En Cis­jor­danie, les "colonies sau­vages" israé­liennes occupent colline après colline

Le Monde, mercredi 28 février 2007

Pour le moment, il n’y a encore que cinq mobile homes. L’endroit n’a pas encore de nom. On l’appelle la colline 468, chiffre qui cor­respond à l’altitude. Quelques familles y habitent. Au total, une quin­zaine de per­sonnes qui vivent dans un confort rudimentaire.

Tou­tefois, il y a l’eau cou­rante et l’électricité, bran­chées direc­tement sur la colonie voisine, à un bon kilo­mètre, Nofei Prat. Une route maca­da­misée permet d’y accéder. De là, on domine toutes les col­lines de la Judée, ver­doyantes en cette saison. Au loin, on aperçoit Jéru­salem et le mont Scopus. Nous ne sommes qu’à 25 km à l’est de la Ville sainte.

"Il me faut une demi-​​heure pour m’y rendre", explique Pini, guide pro­fes­sionnel. Avec des laïques et des reli­gieux, il a choisi de vivre ici parce qu’il aime le soleil, la nature et parce qu’à ses pieds "il y a deux mille ans d’histoire" et des sites men­tionnés dans la Bible.

La colline 468 est une "colonie sauvage", comme les 101 autres réper­to­riées par l’organisation non gou­ver­ne­mentale Peace Now (La Paix main­tenant) et que le gou­ver­nement israélien promet per­pé­tuel­lement de déman­teler sans que rien ne se pro­duise. Ce jour-​​là, la police interdit l’accès au site et demande aux mili­tants de La Paix main­tenant de repartir, car il s’agit d’un "ras­sem­blement illégal". Pour Dror Etkes, dénon­ciateur infa­ti­gable de la pro­gression de la colo­ni­sation en Cis­jor­danie, la colline 468 est la par­faite illus­tration des projets gou­ver­ne­mentaux d’étendre, petit à petit, colline par colline, la trame des implan­ta­tions qui, au bout du compte, va per­mettre de créer un fait accompli et d’accaparer une autre portion de territoire.

Pour le moment, les Bédouins, qui vivent plutôt dans les vallées et au bord des routes, dans des construc­tions de fortune, sont tou­jours là. Mais en haut des mon­tagnes de Judée, les zones de peu­plement sont innom­brables. Tou­jours situées au sommet des col­lines, elles sont reliées entre elles par des routes, dont cer­taines sont en construction.

Le maillage se constitue. De Kefar Adumim, l’extension des colonies se pro­longe à l’est par Alon et à l’ouest par Nofei Prat puis Almon. Bientôt, ce sera un nouveau tissu urbain qui, au nord, fera le pendant de l’immense bloc de Maale Adumim au sud, avec, au centre, la zone indus­trielle de Mishor Adumim. Maale Adumim compte déjà 32 000 habi­tants, et les travaux d’extension en cours sont net­tement visibles.

A l’ouest, au milieu de nulle part, surgi au sommet d’une colline, un immense bâtiment est terminé. Ce sera le com­mis­sariat de police de toute la zone. Pour le moment, il n’y a aucune construction à la péri­phérie, mais il est prévu d’aménager une route à quatre voies pour accéder à cet immeuble.

Nul doute que cet ensemble est destiné à faire partie, un jour, du "Grand Jéru­salem". Aucune décision n’a encore été prise de construire autour de cette pro­tu­bé­rance un mur qui com­plé­terait celui, pra­ti­quement terminé, qui encercle désormais la Ville sainte. Cette "bulle", comme elle est souvent désignée, serait rat­tachée aux contre­forts de la partie orientale de Jéru­salem par une zone appelée "E1" qui, pour le moment, est vierge de toute habi­tation, en raison du veto des Etats-​​Unis.

Cette zone per­met­trait d’assurer une conti­nuité ter­ri­to­riale entre le nord et le sud et de conso­lider une large ceinture dans les ter­ri­toires conquis par Israël en 1967 et tou­jours occupés. "Les auto­rités rendent de plus en plus dif­ficile la création d’un Etat pales­tinien ayant une conti­nuité puisque, si ce projet se réalise, la Cis­jor­danie sera pra­ti­quement coupée en deux", fait remarquer Dror Etkes.

Selon les chiffres com­mu­niqués par le ministère de l’intérieur, le nombre de colons ins­tallés en Cis­jor­danie a pro­gressé de 5,8 % en 2006, pour atteindre le chiffre de 268 000, c’est-à-dire un pour­centage triple de la crois­sance démo­gra­phique en Israël. La Paix main­tenant sou­ligne que, actuel­lement, plus de 3 000 construc­tions sont en cours, même si le nombre de colonies (121) et celui des colonies sau­vages (102 et 2 000 "habi­tants") n’ont pas aug­menté. Une seule colonie sauvage a été démolie en 2006. Depuis le début de l’année, selon La Paix main­tenant, 90 cara­vanes sont venues s’ajouter aux autres dans les colonies sau­vages et dans 30 d’entre elles, des construc­tions en dur ont com­mencé. Ce qui fait dire à Dror Etkes que, "malgré la volonté affichée de vouloir mettre en place la "feuille de route" (le plan de paix inter­na­tional), la colo­ni­sation se poursuit, et plus elle se pour­suivra, plus ce sera dif­ficile de donner un Etat aux Palestiniens".

A cela, le premier ministre, Ehoud Olmert, réplique qu’"il s’agit d’une crois­sance natu­relle dans les implan­ta­tions déjà exis­tantes". Au mois d’octobre, La Paix main­tenant avait constaté que les colons avaient profité de la guerre au Liban pour agrandir 31 colonies sau­vages. Le gou­ver­nement avait alors promis d’en déman­teler et de prendre des mesures. Rien ne s’est produit. Le temps gagné est le meilleur atout pour créer l’irréversible.

Michel Bôle-​​Richard

Article paru dans l’édition du 27.02.07.