"… Et le petit enfant les conduira"

Uri Avnery – 28 novembre 2009, jeudi 3 décembre 2009

Thomas Friedman, chro­ni­queur du New York Times, a une idée. Cela lui arrive très souvent. On pourrait presque dire trop souvent. La voilà : les États-​​Unis vont se retirer du conflit israélo-​​palestinien. Le monde entier suivra. Tout le monde en a assez de ce conflit. Laissons les Israé­liens et les Pales­ti­niens régler leurs pro­blèmes entre eux.

Cela semble sensé. Pourquoi faudrait-​​il que le monde se fasse du souci pour ces deux enfants indis­ci­plinés ? Laissons-​​les se taper dessus autant que ça leur chante. Les adultes ne devraient pas s’en mêler.

Mais c’est en réalité une sug­gestion scan­da­leuse. Parce que les deux enfants ne sont pas de force égale. Lorsqu’un adulte voit un garçon de 14 ans mal­traiter sans pitié un enfant de 6 ans, peut-​​il se contenter de regarder ?

Israël est, au plan matériel, cent fois, et même mille fois plus fort que les Pales­ti­niens. La qua­trième armée la plus puis­sante du monde (selon ses propres esti­ma­tions) domine la vie d’un peuple impuissant. L’économie israé­lienne, dotée de quelques unes des tech­no­logies les plus avancées au monde, domine un peuple dont les res­sources sont quasi inexis­tantes. Une occu­pation qui dure depuis 42 ans exerce sa domi­nation sur la moindre par­celle de la Palestine occupée.

Cela ne s’est pas produit par miracle. L’énorme écart entre les forces des deux peuples résulte aussi du soutien apporté par les États-​​Unis à Israël. Israël n’en serait pas où il en est aujourd’hui sans leur soutien poli­tique, écono­mique et mili­taire. Chaque année, des mil­liards de dollars d’aide, l’accès aux arme­ments les plus modernes au monde, l’immunité poli­tique assurée par le véto des États-​​Unis au Conseil de Sécurité et toutes les autres formes d’assistance ont aidé les gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs à main­tenir et à inten­sifier l’occupation.

Friedman ne propose pas de mettre un terme à ce soutien, qui est en soi une inter­vention massive dans ce conflit, et au profit de la partie la plus forte. Lorsqu’il suggère que les États-​​Unis se retirent du conflit, ce qu’il dit en réalité, c’est : laissez le gou­ver­nement israélien pour­suivre son action - continuer l’occupation, établir de nou­velles colonies, retirer la terre de dessous les pieds des Pales­ti­niens, main­tenir le blocus meur­trier qui interdit à 1,5 million de Pales­ti­niens de la Bande de Gaza – hommes, femmes et enfants – l’accès à presque tous les éléments essen­tiels à la vie.

C’est une suggestion monstrueuse.

C’est vrai, le pro­phète Isaïe (11, 6) décrit une situation où le loup coha­bitera avec l’agneau. (Et l’humour israélien d’ajouter : pas de pro­blème pourvu que l’on four­nisse chaque jour un nouvel agneau.) Et main­tenant, c’est le pro­phète Thomas qui propose de laisser le loup et l’agneau définir eux-​​mêmes leurs relations.

BEN­JAMIN NETA­NYAHOU ne pourrait pas désirer davantage dans se rêves les plus fous. En attendant, il a obtenu satis­faction sur quelque chose de plus modeste : le consen­tement du pré­sident Obama à sa der­nière astuce.

Et ainsi, Neta­nyahou a pré­senté à la nation un visage torturé pour nous parler de sa décision d’une dif­fi­culté inhu­maine : sus­pendre les acti­vités de construction dans les colonies.

Le monde entier a applaudi. Qu’il est admi­rable de la part de Neta­nyahou de sacrifier ses prin­cipes les plus sacrés sur l’autel de la paix. Il a fait un pas extra­or­di­naire. Aux Pales­ti­niens main­tenant de faire à leur tour un grand geste.

Mais il y a quelque chose qui ne va pas dans ce tableau et qui demande une explication.

Pour évoquer le grand Sherlock Holmes qui parlait du curieux incident du chien au cours de la nuit : “Mais le chien n’a rien fait pendant la nuit !” lui dit-​​on. “C’était cela le curieux incident,” répondit le détective.

On aurait pu penser qu’après une annonce aussi dra­ma­tique, de la part du leader du Likoud, les colons allaient pousser un rugis­sement assour­dissant. Il y aurait des émeutes dans les rues de toutes les villes, toutes les routes des ter­ri­toires occupés seraient blo­quées, les colons se révol­te­raient au Conseil des Ministres et à la Knesset.

Mais le chien n’a pas aboyé. Pas même un gro­gnement, juste un sem­blant de jap­pement. La ministre de la culture Limor Livnat a ouvert sa grande bouche pour déclarer que l’administration Obama était “ter­rible”. C’est à peu près tout. Le colon-​​ministre Avigdor Lie­berman a voté en faveur de la décision en Conseil des Ministres, de même que l’ultra extré­miste ministre du Likoud Benny Begin, le fils de l’ancien Premier Ministre.

Begin a même expliqué son étrange conduite à la télé : il n’avait aucune raison de voter contre. Après tout, il s’agissait sim­plement d’un geste destiné à apaiser Obama. Il n’avait pas de contenu réel. La construction de “struc­tures publiques” va se pour­suivre (environ 300 nou­velles ont été approuvées cette même semaine). Les construc­tions seront pour­suivies dans le cadre des projets d’habitations dont les fon­da­tions ont déjà été réa­lisées (au moins 3.000 appar­te­ments en Cis­jor­danie). Et, le plus important : il n’y aura abso­lument aucune limi­tation à l’activité de construction juive à Jéru­salem Est où les construc­tions se pour­suivent à un rythme fré­né­tique dans une demie dou­zaine d’endroits au cœur de la partie arabe de la ville. Et de plus, la sus­pension ne durera que pendant 10 mois. Ensuite, a promis Begin, la construction reprendra à pleine cadence.

Cela n’aurait pas calmé les colons s’ils n’avaient pas eu conscience de ce que tout Israélien sait : qu’il ne s’agit que de simu­lacre. Les construc­tions vont se pour­suivre partout, avec la coopé­ration en douce des auto­rités offi­cielles tandis que l’armée fermera les yeux. On pré­tendra que les permis de construire avaient déjà été accordés, que les fon­da­tions avaient déjà été réa­lisées. (Dans nombre d’endroits, des fon­da­tions sup­plé­men­taires ont effec­ti­vement été réa­lisées, au cas où). C’est ainsi que cela se passait pré­cé­demment, sous les gou­ver­ne­ments du parti tra­vailliste et de Kadima, et ça conti­nuera à se passer ainsi désormais. Cette semaine, il est apparu que, pour l’ensemble de la Cis­jor­danie, il n’y a que 14 (qua­torze !) ins­pec­teurs du gou­ver­nement pour super­viser l’ensemble de l’activité de construction.

Au cours de la même émission de télé, Yossi Beilin se trouvait assis auprès de Begin. On aurait pu s’attendre que lui au moins allait dénoncer la super­cherie, mais non. Beilin loua Neta­nyahou pour son acte cou­rageux dans lequel il voyait la pro­messe d’un nouveau départ. Il lui a en cela prêté un important concours en gagnant à sa cause l’opinion publique mon­diale et en ras­surant les naïfs israé­liens. On pourrait dif­fi­ci­lement ima­giner un exemple plus triste de l’effondrement de la “Gauche sio­niste”. L’initiative de Genève a fait place à la Duperie de Jérusalem.

Le plus grand parti d’opposition aussi a fait chorus. Tzipi Livni qui porte le titre impres­sionnant de “leader de l’opposition”, a mar­monné des propos inin­tel­li­gibles et est retournée se coucher.

ET OBAMA ? Il a de nouveau capitulé Après avoir aban­donné son exi­gence ini­tiale d’un gel complet des construc­tions dans les colonies, il n’avait pas d’autre choix que de céder une nou­velle fois. Il a réagi à la pres­tation minable de Neta­nyahou comme s’il s’agissait d’un grand drame.

Obama a besoin d’un succès. On dit qu’il n’a pas réalisé un seul de ses objectifs dans le domaine inter­na­tional. Alors, voilà une réussite. Neta­nyahou est en train de geler – pardon, de ralentir – pardon, de sus­pendre – l’activité de colonisation.

Mon père m’a enseigné dans ma jeu­nesse de ne jamais céder à un maître-​​chanteur. Si l’on cède une fois, on se condamne à céder encore et encore, tandis que les exi­gences du maître chanteur ne cessent de croître. Après avoir cédé au lobby pro-​​israélien une fois, Obama devra céder encore et encore.

On pourrait presque le plaindre, lui et ses assis­tants. Un groupe si impres­sionnant, si solide, si expé­ri­menté – et les voilà qui rentrent de Jéru­salem comme l’armée napo­léo­nienne de Moscou.

Nous avons vu le pauvre George Mit­chell. L’homme qui a négocié la paix entre les fac­tions meur­trières en Irlande est venu à Jéru­salem. Il est revenu encore et encore. Il est venu en repré­sentant de la seule super­puis­sance qui sub­siste dans le monde pour dire aux Israé­liens et aux Pales­ti­niens ce qu’ils doivent faire. Ce fut rude. Il a imposé des conditions.

Les offi­ciels israé­liens se sont moqué de lui dans son dos. Ils ont l’habitude des gens comme lui. Ils n’en ont fait qu’une bouchée au petit déjeuner. Vous souvenez-​​vous de William Rogers, le Secré­taire d’État de Nixon et de son plan de paix ? Et du grand Henry Kis­singer ? Et même de James Baker qui tenta de nous imposer des sanc­tions écono­miques ? Et des “lignes directrices” de Bill Clinton ? Et de la “vision” de Georges Bush ? Le cime­tière poli­tique est plein d’hommes poli­tiques amé­ri­cains qui ont tenté d’imposer des limites à Israël sans être en mesure ou sans avoir la volonté de faire usage de la force néces­saire. Bien­venue George. C’est un plaisir de vous voir Hillary.

Ce qui est tel­lement pathé­tique, c’est que Neta­nyahou ne trompe même pas Obama. Le pré­sident amé­ricain a plei­nement conscience qu’on lui joue la comédie. Il est très intel­ligent. Il n’est pas très cou­rageux. Pour le plat de len­tilles d’une soi-​​disant réa­li­sation, il a vendu son droit d’ainesse poli­tique. Même George Bush a réussi à obtenir d’Ariel Sharon qu’il s’engage à déman­teler toutes les colonies établies après mars 2001 (inutile de dire que pas une seule ne fut démantelée).

C’est là une grande vic­toire pour Néta­nyahou, sa seconde vic­toire sur Obama. Ce n’est pas encore la vic­toire décisive, mais une vic­toire qui ne présage rien de bon pour les chances de paix dans un avenir proche.

NÉTA­NYAHOU N’A même pas essayé non plus de tromper les Pales­ti­niens. Il savait que c’était impossible.

Tout Pales­tinien ne com­prend que trop bien les annonces de Néta­nyahou. Il lui suffit de regarder par sa fenêtre pour voir ce qui se passe. Après tout, Israël n’investirait pas des mil­liards dans des construc­tions nou­velles s’il avait la moindre intention de déman­teler les colonies en échange de la paix dans une année ou deux.

On trouve dif­fi­ci­lement un endroit en Cis­jor­danie d’où l’on ne peut voir une colonie au sommet d’une colline, proche ou loin­taine. Dans cer­tains endroits, on peut en voir deux ou trois. Si l’on approche plus près, on peut voir des chan­tiers de construction en pleine activité, ce qui est déclaré et ce qui ne l’est pas, le “légal” et “l’illégal”.

Et, ce qui est plus important : il n’est pas un diri­geant pales­tinien qui puisse en aucune façon consentir à la pour­suite de construc­tions à Jéru­salem Est. La réa­li­sation de projets de loge­ments juifs continue alors que des maisons pales­ti­niennes sont démolies, des fouilles “archéo­lo­giques” se pour­suivent comme toutes les autres acti­vités des­tinées à “judéiser” Jéru­salem. Pour le dire plus bru­ta­lement : rendre Jéru­salem “exempte d’arabes”.

Quand Obama capitule face à Néta­nyahou, Mahmoud Abbas ne peut plus rien faire. Quand les amé­ri­cains exigent que les Pales­ti­niens répondent au pas “important” de Néta­nyahou en faisant eux aussi un pas important, ce n’est rien d’autre qu’une sinistre plai­san­terie. Les Amé­ri­cains aident les Israé­liens à pousser la balle dans le camp pales­tinien et demandent ensuite, en roulant hypo­cri­tement les yeux, pourquoi, après un geste aussi important des Israé­liens, les Pales­ti­niens ne consentent pas à reprendre le “pro­cessus de paix”.

Mais Abbas ne peut pas reprendre des négo­cia­tions sans un gel total de la colo­ni­sation, spé­cia­lement à Jéru­salem. Le seul dia­logue qui a lieu main­tenant entre Israé­liens et Pales­ti­niens se tient avec le Hamas. L’accord d’échange de pri­son­niers est sur le point d’aboutir à une décision. La prin­cipale pomme de dis­corde qui sub­siste est la libé­ration du leader du Fatah, Marwan Bar­ghouti, qui a fait l’objet de cinq condam­na­tions à vie.

Si le marché est conclu et si Bar­ghouti est libéré, ce sera une nou­velle humi­liation pour Abbas : on dira que c’est le Hamas et non lui qui a obtenu la libé­ration du leader du Fatah. Bar­ghouti libéré tra­vaillera à réparer la division entre le Fatah et le Hamas et deviendra un can­didat cré­dible à la pré­si­dence de l’Autorité Pales­ti­nienne. Un nouveau cha­pitre du conflit va alors s’ouvrir.

IL EST utile de lire en entier le texte de la pro­phétie d’Isaïe : « Le loup habitera avec l’agneau, Et la pan­thère se cou­chera avec le che­vreau ; Le veau, le lionceau, et le bétail qu’on engraisse, seront ensemble, Et un petit enfant les conduira. »

Le rôle du petit enfant, à ce qu’il semble, incombe à Obama. S’il accepte, Dieu nous en garde, le conseil de Friedman et sort du tableau, la vision va se trans­former en cau­chemar. Le gou­ver­nement israélien va aug­menter l’oppression, les Pales­ti­niens vont recourir à un ter­ro­risme sans frein, le monde entier sera entraîné dans un chaos sanglant.

Un conseil.