Face aux colons israéliens de Cisjordanie, l’arme du boycott

Benjamin Barthe, dimanche 4 juillet 2010

Quand les Cis­jor­da­niens boudent les pro­duits fabriqués dans les colonies juives de peuplement…

Dans les ter­ri­toires pales­ti­niens de Cis­jor­danie, le panier de la ménagère est au coeur d’une nou­velle contro­verse poli­tique. Le Premier ministre, Salam Fayyad, a décidé d’interdire la vente et la consom­mation de pro­duits fabriqués dans les colonies juives de peu­plement, au grand dam de son homo­logue israélien, Benyamin Neta­nyahu, qui parle d’"incitation à la haine".

Pas fâché de contredire ses adver­saires poli­tiques, qui ne voient en lui qu’un tech­no­crate timoré, Fayyad, ancien cadre du Fonds moné­taire inter­na­tional, a res­suscité une loi votée en 2005, mais restée lettre morte, qui prohibe la com­mer­cia­li­sation de mar­chan­dises confec­tionnées dans les zones indus­trielles de ces implan­ta­tions illé­gales dans le droit international.

Les masques anti­rides de la société Ahava, les paquets de bis­cuits de la com­pagnie Abadi ou les Jacuzzi de l’entreprise Lipski sont désormais bannis des rayon­nages pales­ti­niens, tout comme les pro­duc­tions des quelque 250 entre­prises israé­liennes ins­tallées en zone occupée. "Purger notre marché de ces articles n’est pas une expression de haine, mais une affir­mation du droit de notre peuple à vivre", martèle le chef du gouvernement.

Purger notre marché de ces articles est une affir­mation du droit de notre peuple à vivre

En consé­quence, les douanes pales­ti­niennes mul­ti­plient les contrôles à l’entrée des grandes villes et les tournées d’inspection dans les magasins pales­ti­niens. Quelque 10 tonnes de pas­tèques, pro­venant des moshavim de la vallée du Jourdain, sont passées il y a peu au pilon. Depuis le lan­cement de la cam­pagne, en début d’année, près de 40 mil­lions de shekels (8,5 mil­lions d’euros) de mar­chan­dises pro­hibées ont été saisis.

Pour l’instant, leurs ven­deurs n’écopent que d’une remon­trance, mais, en cas de récidive, ils s’exposent à une amende qui peut atteindre 16 000 shekels (3500 euros) et une peine d’emprisonnement de deux à cinq ans. Cet arsenal répressif s’accompagne d’une cam­pagne de sen­si­bi­li­sation, menée par des mil­liers de béné­voles qui font du porte-​​à-​​porte dans toute la Cis­jor­danie pour vanter les bien­faits du boycott. "Les colonies israé­liennes sont à l’origine du blocage des négo­cia­tions de paix, affirme Hassan Abou Libdeh, ministre pales­tinien de l’Economie. Il faut donc assécher les sources qui per­mettent aux colons de s’enrichir."

Surpris par cet accès d’insoumission, le gou­ver­nement israélien s’est aus­sitôt cabré. Le toupet de Fayyad agace d’autant plus que l’homme, apprécié des chan­cel­leries occi­den­tales, est rela­ti­vement intou­chable. "Nous avons levé des check points [bar­rages rou­tiers] et tra­vaillons en per­ma­nence à l’avancement de l’économie pales­ti­nienne, plaide Neta­nyahu. En dépit de cela, les Pales­ti­niens refusent la paix écono­mique et prennent des mesures qui, en défi­nitive, se retour­neront contre eux."

Une approche par­tagée par les entre­pre­neurs israé­liens, qui s’inquiètent surtout du second volet de l’offensive pales­ti­nienne, encore en ges­tation, destiné à pros­crire l’embauche de Pales­ti­niens dans les colonies juives. Une main-d’oeuvre évaluée à 20 000 per­sonnes, qui font vivre, grâce à leur salaire, près de 150 000 autres Pales­ti­niens. "Fayyad est-​​il vraiment prêt à virer ces ouvriers et à leur offrir un salaire de rem­pla­cement ?" interroge Dan Cata­rivas, res­pon­sable au patronat israélien. [1]

"Chiche !" répond l’entourage du Premier ministre. Un fonds de com­pen­sation de 150 mil­lions de dollars est en pré­pa­ration. Il devrait amortir l’impact de cette nou­velle mesure d’interdiction, censée entrer en appli­cation à la fin de l’année. La bataille non vio­lente des colonies ne fait que commencer.

[1] voir aussi Michael BLUM de l’AFP relayée par Google :

Israël com­mence à s’inquiéter du boycott économique palestinien

MISHOR ADOUMIM  —  "Le boycott, c’est du ter­ro­risme écono­mique !", fulmine Avi Elkayam, un homme d’affaires israélien qui dirige l’association des indus­triels de Mishor Adoumim, une colonie juive de Cisjordanie.

Même s’il reconnaît que ce boycott "n’a qu’un impact minime" sur les affaires, M. Elkayam s’inquiète pour l’avenir.

Avec l’ambition de pré­parer l’avènement d’un Etat indé­pendant, l’Autorité pales­ti­nienne organise un boy­cottage des pro­duits pro­venant des 120 implan­ta­tions juives de Cis­jor­danie occupée, une décision qui a l’assentiment de la "rue palestinienne".

L’Autorité envisage aussi de sanc­tionner les Pales­ti­niens qui conti­nue­raient d’aller tra­vailler dans les colonies après le 1er janvier pro­chain, une mesure beaucoup moins populaire.

Le Premier ministre israélien Ben­jamin Neta­nyahu a fustigé l’appel au boycott, jugeant que "malgré nos efforts pour déve­lopper une paix écono­mique, les Pales­ti­niens prennent des déci­sions qui vont à l’encontre avant tout de leurs intérêts".

Avec ses 300 indus­tries, la zone indus­trielle de Mishor Adoumim fournit plus de 3.000 emplois aux Pales­ti­niens de la région sur les 22.000 tra­vaillant dans des entre­prises israé­liennes en Cisjordanie.

Avi Elkayam, 35 ans, dirige une société de confi­serie avec un chiffre d’affaires d’un million de shekels (200.000 euros), dont 5% pro­viennent des Territoires palestiniens.

"Nous savons comment contourner ce boy­cottage, en chan­geant les étiquettes sur nos pro­duits, par exemple", explique-​​​​t-​​​​il, assurant qu’aucune entre­prise de Mishor Adoumim n’a fermé à cause de l’embargo palestinien.

Mais quand on évoque l’assèchement de la main d’oeuvre pales­ti­nienne, il s’emporte : "Depuis 20 ans, nous sommes ensemble ici, Pales­ti­niens et Israé­liens, pourquoi vouloir tenter de briser cette coexistence ?"

Une res­pon­sable de l’entreprise voisine, qui préfère garder l’anonymat, ne cache pas ses craintes.

Elle vend ses pro­duits dans le monde entier, parfois avec des étiquettes affi­chant une autre pro­ve­nance que celle de son usine de Cis­jor­danie afin de contourner les cam­pagnes inter­na­tio­nales de boycott. Les colonies sont consi­dérées comme illé­gales par la com­mu­nauté internationale.

Plus de 200 Pales­ti­niens, en majorité de Jéricho, se rendent chaque matin dans cette usine.

"Nous dépendons de ces Pales­ti­niens pour la fabri­ca­tions de nos pro­duits et ils dépendent de nous pour nourrir leurs familles", précise-​​​​t-​​​​elle.

Au super­marché Rami Lévy, dans la colonie du Gush Etzion, près de Bethléem, troi­sième magasin de cette chaîne ins­tallé en Cis­jor­danie, les clients pales­ti­niens côtoient les Israé­liens, en majorité des colons venus des implantations voisines.

Le directeur du super­marché, Ovadia Lévy, dont plus de la moitié des 110 employés sont des Pales­ti­niens, est confiant : "Ils conti­nueront d’acheter chez nous car les prix sont attractifs, il y a un plus grand choix de pro­duits que chez eux", assure-​​​​t-​​​​il.

Il est convaincu que les pre­mières vic­times du boy­cottage seront les Pales­ti­niens eux-​​​​mêmes.

"Ils ont besoin de nourrir leurs enfants, l’Autorité pales­ti­nienne ne leur offre aucune alter­native", souligne-​​​​t-​​​​il.

C’est ce que pense Moussa Johar, un Pales­tinien de 55 ans, habitant d’un village voisin, qui déclare : "Per­sonne ne va me dire comment je vais gagner ma vie".

"Nous ne faisons pas de poli­tique, nous voulons continuer à pouvoir ramener de l’argent à la maison et ce n’est pas l’Autorité pales­ti­nienne qui va me nourrir", argue cet ouvrier du BTP.

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