et Sunnites est une politique américaine attestée - en Irak tout au moins…
- B.R. : Oui évidemment. Le risque pour
la communauté sunnite libanaise qui
soutient le gouvernement, malgré tous
ses différends, est de sortir divisée de
ce conflit. Les rapports de force au sein
de cette communauté vont se transformer.
Le fait que les religieux sunnites
soient actuellement sollicités et prennent
l’initiative de défendre « l’identité
sunnite » face au Hezbollah, menace,
dans l’avenir, le statut et la position de
pouvoir des civils sunnites. On sait que
Siniora n’a pas du tout le même agenda.
L’alliance actuelle est purement circonstancielle.
Le mainstream à Tripoli
demeure majoritairement anti-américain.
PLP : Le Liban chemine-t-il vers un approfondissement des dissensions confessionnelles entre Sunnites et Chiites pouvant dégénérer un jour en guerre civile ?
- B.R. : Oui. Le climat est de plus en
plus délétère entre Sunnites et Chiites.
On trouve des Sunnites laïques prêts à
adopter des attitudes primaires vis-àvis
des Chiites et réciproquement, ce
qui était impensable avant. Le clivage
est assumé de part et d’autre. Un schèma
de guerre civile s’installe dans les têtes.
Dans ce sens, l’assassinat du magistrat
Walid Eido [7] est très significatif. Frapper
l’élite sunnite, civile et laïque, alimente
le clivage entre ceux qui veulent
porter le jihad sunnite au Liban et ceux
qui jouent le jeu institutionnel et confessionnel
contre le Hezbollah. Mais ce
n’est qu’une grille de lecture.
PLP : Depuis un an, on est frappé par l’enchaînement de collusions et de télescopages. L’été dernier, la guerre d’Israël contre le Liban avait été précédée par une grave détérioration dans la bande de Gaza. Aujourd’hui, alors qu’un nouveau front est ouvert au Liban, les territoires palestiniens sombrent dans la guerre civile et les premières cellules qaïdistes semblent faire leur apparition… Comment analysez-vous ces scénarii du pire ?
- B.R. : Plus il y a dégradation du politique,
pourrissement institutionnel, destruction
des cadres politiques, plus les
groupes radicaux -d’où qu’ils viennent-
trouvent un espace. L’émergence d’éléments
qui se réclament du jihadisme en
Palestine est un phénomène nouveau
et très dangereux. Ils exploitent une situation
d’enfermement social et de pourrissement
politique pour tenter de faire exister
une nouvelle offre idéologique. Sur le
plan sociologique, leur base est souvent
constituée d’individus marginaux et de
voyous qui se laissent pousser la barbe.
Leurs communiqués ne sont pour le
moment pas très sérieux, mais ce sont
les signes avant-coureurs de nouveaux
types d’acteurs qui se nourrissent de la
crise inter-palestinienne pour réclamer
un nouvel espace de contestation.
[1] Originaire de Jéricho, Chaker al-Absi est un ancien colonel de la milice palestinienne prosyrienne Fatah Intifada -créée en 1983 à partir de la scission avec le Fatah. Il s’installe au Liban après son expulsion de Syrie et annonce la création de Fatah al-Islam le 26 novembre 2006.
[2] Ces affrontements avaient fait 30 morts : 15 militaires et autant de civils. Plusieurs centaines de militants jihadistes, regroupés derrière un ancien d’Afghanistan, avaient constitué des camps d’entraînement dans la montagne de Sir Al-Dinneyeh, au nord de Tripoli. Par accident, ils sont entrés en conflit militaire avec l’armée : il s’agit là d’un des premiers combats menés par des volontaires d’Afghanistan renvoyés dans leur pays d’origine contre une armée arabe.
[3] Ce réseau, financé par un ancien d’Afghanistan (Ibn Chahid), implanté à Ain el- Héloué, avait choisi de faire exploser plusieurs kg de TNT devant le Mac Donald de Dora le 5 avril 2003. Cette opération, conçue pour faire un massacre, n’avait pas fait de victimes.
[4] Forces de Sécurité Internes (libanaises).
[5] Lire le premier long entretien avec Bernard Rougier dans Pour la Palestine n°43 (septembre 2004), où l’auteur, avant tout le monde, avait prédit une telle évolution après des années de recherche sur la montée en puissance des groupes salafistes/jihadistes palestiniens dans le plus grand camp palestinien d’Ain el-Héloué, dans les environs de Saïda (Sud-Liban).
[6] Chef du Fatah au Liban.
[7] Ancien président de la cour d’appel pénale de Beyrouth, député sunnite de Beyrouth sur la liste Hariri à Beyrouth, Walid Eido est mort le 7 juin 2007 dans un attentat à la voiture piégée qui a fait 7 autres victimes, dont son fils.