Examinons l’apartheid d’un peu plus près

Israël est-il un État d’apartheid ? Cette question ne disparaît pas. Elle réapparaît tous les quelques mois.

Uri Avnery, vendredi 8 novembre 2013

Le terme “apartheid” est souvent utilisé uniquement à des fins de propagande. Apartheid – comme racisme et fascisme – est un terme de rhétorique que l’on utilise pour dénigrer son adversaire.

Mais l’apartheid est aussi un terme ayant un contenu précis. Il s’applique à un régime particulier. Le rendre équivalent à autre régime peut être exact, partiellement correct ou simplement faux. De même, les conclusions tirées de la comparaison le seront forcément aussi.

RÉCEMMENT j’ai eu l’occasion de discuter de ce sujet avec un expert, qui avait vécu en Afrique du sud à l’époque de l’apartheid. J’ai beaucoup appris de cette conversation.

Israël est-il un État d’apartheid ? Eh bien d’abord on doit se poser la question : Quel Israël ? Israël proprement dit, à l’intérieur de la Ligne Verte, ou le régime d’occupation israélien dans les territoires palestiniens occupés, ou les deux ensemble ?

Nous y reviendrons plus tard.

LES DIFFÉRENCES entre les deux cas sont évidentes.

Tout d’abord le régime sud-africain était fondé, comme celui de leurs mentors nazis, sur la théorie de la supériorité raciale. Le racisme était son credo officiel. L’idéologie sioniste d’Israël n’est pas raciste dans ce sens, mais plutôt basée sur un mélange de nationalisme et de religion, bien que les premiers sionistes fussent pour la plupart athées.

Les fondateurs du sionisme rejetaient toujours les accusations de racisme comme étant absurdes. Ce sont les antisémites qui sont racistes. Les sionistes étaient libéraux, socialistes, progressistes. (Autant que je sache, un seul dirigeant sioniste avait ouvertement soutenu le racisme : Arthur Ruppin, juif allemand qui fut le père des colonies sionistes au début du XXe siècle.)

Ensuite il y a les chiffres. En Afrique du sud, il y avait une écrasante majorité noire. Les Blancs y étaient à peu près le cinquième de la population.

En Israël proprement dit, les citoyens arabes constituent une minorité d’environ 20%. Dans la totalité du territoire sous contrôle israélien entre la Méditerranée et le Jourdain, les nombres de Juifs et d’Arabes sont grosso modo égaux. Les Arabes constituent peut-être aujourd’hui une petite majorité – les chiffres précis sont difficiles à trouver. Cette majorité arabe est appelée à progresser lentement avec le temps.

De surcroît, l’économie blanche en Afrique du sud était totalement dépendante du travail des Noirs. Au début de l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza en 1967, l’insistance sioniste sur “le travail juif” prit fin et la main d’œuvre bon marché arabe des “territoires” inonda Israël. Cependant, avec le déclenchement de la première intifada, ce développement fut stoppé à une vitesse surprenante. Un grand nombre de travailleurs étrangers furent importés : Européens de l’Est et Chinois pour les travaux du bâtiment, Thaïlandais pour l’agriculture, Philippins pour les services à la personne, etc.

Empêcher les Palestiniens de traverser illégalement la “frontière de facto” vers Israël pour y chercher du travail est aujourd’hui l’une des principales tâches de l’armée israélienne.

Ceci est une différence fondamentale entre les deux cas, une différence qui a un profond impact sur les solutions possibles.

Malheureusement, en Cisjordanie, les Palestiniens sont largement employés dans la construction des colonies et travaillent dans les entreprises qui y sont implantées, que mes amis et moi avons appelé à boycotter. La misère économique de la population les conduit à cette situation perverse.

En Israël même, les citoyens arabes se plaignent de discriminations qui limitent leur emploi dans des entreprises juives et dans l’Administration. Les autorités promettent régulièrement de faire quelque chose sur ce genre de discriminations.

Dans l’ensemble, la situation de la minorité arabe à l’intérieur d’Israël est très semblable à celle de beaucoup de minorités nationales en Europe et ailleurs. Ils jouissent de l’égalité juridique, votent au Parlement, sont représentés par leurs propres partis très actifs, mais en pratique ils souffrent de discriminations dans beaucoup de domaines. Appeler cela apartheid serait grossièrement trompeur.

J’AI TOUJOURS pensé que l’une des principales différences était que le régime israélien dans les territoires occupés exproprie des terres palestiniennes au profit de colonies juives. Ceci inclut la propriété privée et les soi-disant “terres domaniales”

A l’époque ottomane, les réserves foncières des villes et des villages étaient enregistrées au nom du Sultan. Sous le mandat britannique, ces terres sont devenues propriétés du gouvernement, et elles le sont restées sous le régime jordanien. Quand Israël occupa la Cisjordanie en 1967, ces terres furent prises en charge par le régime d’occupation et remises aux colons, privant les villes et villages palestiniens des réserves foncières dont ils ont besoin pour leur croissance naturelle.

Par ailleurs, après la guerre de 1948, de vastes étendues de terre arabe en Israël furent expropriées et un large éventail de lois furent promulguées à cet effet, pas seulement sur les propriétés des réfugiés “absents”, mais aussi sur les terres d’Arabes qui furent déclarés “présents absents” – terme absurde s’appliquant aux gens qui n’avaient pas quitté Israël pendant la guerre mais avaient quitté leurs villages. Et les “terres domaniales” dans la partie de la Palestine devenue Israël servirent aussi à installer les masses de nouveaux immigrants juifs qui se déversaient dans le pays.

J’ai toujours pensé que de ce point de vue nous étions pires que l’Afrique du Sud. Pas du tout, dit mon ami, le gouvernement d’apartheid a fait exactement la même chose, expulsant les Noirs de certaines zones et saisissant leurs terres pour y installer seulement des Blancs.

J’AI TOUJOURS PENSÉ qu’en Afrique du Sud, tous les Blancs étaient engagés dans la lutte contre tous les Noirs. Cependant il apparaît que les deux côtés étaient profondément divisés.

Du côté des Blancs, il y avait les Afrikaners, descendants des colons hollandais, parlant un dialecte hollandais appelé Afrikaans, et les Britanniques qui parlaient Anglais. Il s’agissait de deux communautés de tailles à peu près égales qui se détestaient. Les Britanniques méprisaient les Afrikaners rustres, les Afrikaners détestaient les Britanniques mollassons. En effet, le parti d’apartheid se qualifiait de “nationaliste” car il se considérait comme une nation née dans le pays, alors que les Britanniques étaient attachés à leur patrie. (On m’a dit que les Afrikaners appelaient les Britanniques “pénis salé”, parce qu’ils avaient toujours un pied en Afrique du sud et un pied en Grande-Bretagne, ce qui faisait que leur organe sexuel trempait dans l’océan.)

La population noire était aussi divisée en de nombreuses communautés et tribus qui ne s’aimaient pas, ce qui faisait qu’il était difficile pour eux de s’unir pour la lutte de libération.

LA SITUATION en Cisjordanie est à bien des égards similaire au régime d’apartheid.

Depuis Oslo, la Cisjordanie est divisée en zones A, B et C, dans lesquelles le contrôle israélien s’exerce de façons différentes. En Afrique du Sud, il y avait beaucoup de bantoustans différents (“homelands”) avec des régimes différents. Les uns étaient officiellement pleinement autonomes, d’autres l’étaient partiellement. Tous étaient des enclaves entourées de territoires blancs.

A certains égards, la situation en Afrique du sud était au moins officiellement meilleure qu’en Cisjordanie. Selon la loi sud-africaine, les Noirs étaient, au moins officiellement, “séparés mais égaux”. La loi générale s’appliquait à tous. Ce n’est pas le cas dans nos territoires occupés où la population locale est soumise à la loi militaire, qui est tout à fait arbitraire, alors que leurs voisins colons sont soumis au droit civil israélien.

UNE QUESTION controversée : dans quelle mesure le boycott international a-t-il contribué à la chute du régime d’apartheid, si du moins il y a contribué ?

Quand j’ai posé la question à l’archevêque Desmond Tutu, il a répondu que l’effet avait été surtout moral. Il soutenait le moral de la communauté noire. Mon nouvel ami a dit la même chose mais l’a appliqué aux Blancs. Leur moral avait été miné.

Dans quelle proportion ceci a-t-il contribué à la victoire ? Mon ami l’évalue à 30%.

L’effet économique fut mineur. L’effet psychologique fut beaucoup plus important. Les Blancs se considéraient comme l’avant-garde de l’Occident dans la bataille contre le communisme. L’ingratitude de l’Occident les a stupéfaits. (Ils auraient sans réserve souscrit à la promesse de Théodore Herzel, le fondateur du mouvement sioniste, que le futur État juif serait l’avant-garde de l’Europe et un mur contre la barbarie asiatique – c’est-à-dire arabe.)

Ce n’est pas un hasard si l’apartheid s’est effondré quelques années après la chute de l’empire soviétique. Les Etats-Unis n’y avaient plus intérêt. Cela peut-il aussi arriver dans nos relations avec les Etats-Unis ?

(Soit dit en passant, de jeunes sud-Africains noirs qui avaient été envoyés par l’African National Congress en Union soviétique pour y étudier furent choqués par le racisme qu’ils y rencontrèrent. “Ils sont pires que nos Blancs”, disaient-ils.)

LE DOMAINE où le boycott a le plus frappé le peuple de l’apartheid fut le sport. Le cricket est une obsession nationale en Afrique du Sud. Lorsqu’ils furent empêchés de prendre part aux compétitions internationales, ils accusèrent le coup. Leur confiance en eux fut brisée.

Leur isolement international les força à réfléchir davantage sur la moralité de l’apartheid. Il y eut de plus en plus de remises en question. Lors des élections finales après l’accord, de nombreux Blancs, y compris de nombreux Afrikaners, votèrent pour la fin de l’apartheid.

Un boycott d’Israël aura-t-il le même effet ? J’en doute. Les Juifs ont l’habitude d’être isolés. “Le monde entier contre nous” est, pour eux, une situation naturelle. En fait, j’ai quelquefois l’impression que beaucoup de Juifs sont mal à l’aise quand la situation est différente.

Une énorme différence entre les deux cas est que tous les Sud-Africains – Noirs, Blancs, métis ou Indiens – voulaient un État. Ils n’étaient pas favorables à la partition. (David Ben-Gourion, grand avocat de la partition de style Palestine, proposa un jour de concentrer tous les Blancs d’Afrique du Sud dans la région du Cap et d’y établir un État blanc de style Israël. Cela n’intéressa personne. Une proposition similaire de Ben-Gourion pour l’Algérie rencontra le même sort.)

Dans notre cas, une large majorité de chaque côté veut vivre dans son propre État. L’idée d’un pays unifié, dans lequel les Israéliens parlant hébreu et les Palestiniens arabophones vivront côte à côte à égalité, servant dans la même armée et payant les mêmes impôts ne les tente pas du tout.

L’APARTHEID fut vaincu par les Noirs eux-mêmes. Aucune condescendance crypto-colonialiste ne peut occulter ce fait.

Les grèves massives des travailleurs africains dont dépendait l’économie blanche, rendit la position des Blancs au pouvoir intenable. Le soulèvement massif des Noirs, qui démontrèrent un immense courage, fut décisif. En fin de compte, les Noirs se sont libérés eux-mêmes.

Et une autre différence : en Afrique du Sud, il y avait un Nelson Mandela et un Frédéric de Klerk.