En Israël, la domination sans partage du « bibisme »

Benyamin Nétanyahou a très vite réagi aux attentats de Paris. Par solidarité, mais aussi pour établir un lien avec les violences palestiniennes. «  Nous ne sommes pas responsables du terrorisme dirigé contre nous, a-t-il dit, de la même façon que les Français ne sont pas responsables du terrorisme contre eux. Ce sont les terroristes qui sont responsables du terrorisme, et pas les territoires, ni les colonies ni toute autre chose. C’est leur désir de nous détruire qui perpétue ce conflit.  »

Piotr Smolar, Le Monde, dimanche 29 novembre 2015

Pour M. Nétanyahou, la racine des troubles au Moyen-Orient est la lutte «  entre la modernité et un médiévalisme primitif  ». Dans la foulée des attentats, le gouvernement israélien a décidé d’interdire la branche nord du Mouvement islamique, organisation accusée de propagande mensongère au sujet de la mosquée Al-Aqsa.

Les services de renseignement n’étaient pas favorables à cette mesure. Une organisation clandestine est plus difficile à surveiller, sans compter les troubles possibles parmi les Arabes israéliens. Mais M. Nétanyahou a le sens du timing, à défaut d’une vision.

Kit de survie

Le «  bibisme  » est un kit de survie à l’efficacité remarquable. Il serait absurde d’en faire l’unique responsable de l’absence d’une solution politique négociée avec les Palestiniens. D’autres avant M. Nétanyahou s’y sont essayés. Yasser Arafat puis Mahmoud Abbas ont eu la main qui tremblait.

Mais le «  bibisme  » a ceci de particulier qu’il a dépassé son créateur. L’adhésion au premier ministre, en poste depuis sept ans, est faible. Pourtant, le «  bibisme  » est devenu un mode de vie, insatisfaisant, auquel on n’imagine pas, hélas, d’alternative.

Le «  bibisme  » est saturé de discours, d’anathèmes. C’est un univers mental où la crédibilité de la parole politique et la vérité historique sont secondaires. Est vrai ce qui est cru. On peut dire qu’on ne soutient pas l’idée d’un Etat palestinien, la veille d’une élection, puis le contraire une fois la victoire acquise.

«  TOUJOURS VIVRE PAR L’ÉPÉE  »

Le «  bibisme  » est un pessimisme. Les attentats de Paris le confortent. Il réduit la politique à l’aménagement de mesures répressives. Il dessine des réseaux savants entre les ennemis, de la branche nord du Mouvement islamique aux vieux ennemis du Hamas et du Djihad islamique, en passant par l’organisation Etat islamique et l’Iran. Sans oublier l’Autorité palestinienne. Tous contre nous, dit le «  bibisme  ». Donc, qui est contre le «  bibisme  » se dresse contre Israël.

Chacun de ces ennemis – en dehors de l’Autorité palestinienne – représente une menace pour l’Etat hébreu. Mais en les confondant sans nuance, le «  bibisme  » appelle à une mobilisation patriotique sans autre finalité qu’elle-même, à «  toujours vivre par l’épée  », selon la promesse de M. Nétanyahou, qui dessine une malédiction nationale.

M. Abbas est accusé de tous les maux, d’être un autocrate et d’être trop faible. Bien des choses peuvent être imputées au vieux dirigeant. Mais Israël aura-t-il, à l’avenir, un interlocuteur plus conciliant  ?

Mesures sécuritaires

Le 24 novembre, le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, a rencontré M. Nétanyahou et M. Abbas, pour essayer d’obtenir des gestes constructifs, à défaut d’un nouveau cycle de négociations. A Washington, début novembre, M. Nétanyahou a répété qu’il restait favorable à la solution à deux Etats. Mais aucun de ses actes ne le confirme.

Récemment, il a suggéré qu’il était prêt à des gestes unilatéraux en Cisjordanie pour améliorer la vie quotidienne des Palestiniens. Mais l’armée multiplie les mesures sécuritaires face à la vague d’agressions palestiniennes, qui ont fait 17 morts côté Israéliens et près de 100 côté Palestiniens depuis le 1er octobre.

Les deux camps semblent tétanisés par leurs contraintes intérieures. Ils choisissent donc l’impasse de la facilité. L’Autorité palestinienne ne dit pas un mot sur la condition des habitants arabes de Jérusalem-Est, abandonnés de tous, alors qu’elle prétend partager la souveraineté de la ville. En revanche, elle est obsédée par la mosquée Al-Aqsa, menacée d’être «  souillée par les sales pieds  » des Israéliens, selon les mots terribles de M. Abbas.

Quant à M. Nétanyahou, il estime que les violences palestiniennes ne seraient que la traduction d’une haine, d’un désir de destruction de l’Etat israélien et des Juifs. Le «  bibisme  » est encapsulé dans cette pensée. Elle évite tout débat sur l’occupation et essentialise l’Autre, le Palestinien.

«  Ils éduquent leurs enfants à haïr les Juifs, à voir Israël comme une entité impérialiste et la source de tous les maux  », expliquait M. Nétanyahou à la Knesset, le 26 octobre. Certains commentateurs ont qualifié de dérapage les propos du premier ministre sur le mufti de Jérusalem qui aurait inspiré à Hitler l’idée de l’extermination des Juifs. C’est sous-estimer la constance de M. Nétanyahou. En face, il n’y a pas d’interlocuteur sérieux, seulement des ennemis millénaires.

Point d’équilibre

Le «  bibisme  » est contagieux. La gauche travailliste ne veut pas s’immuniser. Elle se l’inocule, croyant séduire l’électorat centriste. Parfois, les ministres extrémistes dépassent le maître. Ils rêvent publiquement de planter le drapeau israélien sur l’esplanade des Mosquées (mont du Temple pour les juifs) ou bien d’annexer la zone C, cette partie de la Cisjordanie administrée par l’armée israélienne.

M. Nétanyahou laisse faire. Parce que sa majorité est trop courte  ? Pas seulement. Incarner un point d’équilibre nécessite d’autoriser les déséquilibres. La droite israélienne n’assume pas pour autant la solution alternative, un Etat binational. On continue à gérer l’occupation, en faisant passer une myopie pour une stratégie. Le «  bibisme  » a gagné la population, mais il perd Israël. Il l’isole et le met sous tension.