Dubaï, Leviev et le boycott d’Israël

Alain Gresh, samedi 23 mai 2009

Offi­ciel­lement, les Etats arabes, à l’exception de l’Egypte, boy­cottent Israël et se refusent à traiter avec des sociétés israé­liennes ou à importer des pro­duits israé­liens. Ces mêmes Etats se font souvent les porte-​​parole d’une poli­tique de sanc­tions à l’égard de l’Etat hébreu. Pourtant, ces décla­ra­tions se heurtent parfois à d’étranges faits.

Quelques semaines après le début de la crise finan­cière, un hôtel de luxe, L’Atlantis, était inauguré à Dubaï, aux Emirats arabes unis. « 2 000 stars à l’inauguration de l’Atlantis Hotel de Dubai », pouvait-​​on lire sur LePost​.fr, le 21 novembre 2008.

« Dubai, Dubai, Dubai ! Les princes arabes, les tapis volants, le pétrole, les dollars… et l’Atlantis Hotel ! Un palace extra­or­di­naire qui aura coûté plus de 1,5 mil­liard d’euros et qui vient de fêter son inau­gu­ration hier en grande pompe. »

« Ecoutez bien, la petite fête aurait coûté la baga­telle de 30 mil­lions d’euros ! Tout ça pour annoncer à la Terre entière l’ouverture de l’hôtel de luxe qui se veut le plus incroyable palace de la planète avec aquarium géant intégré… »

« L’hôtel Atlantis est situé en plein cœur de la Palm Island de Dubaï, une île arti­fi­cielle construite en forme de palmier. Les plus grands archi­tectes et desi­gners du monde entier ont tra­vaillé sur ce projet pharaonique. »

On peut voir dans cette céré­monie, et dans l’hôtel lui-​​même, le signe d’une époque de gas­pillage, d’argent fou. Il suffit de se pro­mener dans ses immenses cou­loirs, au mois de mai 2009, pour mesurer à quel point tout cela est vain, de mauvais goût, et, bien sûr, lar­gement inoccupé, les tou­ristes attendus ayant déserté depuis la crise.

Il existe évidemment dans ces cou­loirs des bou­tiques de luxe, des magasins qui vendent des habits hors de prix ou des dia­mants. Levant est l’un de ces magasins. Sur sa devanture, une annonce promeut les dia­mants Leviev, comme on le voit sur cette photographie.

Qu’est-ce que Leviev ? Laissons la parole à Abe Hayeem, qui a écrit, le 28 avril 2009, un article dans The Guardian, « Boycott this Israeli set­tlement builder ». Il rap­pelle que le ministère des affaires étran­gères bri­tan­nique a décidé de renoncer à un contrat de location pour l’ambassade bri­tan­nique à Tel-​​Aviv du fait des acti­vités de cette société. Loin de se limiter à la vente de dia­mants, Leviev est impliqué dans des acti­vités dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés : elle possède notamment la colonie de Zufim bâtie grâce à la confis­cation de terres pales­ti­niennes du village de Jayyous. Les habi­tants de ce village ont écrit aux auto­rités nor­vé­giennes pour leur demander qu’un fonds d’investissement retire ses avoirs dans la com­pagnie (« The village of Jayyous asks Norway to divest from Lev Leviev’s Com­panies », 5 mai 2009, Stop­thewall). Cette affaire de confis­cation de terres avait été évoquée il y a de nom­breuses années par David Bloom,« Update From Jayyous : ISRAELI SET­TLEMENT SEIZES PALES­TINIAN FARMLAND », sur le site World War 4 Report, 10 décembre 2004). Gadi Algazi en avait parlé dans Le Monde diplo­ma­tique, en août 2006,« La Cis­jor­danie, nouveau "Far Est" du capi­ta­lisme israélien »

A Bil’in aussi, la com­pagnie est active Lieviev, et c’est là que, le 17 avril, l’armée israé­lienne a tué un mani­festant non violent de 29 ans, Bassem Abou Rahmeh. Cette même com­pagnie dispose de deux bou­tiques à Dubaï.

Cette pré­sence a soulevé quelques inter­ro­ga­tions dans l’émirat. Le quo­tidien en langue anglais Gulf News publiait, le 30 avril 2008, un article intitulé « Israeli jeweller has no trade licence to open shop in Dubai », et signé Abbas Al Lawati. L’article reprenait le démenti d’un officiel disant que l’émirat n’avait accordé aucune licence à Leviev, mais il indi­quait clai­rement que, en réalité, ces bou­tiques étaient en activité. Seul Gulf News a rendu compte à plu­sieurs reprises de cette question, y compris lors d’une mani­fes­tation à Dubaï (« Call to boycott Israeli jeweller », par Abbas Al Lawati, 14 décembre 2008). Lors de l’Arab Media Forum auquel j’ai assisté au mois de mai, les dif­fé­rents quo­ti­diens locaux en langue arabe à qui j’ai donné un entretien dans lequel je sou­levais le pro­blème m’ont expliqué qu’ils n’étaient pas auto­risés à reprendre ces propos.

A l’heure où Israël viole impu­nément toutes les réso­lu­tions du Conseil de sécurité des Nations unies, un mou­vement s’affirme en faveur de sanc­tions, d’un boycott, d’une poli­tique de dés­in­ves­tis­sement (retrait des inves­tis­se­ments étrangers en Israël et dans les ter­ri­toires occupés). C’est le sens de la cam­pagne engagée en France contre Alstom et Veolia pour leur par­ti­ci­pation à la construction d’un tramway dans Jéru­salem occupée (« Tramway à Jéru­salem, men­songe à Paris », 24 octobre 2007). Il est étonnant dans ces condi­tions que des pays arabes col­la­borent avec ces mêmes sociétés qui tra­vaillent dans les ter­ri­toires occupés.

Christine Lagarde, ministre fran­çaise du com­merce, était à la mi-​​mai en Arabie saoudite, notamment pour pro­mouvoir la par­ti­ci­pation d’Alstom et de la SNCF à un projet de train à grande vitesse entre La Mecque et Médine. On peut espérer que les auto­rités saou­diennes condi­tionnent leur accord à un retrait d’Alstom de ses travaux pour le tramway de Jérusalem.