Envahir l’espace par la bio-​​politique : Le projet colonial israélien

Sari Hanafi - Directeur du Centre pales­tinien des réfugiés et de la dia­spora, Shaml, mardi 16 mars 2004

L’idée pré­sen­tement déve­loppée est que le projet colonial d’Israël est spacio-​​cide (par oppo­sition à génocide),.….

.…par le fait qu’il vise les terres avec pour objectif d’induire l’inévitable transfert volon­taire de la popu­lation pales­ti­nienne en visant l’espace sur lequel les Pales­ti­niens vivent et en déployant une bio-​​politique en classant les Pales­ti­niens en dif­fé­rentes caté­gories, et enfin en dif­fé­rents "états d’exception" ce qui les laisse sans aucun recours face à Israël.

Depuis le mythe sio­niste "une terre sans peuple pour un peuple sans terre", la poli­tique des gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs a consisté à s’approprier des terres en ignorant ses habi­tants. L’invisibilité des pales­ti­niens qui en a résulté, a été aidée par les pra­tiques colo­niales quo­ti­diennes d’Israël.

A une plus large échelle, il n’y a jamais eu de ten­tative d’assimilation des popu­la­tions de la Cis­jor­danie, de la Bande de Gaza ou bien même de Jéru­salem Est, malgré leur annexion uni­la­térale qui eu lieu en 1967.

Ilan Papé explique que l’un des fac­teurs majeurs de l’échec de l’accord d’Oslo est lié au fait que les parties en pré­sence n’avaient la volonté de résoudre que la partie visible du pro­blème (celui des terres), et non la partie cachée de l’iceberg (le pro­blème des réfugiés, la res­pon­sa­bilité d’Israël dans la création même de ce pro­blème des réfugiés, ou encore la non citoyenneté des pales­ti­niens d’Israël). A mon avis, un autre pro­blème caché qu’il fau­drait ajouter à la liste est le pro­blème de caractère juif de l’état d’Israël et ainsi que les rami­fi­ca­tions et consé­quences liées à cette exception.

Ce que j’avance ici est que le projet colonial d’Israël est spacio-​​cide (par oppo­sition à génocide), par le fait qu’il vise les terres avec pour objectif d’induire l’inévitable transfert volon­taire de la popu­lation pales­ti­nienne en visant l’espace sur lequel les Pales­ti­niens vivent et en déployant une bio-​​politique en classant les Pales­ti­niens en dif­fé­rentes caté­gories, et enfin en dif­fé­rents "états d’exception" ce qui les laisse sans aucun recours face à Israël.

Le "Spacio-cide"de la Palestine

En com­pa­raison à d’autres conflits colo­niaux et eth­niques (Serbo-​​Bosniaque, Rwanda, etc.), la guerre de 1948 n’a pas causé, en termes relatifs, beaucoup de dom­mages. La notion de "Nakba" est basée sur le fait de perdre ses terres et à devenir réfugié, plutôt que de perdre la vie. Même après trois ans d’Intifada le nombre de vic­times reste rela­ti­vement bas, en com­pa­raison avec les six semaines de furie au Rwanda où plus de 700.000 per­sonnes ont été tuées.

Le projet colonial d’Israël n’est pas basé sur le génocide mais sur le "spacio-​​cide". Dans tout conflit, les bel­li­gé­rants défi­nissent leur ennemi et le mode d’action en fonction de cet ennemi. Dans le conflit palestino-​​israélien, l’objectif est la terre. Dif­fé­rents rap­ports émis par le comité d’urgence de Jéru­salem, créé après les inva­sions israé­liennes d’avril 2002, montrent une des­truction sys­té­ma­tique des lieux publics : tous les minis­tères pales­ti­niens, sauf deux d’entre eux, ainsi que 65 ONG ont été entiè­rement ou par­tiel­lement détruits. Ce qui est frappant, ce n’est pas les per­qui­si­tions mais le van­da­lisme. On peut "com­prendre" qu’au Ministère de l’Education, des docu­ments et des disques durs soient volés, dans le cadre d’une recherche d’information par l’appareil mili­taire israélien dans le but de prouver que le système d’éducation pales­tinien "produit des kami­kazes", mais pourquoi les soldats ont-​​ils alors détruits les écrans d’ordinateurs et les meubles.

Durant la guerre en ex-​​Yougoslavie, l’architecte Bogdan Bog­da­novich a créé le terme "urbano-​​cide" pour décrire la des­truction des villes dans les Balkans. Les natio­na­listes serbes ont « romantisé » les vil­lages ruraux où une seule com­mu­nauté pré­do­minait. Dans ce contexte, la ville était le symbole de la mul­ti­plicité des com­mu­nautés et des cultures, l’antithèse de l’idéal serbe.

Dans les ter­ri­toires occupés, la totalité du ter­ri­toire est visé.

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Photo Gilles

Le bull­dozer est l’outil majeur qui détruit les rues, les maisons, les voi­tures et les plan­ta­tions d’oliviers. C’est une guerre à l’ère d’une lit­térale ago­ra­phobie, la peur de l’espace, (comme Christian Salmon le suggère) non pas à la recherche de la division des ter­ri­toires mais à leur abo­lition. C’est un "spacio-​​cide" non pas un "urbano-​​cide". C’est plus holis­tique, cela incorpore un "socio-​​cide" (visant les liens sociaux comme l’a déve­loppé Salih Abdel Jawad), économi-​​cide (entravant la mobilité des biens et de gens) et "politi-​​cide" (détruisant les ins­ti­tu­tions pales­ti­niennes et tout autre incar­nation d’aspiration nationale).

Le projet d’Israël durant cette Intifada a pour objectif d’effectuer, comme l’exprime un ministère israélien, le "transfert volon­taire" de la popu­lation pales­ti­nienne. Depuis le début de l’Intifada, quelques 100.000 pales­ti­niens ont quitté le pays (près de 3,3% de la popu­lation en Cis­jor­danie et à Gaza) selon une étude que j’ai pré­cé­demment menée. Les gens ont également été forcés de se déplacer à l’intérieur des ter­ri­toires. A Hébron, par exemple, près de 5.000 per­sonnes (850 familles) ont quitté l’ancienne ville pour des vil­lages avoi­si­nants en raison des implan­ta­tions juives, et en raison du couvre-​​feu imposé par l’armée israélienne.

La démo­lition de maisons est une autre tac­tique pour effectuer ce transfert. Depuis le début de la seconde Intifada, de sep­tembre 2000 au 30 avril 2003, au total 12.737 per­sonnes ont vu leur 1.134 habi­ta­tions démolies à Gaza et en Cis­jor­danie, selon le rapport de UNRWA du 13 mai 2003. Et ces chiffres ont dra­ma­ti­quement aug­menté depuis.

Le transfert s’effectue également lorsque les gens deviennent "déna­tu­ra­lisés", comme cela est le cas pour 200.000 pales­ti­niens qui se sont retrouvés der­rière le mur de sépa­ration, et qui ne font partie main­tenant ni de l’espace pales­tinien, ni de l’espace israélien.

Le "spacio-​​cide" a également été facilité par le mor­cel­lement du ter­ri­toire pales­tinien en zones A, B, B-​​, B+, C, H1, ou H2. Dans une tel schéma, le déve­lop­pement d’infrastructure nationale pales­ti­nienne devient pra­ti­quement impos­sible, non seulement par le fait du mor­cel­lement de l’espace mais également par la frag­men­tation du système poli­tique pales­tinien et des muni­ci­pa­lités. L’Autorité Nationale Pales­ti­nienne ne peut pas par exemple pas avoir de projet de réservoir pour un groupe de vil­lages si le pipeline passe à travers une zone C. La route entre Beth­lehem et Hébron a été coupée en 1999 car il n’y avait pas d’autorisation d’Israël qui per­mette de passe en zone C. Il y a eu des déve­lop­pe­ments urbains en zone A et B, mais ils ont tou­jours été encadrés par les auto­rités mili­taires israé­liennes qui entra­vaient toute pos­si­bilité d’expansion urbaine que ce soit pour des zones indus­trielles ou pour des zones résidentielles.

Le "Spacio-​​cide" est un pro­cessus qui s’est appliqué indé­pen­damment du pro­cessus de paix. Même après la signature des Accords d’Oslo, le nombre de colons a triplé (de 120.000 à 430.000) et la zone des implan­ta­tions a doublé.

La carac­té­ris­tique du "spacio-​​cide" est de nier et d’ignorer le déve­lop­pement démo­gra­phique de la com­mu­nauté pales­ti­nienne, et de nier sys­té­ma­ti­quement l’espace néces­saire à cette expansion démo­gra­phique. Il est important de réa­liser que la géo­métrie de l’occupation ne peut être appré­hendée qu’en trois dimen­sions. Il y a les ques­tions non résolues rela­tives aux nappes phréa­tiques, à l’archéologie, aux tunnels, aux réser­voirs d’eau, à l’espace aérien, etc.

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Expression de soutien
Photo Gilles

Ces dif­fi­cultés liées à l’espace (il n’est plus pos­sible de tracer une ligne continue pour séparer les pales­ti­niens des israé­liens) ont mis à jour le fait que les parties en pré­sence lors du pro­cessus d’Oslo ne pou­vaient plus consi­dérer une solution à deux dimen­sions. La pro­po­sition israé­lienne consistait à donner aux pales­ti­niens une sou­ve­raineté limitée sur les ter­ri­toires mais de main­tenir une sou­ve­raineté israé­lienne sur les sous-​​sols et l’espace aérien. En d’autres termes, nous aurions une sorte de sou­ve­raineté "sandwich" - Israël, Palestine, Israël - à travers la dimension verticale.

Les états d’exception

Le déve­lop­pement d’une explo­ration du bio-​​pouvoir qui a fait ses débuts avec Michel Fou­cault, Giorgio Agamben a montré comment la sou­ve­raineté autorise le "droit de vie (et de mort)" par l’utilisation de la règle d’exception, tous deux étant au-​​dessus de la loi.

Le sou­verain, selon le phi­lo­sophe allemand Carl Schmit, est celui qui a le pouvoir de déclarer l’état d’exception. Il ne se carac­térise pas par l’ordre qu’il ins­ti­tu­tion­nalise à travers la consti­tution mais par la sus­pension de cet ordre. Le sou­verain a le droit de sus­pendre la validité de la loi, droit qui n’est bien entendu pas inscrit dans la constitution.

L’état d’exception des pales­ti­niens est par­ti­cu­liè­rement évident dans leur statut sous la loi israé­lienne, où ils sont exclus de tout recours devant la loi alors même qu’ils restent soumis à cette loi.

Le cas des pales­ti­niens de Jéru­salem est l’exemple par excel­lence de ce jeu d’exclusion/inclusion. Phy­si­quement, il sont inclus (dans la mesure où Jéru­salem a été annexée et "unifiée") alors qu’ils sont exclus (cer­tains ser­vices sont étendus à Jéru­salem Est, la où il n’y a pas de plan de construction, et où les popu­la­tions sont effec­ti­vement séparées). Ils sont inclus (en pro­clamant l’annexion et l’unification de Jéru­salem) alors qu’ils sont exclus (pas de service, pas de plan de construction, ségré­gation) et exclus de la citoyenneté alors qu’inclus en tant que déten­teurs d’un document d’identité qui peut être exigé à tout moment.

L’inhabilité de la com­mu­nauté inter­na­tionale à recon­naître Israël comme un état colo­ni­sateur vient du fait que les pra­tiques qui régulent la majorité "blanche" vivant dans une zone "normale" (la popu­lation juive à l’intérieur de la Ligne Verte) éclipse les pra­tiques appli­quées aux mino­rités vivant dans l’état d’exception : les pales­ti­niens d’Israël, les pales­ti­niens de Jéru­salem, les pales­ti­niens des dif­fé­rentes zones des ter­ri­toires occupés, les réfugiés à l’intérieur et à l’extérieur des camps.

Avec ces caté­go­ri­sa­tions, Israël est capable de res­treindre les construc­tions rési­den­tielles dans Jéru­salem Est et ensuite "léga­lement" détruire les habi­ta­tions sans permis. De façon simi­laire, les construc­tions rési­den­tielles pour les pales­ti­niens dans les dif­fé­rentes zones des ter­ri­toires occupés, sont res­treintes. L’ordre mili­taire 418, "Ordre pour le planning des villes, vil­lages et bâti­ments (Judée et Samarie)", défini les condi­tions d’obtention des permis de bâtir. L’un des der­niers articles (numéro 7) dénommé "pou­voirs spé­ciaux" , donne le pouvoir au Conseil du Haut Planning le pouvoir d’"amender, annuler ou sus­pendre pour une période définie la validité de tout plan ou permis ; d’assumer les pou­voirs alloués a tous comités men­tionné dans l’article 2 et 5 ; de garantir tout permis que tous comités men­tionnés dans l’article 2 et 5 sont habi­lités à garantir, ou amender ou annuler un permis ; de dis­penser pour le besoin de tout permis que la Loi néces­si­terait". En d’autres termes, le sou­verain peut uti­liser ces excep­tions pour annuler tout ordre qui aurait été pro­mulgué pour réguler le permis de bâtir.

CONCLUSION : Exception, "spacio-cide"et résistance

La bio-​​politique rend pos­sible le "spacio-​​cide" et le "spacio-​​cide" dé-​​territorialise les Pales­ti­niens. Pour contourner cela, les Pales­ti­niens se sont foca­lisés en par­ti­culier sur la construction, ce qui peut être considéré comme le moyen de résis­tance non violent le plus efficace.

La bio-​​politique déployée et le régime d’exception que le sou­verain pro­clame sont ren­forcés dans le cas des acteurs pales­ti­niens et israé­liens par la chaîne de « vic­ti­mi­sation » com­mencée avec l’holocauste. Dans un jeu d’interactions et de pro­jec­tions, les israé­liens se per­çoivent comme LES vic­times d’exception, une exception qui pro­vient du caractère excep­tionnel de l’holocauste. Les pales­ti­niens se per­çoivent également comme étant les vic­times par excel­lence ("LES" colo­nisés et "LES" réfugiés sans droit), ce statut d’exception a débuté avec la "Nakba".

Dans le même esprit que le "spacio-cide"qui trouve ses ori­gines dans le mythe sio­niste d’une "terre sans peuple pour un peuple sans terre", les réfugiés pales­ti­niens ont créé le mythe/​rêve "d’une terre sans peuple pour des réfugiés sans terre". Les réfugiés pales­ti­niens en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza ainsi que la dia­spora pales­ti­nienne ont un atta­chement plus fort à la terre que les gens de Palestine. Les inter­views que j’ai menées auprès de bon nombre d’entre eux montrent qu’ils insistent for­tement à parler de la pro­priété, la terre, la mer Médi­ter­ranée, la mosquée Al Aqsa, etc. Et ils main­tiennent ce dis­cours lorsqu’ils sont confrontés à la question de comment vivront-​​ils et avec qui, que ce soit avec des Juifs ou non. Le dis­cours du droit de retour est à mon sens un dis­cours de retour à la terre et non de retour à la société.

On est encore dans un monde où le droit des citoyens a été déve­loppé mais non celui de l’être humain. Hannah Arendt a très judi­cieu­sement noté que depuis le début des années 50, il n’y a pas de place pour les êtres humains sans état-​​nation.

Toute solution au pro­blème des réfugiés pales­ti­niens devrait donc viser leur identité poli­tique et non leur situation huma­ni­taire uni­quement. Ayant aban­donnés leur milieu ou ayant été forcés de le quitter, les réfugiés pales­ti­niens tendent à être dépos­sédés de l’identité que le milieu définit, sou­tient et reproduit. Même si la situation pro­longée a fait que cer­tains d’entre eux se seront com­plè­tement intégrés, voir assi­milés aux pays d’accueil. Cependant, leurs anciennes iden­tités sur­vivent tels des fan­tômes, hantant les nuits d’autant plus péni­blement qu’ils sont tous sauf invi­sibles à la lumière du jour.

Pour finir, nous conclurons par le fait que le "spacio-​​cide" est rendu pos­sible par trois mécanismes :

Pre­miè­rement, la bio-​​politique déployée par le pouvoir colonial israélien, ensuite par la capacité de ce pouvoir en tant que sou­verain de déclarer l’état d’exception à tout moment, en inter­disant aux gens le recours à la loi et en agissant en dehors de la sphère « juridico-​​légale » en construisant par exemple le Mur de sépa­ration. Le troi­sième méca­nisme est l’activation de "l’état de sus­pension" depuis le début de cette seconde Intifada, tel qu’Israël et les Etats-​​Unis per­sistent à essayer d’établir depuis la 2ème année de l’Intifada en insistant sur la sus­pension du conflit et non sa réso­lution, par l’établissement d’un cessez-​​le-​​feu au lieu de faire cesser l’occupation, et par l’initiation de négo­cia­tions de sécurité au lieu d’instaurer des négo­cia­tions politiques.

Les colo­nisés ne sont pas passifs à ces trois méca­nismes. Ils inter­viennent avec des modes d’action vio­lents et non vio­lents, en encer­clant les colons après avoir été encerclés par eux, en construisant habi­ta­tions et une société à part entière, en créant de la visi­bilité, et mobi­lisant des mou­ve­ments inter­na­tionaux. La poli­tique israé­lienne du transfert "volon­taire" de pales­ti­niens a comme consé­quence une émigration israé­lienne très impor­tante. De nom­breux indi­ca­teurs montrent que la popu­lation israé­lienne quitte Israël. De plus, en 2003 le niveau d’immigrants vers Israël n’a jamais été aussi bas depuis 1975.


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Les militants de l’ AFPS manifestent leur soutien au peuple palestinien
Manifestation du 20 mars 2004