En séjour illégal, même chez eux

Gideon Lévy, vendredi 9 novembre 2007

Les membres de la famille Al-Qa’abneh ont tou­jours su, durant toutes ces années, qu’ils vivaient dans les Ter­ri­toires, tout près de Bir-​​Naballa. Jusqu’à ce que le Mur de sépa­ration arrive et les laisse du côté israélien, avec seulement une porte étroite leur per­mettant de se rendre aux écoles et lieux de travail du village. Il y a un mois, Israël a fermé la porte : 63 Bédouins en état de siège.

Nous nous sommes assis à l’ombre d’un figuier. Le bruit de l’usine de béton voisine cou­vrait les cris des bébés qui mon­taient des cahutes en tôles, mais cou­vrant tout, il y avait le Mur dressé à quelques dizaines de mètres de nous – tendez la main, vous le touchez – et portant une ombre lourde et acca­blante. Des ouvriers pales­ti­niens ont tra­vaillé dur pour achever la route de sécurité qui ser­pente le long du Mur de béton. Huit mètres de haut, ici.

Du côté pales­tinien du Mur en béton, on voit dépasser les toits des maisons de Bir-​​Naballa, des citernes d’eau et des antennes aussi. C’est là-​​bas, au-​​delà du Mur, que se trouve le centre de la vie de nos hôtes, un groupe d’hommes bédouins, notables au regard sombre. L’école de leurs enfants, les maisons de leurs proches et leurs sources de revenus. Jusqu’il y a quelques jours, ils pou­vaient encore se rendre là-​​bas, à une cen­taine de mètres, par une brèche dans le Mur, gardée par un soldat. Mais main­tenant, la der­nière ouverture a été fermée, bouchée par du béton et le passage leur est barré.

Les membres de la famille Al-Qa’abneh est en état de siège.

Pour se rendre à l’école qui se trouve der­rière le Mur, les enfants doivent par­courir un long chemin com­pliqué. Pour rentrer à la maison, ils doivent s’équiper chaque jour d’une nou­velle attes­tation. Pour acheter un sac de nour­riture pour le bétail, il faut faire un par­cours com­pa­rable, de une à deux heures à pied et en voiture. Les malades et les femmes enceintes ? Par chance, depuis que le blocus a été ins­tauré, la situation ne s’est pas encore présentée.

D’après leurs cartes d’identité vertes, ce sont des habi­tants des Ter­ri­toires, mais le sort a décidé de les laisser du côté israélien du Mur, là où il est interdit à un habitant des Ter­ri­toires de se déplacer sans un permis en poche. Un groupe de bergers pai­sibles : leur univers s’est effondré sur eux et ils crient à l’aide.

Leur avocat, Shlomo Laker, a déjà déposé plainte auprès de la Cour suprême mais le moulin de la justice tourne len­tement : la pro­chaine audience est fixée en janvier, la juge Myriam Naour n’a pas trouvé bon de lancer une ordon­nance avant faire droit et en attendant, les enfants et leurs parents sont jetés sur des chemins tor­tueux, dépensant de fortes sommes et perdant un temps pré­cieux pour se rendre à l’école ou à l’épicerie. Les voilà empri­sonnés dans leurs maisons et même là, ils sont consi­dérés comme en séjour illégal. « Nous demandons à toute ins­tance ou orga­ni­sation d’agir et de venir à notre res­cousse », dit le mou­khtar, Moussa Qa’abneh, « Ce ne sont pas des dons que nous sol­li­citons, mais seulement que quelqu’un se range à nos côtés dans notre combat pour une vie normale ».

Ils sont ici depuis 1967 à la limite est de Bir-​​Naballa, à quelques cen­taines de mètres du barrage de Kalandiya, au nord de Jéru­salem. Jusqu’en 5708 [année du calen­drier juif cou­vrant par­tiel­lement 1947 et 48 - ndt], ils vivaient dans le Néguev dont ils ont été chassés ou dont ils ont fui vers la Cis­jor­danie. Après la guerre des Six jours, ils ont pris à bail des terres appar­tenant à des habi­tants de Beit Hanina tout proche et qui a été annexé à Jéru­salem, et ils ont com­mencé à y cultiver et à y garder leurs troupeaux.

Ils sont aujourd’hui 63 âmes, appar­tenant à six familles, 14 en âge d’école dont sept sont les enfants de Mahmoud Al-Qa’abneh qui a été le directeur d’une école bédouine près de Jéricho et qui est main­tenant retraité. Ces der­nières semaines, il a fait office de parent accom­pa­gnateur pour les enfants du lieu, sur leur chemin tor­tueux jusqu’à l’école de Bir-​​Naballa. 16 construc­tions tem­po­raires, cahutes de tôle ou de toile, plantées au seuil d’un oued dans lequel l’usine israé­lienne de béton de la zone indus­trielle d’Atarot déverse régu­liè­rement ses eaux usées. La nuit, au lieu de chiens, c’est la troupe d’oies qui veille sur eux : leurs cris aver­tissent de l’approche de tout étranger.

L’électricité et l’eau, ils se les font venir par des lignes impro­visées qui passent par l’ouverture de drainage amé­nagée sous le Mur de sépa­ration construit ici il y a un an et demi environ et qui porte le nom impec­ca­blement lessivé d’ « enve­loppe de Jéru­salem ». Mais ce Mur n’enveloppe per­sonne ici, il étrangle seulement. Lorsque quelqu’un veut se laver ou pré­parer une tasse de thé, il télé­phone à des proches qui vivent à Bir-​​Naballa, de l’autre côté du Mur, et leur demande de leur ouvrir le robinet.

Jusqu’en 1994, ils vivaient à 500 mètres plus à l’est du figuier sous lequel nous sommes assis. C’est alors que sont arrivés les délégués des auto­rités qui leur ont expliqué que leurs cahutes en tôle se trou­vaient sur le ter­ri­toire de la muni­ci­palité de Jéru­salem et qu’ils devaient le quitter – 500 mètres en tout. Leur site à eux a été détruit et ils ont été amenés là où ils sont main­tenant. Les délégués des auto­rités leur ont expliqué que doré­navant, ils habi­taient dans les ter­ri­toires. Ter­ri­toires ? Qu’il y ait donc des ter­ri­toires. Leur vie s’est pour­suivie dans la quiétude bédouine, jusqu’en mai 2006, quand le Mur de sépa­ration a surgi. Ils se sont tout à coup retrouvés du côté israélien. Plus de territoires.

Lorsque les travaux pour l’érection du Mur ont com­mencé, les délégués des auto­rités ont reparu pour leur expliquer que l’endroit vers lequel ils avaient été évacués plus de dix ans plus tôt, n’était pas non plus dans les Ter­ri­toires et que dès lors, ils y habi­taient encore tou­jours d’une manière illégale. Les habi­tants se sont empressés d’engager les ser­vices d’un avocat, Shlomo Laker, qui depuis lors, s’occupe infa­ti­ga­blement de leur affaire.

Quand le Mur a été achevé, un étroit passage leur y a été laissé, afin qu’ils puissent continuer à sub­sister d’une manière ou d’une autre. Le garde-​​frontière de faction à cette entrée per­mettait à leurs enfants d’aller à l’école à Bir-​​Naballa, et eux-​​mêmes trans­por­taient à dos d’âne les pro­duits de pre­mière nécessité. Une fois, un des membres de la famille, Houssam, a été frappé alors qu’il essayait de faire passer par cette porte un sac d’aliment pour les bêtes. Il y a un mois et demi, même ce riche filon s’est arrêté.

Le 12 sep­tembre, sans la moindre noti­fi­cation préa­lable, l’Administration civile a envoyé une béton­nière qui est arrivée et a déversé son contenu dans l’étroit passage. La der­nière porte leur a été fermée et scellée. Les voilà devenus des rési­dents en séjour illégal, dans leurs maisons. Shlomo Laker, l’avocat, explique qu’il y a encore des mil­liers d’habitants qui vivent en bordure de la capitale unifiée et qui se trouvent dans des situa­tions sem­blables. Lui-​​même en repré­sente un millier d’entre eux dont la vie a été détruite à cause du Mur. Le fait est que contrai­rement à d’autres cas, dans le cas des Qa’abneh, le tri­bunal n’a même pas émis d’ordonnance avant faire droit, qu’il a décrété que le sort des enfants se pour­sui­vrait à travers les épreuves du chemin de l’école – qui sait jusque quand ? Sans carte d’identité israé­lienne, et même sans auto­ri­sation per­ma­nente de passage pour per­mettre aux enfants d’aller étudier.

Les pre­miers jours qui ont suivi la fer­meture du passage, on était en période de fêtes en Israël, les Ter­ri­toires étaient bouclés et les enfants étaient forcés de rester chez eux. Ensuite, une partie des enfants est allée habiter chez des proches à Bir-​​Naballa, de l’autre côté du Mur, coupés de leurs parents, pour pouvoir se rendre à l’école tous les jours. Ici, les études sont qua­siment une valeur suprême. « Ça a été une semaine dou­lou­reuse », dit le directeur d’école à la retraite, « Ça a été le Ramadan le plus dur que nous ayons jamais eu. Nous ne pou­vions pas rendre visite à nos proches et eux n’ont pas pu venir chez nous. Tous nos proches se trouvent en Cis­jor­danie et nous, nous sommes ici ».

Les fêtes ter­minées, on pensait que le pro­blème serait résolu. Israël n’arrête pas de déclarer que le « cadre de vie » des Pales­ti­niens ne sera pas affecté par le Mur de sépa­ration. Les paroles d’un côté, les actes de l’autre. Les fêtes se sont achevées mais pas les tour­ments. Le 18 sep­tembre, les enfants sont restés coincés de l’autre côté du Mur, sans aucune pos­si­bilité de rentrer à la maison. Mahmoud a filé à Bir-​​Naballa et les enfants ont réussi à grimper sur le Mur en passant par un bâtiment adjacent, et à des­cendre avec des cordes pour pouvoir retourner chez eux. Les grands aidant les petits.

Le len­demain, Mahmoud a emmené le groupe des élèves à l’école en passant par le barrage de Kalandiya. Entrer dans les Ter­ri­toires, cela ils peuvent le faire, mais revenir : seulement avec un permis d’entrer en Israël, permis qu’ils n’ont pas. « Le choix était dif­ficile », explique Mahmoud, « Soit ne pas aller à l’école, soit y aller et prendre le risque qu’ils ne puissent pas en revenir ».

Au barrage de Kalandiya, ils prennent un taxi spécial qui les emmène à l’école, 14 livres israé­liennes [ 2,40 €] par enfant et par jour, ce qui repré­sente une somme élevée pour eux. Au moins une heure de trajet. Mahmoud Qa’abneh possède un permis pour aller tra­vailler à Ramallah et revenir chez lui tran­quillement, mais pas ses enfants.

Chaque jour, Mahmoud et les enfants contactent « B’Tselem » ainsi que le « Centre huma­ni­taire » de l’Administration civile, afin d’obtenir une auto­ri­sation de revenir des Ter­ri­toires en Israël [sic], chez eux. Cela prend du temps. Un jour, l’autorisation n’est arrivée que le soir déjà tombé, et avec lui l’heure du repas de rupture du jeûne ; alors ils ont décidé de rester sur le lopin devant une des maisons. Sous la voûte du ciel, ils ont planté une tente où ils ont passé l’après-midi et la nuit, avec leurs parents de l’autre côté.

La vue qui s’est révélée aux yeux de l’enquêteur de « B’Tselem », Karim Joubran, en arrivant là, l’a ébahi. Chaque enfant s’était pelo­tonné dans un coin et pré­parait ses devoirs, par terre. « Chez moi, si ma femme ne pousse pas les enfants à faire leurs devoirs, il n’y a aucune chance qu’ils soient faits. Ici, sans parents, chacun dans son coin, plongé dans ses leçons », a-​​t-​​il dit. Ils ont passé la nuit là.

La pro­cédure se répète. Les enfants partent à six heures du matin pour arriver à temps à l’école. Sur le chemin du retour, ils télé­phonent à « B’Tselem » et après une heure ou deux d’attente, ils tra­versent le barrage. Per­sonne n’est prêt à leur donner un permis de passage per­manent, l’affaire est en ins­tance, ce qui constitue aussi pour le porte-​​parole de l’Administration civile, le capi­taine Tzadki Maman, un excellent pré­texte pour répondre à Antigone Ashker, de « B’Tselem », qui s’était adressée à lui dans une lettre urgente : « L’affaire se retrouve au tri­bunal, à la faveur d’une requête qui a été intro­duite à ce propos. Il ne nous est dès lors pas pos­sible de répondre, en ce moment », a écrit le porte-​​parole. D’ici que « ce moment » soit passé, l’hiver viendra, les journées se feront plus courtes et la pluie tombera. Qu’en sera-​​t-​​il des enfants ?

Ils dépendent main­tenant com­plè­tement des béné­voles de « B’Tselem » et de l’Administration civile. Parfois l’officier de l’Administration ne répond pas au télé­phone et les enfants attendent. On ne voit pas bien pourquoi l’Administration refuse de pro­curer, même aux enfants, des permis de passer permanents.

« Nous sommes satis­faits de notre vie dans nos cabanes, même si elle est dure », dit Moussa, le mou­khtar, « Nous demandons seulement à toute per­sonne qui a dans le cœur, un peu d’humanité et de com­passion, qu’elle nous tende la main et nous aide. Nos enfants sont brillants aux études. Cette situation les pousse à rester à la maison avec les moutons et à ne pas aller à l’école. Nous avons dressé cette tente pour accueillir des hôtes, mais elle reste vide. Qu’avons-nous fait pour recevoir cette punition ? »

Ils étaient prêts à passer de l’autre côté de la clôture, mais seulement s’ils rece­vaient une terre à la place des 300 dounams qu’ils ont ici. Et Mahmoud ajoute : « Si on nous enferme comme ça, il faut nous donner des condi­tions mini­males pour vivre dignement. Ils sont en train de nous étrangler. Nous, Bédouins, sommes par nature, sen­sibles. Nous ne pouvons pas vivre sous pression et humiliés. Nous avons besoin d’espaces ouverts ». Il a dit cela, puis il a porté son regard vers le Mur.