Enquête sur la flot­tille pour Gaza : recy­clage express de l’ex-président colombien

Maurice Lemoine, samedi 7 août 2010

M. Alvaro Uribe est nommé vice-​​président de la com­mission mise en place par l’ONU

En juillet dernier, le Conseil des droits de l’homme (CDH) de l’Organisation des Nations unies (ONU) a désigné trois experts chargés d’enquêter sur le raid meur­trier mené par des com­mandos israé­liens contre une flot­tille huma­ni­taire inter­na­tionale, le 31 mai. Trans­portant des cen­taines de défen­seurs des droits des Pales­ti­niens, celle-​​ci s’apprêtait à contourner le blocus illégal de la bande de Gaza pour y livrer de l’aide huma­ni­taire. Indi­gnant l’opinion inter­na­tionale et pro­vo­quant une grave crise entre Israël et la Turquie, l’abordage et l’emploi de la force s’étaient soldés par la mort de neuf pas­sagers turcs et par des dizaines de blessés.

Hostile à toute inves­ti­gation de ce type, Tel Aviv avait rejeté celle du CDH, la déclarant pré­ma­turée, dans la mesure où sa propre com­mission d’enquête était en cours. Tou­tefois, et pour la pre­mière fois, le premier ministre Ben­jamin Neta­nyahu a accepté qu’Israël coopère avec un autre panel de quatre experts, dont le secré­taire général de l’ONU, M. Ban Ki-​​Moon, a annoncé, le 2 août, la consti­tution (1). « A partir du moment où la com­mission est cré­dible, objective, cela ne nous pose pas de pro­blème », a déclaré M. Mark Regev, le porte-​​parole du gou­ver­nement israélien.

« Cré­dible », on peut en douter – sauf s’il s’est agi de la doter d’un « expert en mas­sacres » par­ti­cu­liè­rement com­pétent. En effet, pré­sidée par l’ancien premier ministre néo-​​zélandais Geoffrey Palmer, qu’assisteront un Turc et un Israélien, elle aura comme vice-​​président… le chef de l’Etat colombien, Alvaro Uribe, dont la gestion à la tête du pays, com­mencée en 2002, s’achève le 7 août, au terme de son second mandat. Compte tenu de son expé­rience per­son­nelle, le nombre « limité » – on serait presque tenté d’écrire « ridicule » – des vic­times ne devrait guère le per­turber et l’amener à bous­culer le gou­ver­nement israélien.

C’est en effet durant ses huit années à la Casa Nariño (2) que les hauts res­pon­sables du Dépar­tement admi­nis­tratif de sécurité (DAS), la police poli­tique colom­bienne, qui dépend direc­tement du pré­sident de la Répu­blique, ont chargé des chefs para­mi­li­taires d’assassiner des mil­liers d’opposants – parmi les­quels, de 2002 à 2008, quatre cent trente syn­di­ca­listes. C’est à l’ombre de la directive minis­té­rielle n° 29 de novembre 2005 – qui établit le paiement de récom­penses pour la capture ou la mort de gué­rilleros – que s’est déve­loppée la pra­tique des « faux positifs » : la justice colom­bienne a actuel­lement entre les mains les dos­siers de mille neuf cent quatre-​​vingt neuf hommes abattus de sang froid par des mili­taires et ensuite revêtus d’uniformes des­tinés à les faire passer pour des insurgés morts au cours d’affrontements.

Selon le Bureau d’étude des droits humains et du dépla­cement forcé (Codhes), sur les quatre mil­lions de per­sonnes déplacées de force depuis 1985, trois mil­lions l’ont été sous le gou­ver­nement de M. Uribe (3). Chaque semaine donne lieu à la décou­verte d’une fosse commune, œuvre des para­mi­li­taires, dans un dépar­tement ou un autre du pays. Lors d’une audience publique tenue le 22 juillet dernier, une délé­gation com­posée de six membres du Par­lement européen, de trois députés bri­tan­niques, trois délégués espa­gnols et deux amé­ri­cains, et de dix diri­geants syn­dicaux de divers pays, a confirmé l’existence à La Macarana (dépar­tement de Meta), du plus grand de ces char­niers, impu­table, celui-​​ci, tant aux para­mi­li­taires qu’à la force d’élite de l’armée (la Fuerza de Tarea Omega) déployée dans la région (4). Selon les esti­ma­tions, environ deux mille corps de vic­times d’exécutions extra­ju­di­ciaires pour­raient y avoir été jetés.

En vertu de la loi Justice et paix, entrée en vigueur en juillet 2005, dans le cadre d’une pseudo démo­bi­li­sation, M. Uribe a octroyé à trente mille para­mi­li­taires une amnistie de fait. L’extradition de qua­torze de leurs chefs aux Etats-​​Unis, les­quels entendent les juger pour « nar­co­trafic », a permis d’éviter que leurs témoi­gnages, devant la justice colom­bienne, ne révèle l’horreur de leurs crimes et, surtout, les com­pli­cités dont ils ont joui, au cœur même du pouvoir, dans la pra­tique du ter­ro­risme d’Etat. Elle n’a pu tou­tefois empêcher la mise en examen ou l’incarcération de quatre-​​vingt-​​cinq élus et ex-​​élus « uri­bistes » – dont deux anciens pré­si­dents du Sénat – pour leurs liens avec les milices d’extrême droite.

Pour ne pas sombrer dans une analyse exa­gé­rément négative, on pré­cisera que la nomi­nation de cette « impor­tante per­son­nalité » (dixit M. Ban Ki-​​Moon) sera d’un grand secours à la com­mission d’enquête si, d’aventure, cer­tains de ses inter­lo­cu­teurs rechi­gnaient à fournir les « cla­ri­fi­ca­tions et infor­ma­tions com­plé­men­taires » néces­saires à l’établissement des faits. M. Uribe est en effet passé maître dans ce type d’activité. Le 9 juillet, témoi­gnant devant un pro­cureur de la Cour suprême, M. Fer­nando Tabares, ex-​​directeur du ren­sei­gnement du DAS, a précisé que tous les ordres donnés à la police poli­tique, et qui ont abouti au scandale des chu­zadas – écoutes illé­gales et espionnage de magis­trats de la Cour suprême, de jour­na­listes et d’opposants –, l’ont été par M. Ber­nardo Moreno, secré­taire général de la pré­si­dence de la Répu­blique ; un très proche de M. Uribe, de plus en plus menacé par la justice et qui perdra le 7 août l’impunité liée à sa fonction.

« J’espère sin­cè­rement que [cette com­mission d’enquête] contri­buera au pro­cessus de paix, ainsi qu’à l’amélioration des rela­tions entre Israël et la Turquie », a déclaré M. Ban Ki-​​Moon. A défaut d’une contri­bution à un quel­conque pro­cessus de paix en Colombie ou à l’amélioration des rela­tions entre ce pays et ses voisins équa­torien et véné­zuélien, que M. Uribe a dété­riorées à l’extrême, on l’espère sin­cè­rement aussi. Mais, en tout état de cause, « sa très grande expé­rience en matière de paix, de sécurité et de droit inter­na­tional » (selon la repré­sen­tante per­ma­nente de Bogotá devant les Nations unies, Mme Claudia Blum) ne devrait guère mettre Tel Aviv en dif­fi­culté. Une longue his­toire lie Israël et la Colombie.

En 1983, Carlos Castaño, l’un des chefs para­mi­li­taires les plus san­gui­naires, a reçu un entraî­nement mili­taire en Israël, comme il l’a révélé lui-​​même, avant sa mort, dans son livre Mi Confesión (Ma confession) (5). L’un de ses col­lègues en assas­sinats de masse, M. Sal­vatore Mancuso, a béné­ficié du même accueil cha­leureux. En 1987, des offi­ciers de la XIIIe Brigade, contac­teront M. Ytzhak Maerot Sho­shani – bien connu du haut com­man­dement mili­taire pour avoir repré­senté la firme Israel Trading Cor­po­ration, qui, depuis 1980, vendait du matériel de guerre au ministère de la défense colombien. C’est par son entremise que sera orga­nisée l’arrivée, à Puerto Boyacá (pro­vince de Mag­dalena Medio), au début de 1988, de cinq « conseillers » israé­liens (et onze bri­tan­niques), sous les ordres de M. Yahir Klein, colonel de réserve de l’armée israé­lienne, fon­dateur de la com­pagnie Hod He’hanit-Spearhead Ltd, pres­ta­taire de ser­vices en matière de sécurité. Durant quarante-​​cinq jours, dans la finca (6) « La Cin­cuenta », ces mer­ce­naires for­meront les nar­co­pa­ra­mi­li­taires aux tech­niques les plus raf­finées (7). Pour cette seule année 1988, la « sale guerre » fera deux mille morts civils dans la zone bana­nière d’Urabá.

Depuis, dans un cadre plus conven­tionnel, les rela­tions n’ont jamais cessé. Depuis 2005, Israël est le premier four­nisseur de la Colombie en matériel bel­li­queux (armes légères, drones, sys­tèmes de sur­veillance et de com­mu­ni­ca­tions). Ministre de la défense de M. Uribe (et, à partir du 7 août, nouveau pré­sident du pays), M. Juan Manuel Santos a reconnu que Bogotá a dis­crè­tement recruté d’anciens offi­ciers de l’armée israé­lienne pour former les forces de police à l’action contre-​​insurrectionnelle (8). Au len­demain de la libé­ration de Mme Ingrid Betan­court (enlevée et retenue par les FARC depuis 2002), M. Juan Hurtado Cano, ambas­sadeur de Colombie en Israël, confirmait, lui, « le haut niveau de coopé­ration mili­taire entre les deux pays dans la lutte contre le ter­ro­risme (9) »

Déjà réci­pien­daire de la Médaille d’or de l’humanitarisme (!), décernée par l’organisation juive B’nai B’rith (Les Fils de l’Alliance), tota­lement alignée sur Tel Aviv, M. Uribe a été honoré d’un award (prix), le 3 mai 2007, à Washington, par l’American Jewish Com­mittee (Comité juif amé­ricain, AJC), car, d’après M. E. Robert Goodkind, son pré­sident, il est « un allié dévoué des Etats-​​Unis, un bon ami d’Israël et du peuple juif, et un ferme par­tisan de la dignité humaine et du déve­lop­pement en Colombie et dans les Amériques ».

Dans ces condi­tions, M. Ban Ki-​​moon ayant préa­la­blement discuté de la com­po­sition du panel avec le ministre israélien de la défense, Ehud Barak, en visite à New York, on ne s’étonnera pas que Tel Aviv n’ait émis aucune objection à l’existence d’une « com­mission d’enquête » com­prenant un acteur aussi « impartial ». Ni que Washington s’en soit hau­tement félicité. Quant à M. Ban Ki-​​Moon, il a mani­festé son enthou­siasme, le 2 août : « Aujourd’hui, je suis très heureux d’annoncer la création de ce panel. C’est un déve­lop­pement sans précédent. »

« Sans pré­cédent » est effec­ti­vement l’expression qui convient.[(1) Le groupe d’experts entamera ses travaux le 10 août et sou­mettra un premier rapport d’ici à la mi-​​septembre

(2) Le siège de la présidence colombienne.

(3) Cf. Amnesty Inter­na­tional, « “Laissez-​​nous vivre en paix !” Les civils, vic­times du conflit armé en Colombie », octobre 2008.

(4) Hasard ? Déployant un énorme rideau de fumée, c’est pré­ci­sément ce 22 juillet que M. Uribe a déclenché une grave crise avec son voisin véné­zuélien, l’accusant d’accueillir et de pro­téger, sur son ter­ri­toire, quatre-​​vingt-​​sept cam­pe­ments et mille cinq cents gué­rilleros de l’Armée de libé­ration nationale (ELN) et des Forces armées révo­lu­tion­naires de Colombie (FARC). Ces « révé­la­tions » ont tota­lement occulté dans les médias, et conti­nuent de le faire, « la fosse commune de La Macarena » – d’ailleurs connue depuis plu­sieurs mois sans pro­voquer aucun émoi.

(5) Carlos Castaño (avec Mau­ricio Aran­guren Molina), Mi Confesión, Edi­torial Oveja Negra, Bogota, 2001.

(6) Propriété agricole.

(7) Le 27 août 2007, M. Klein a été interpellé en Russie.

(8) Semana, Bogotá, 10 août 2007.

(9) « Intense coopé­ration mili­taire entre Israël et la Colombie » (vidéo), 3 juillet 2008.]