Du mauvais côté

Uri Avnery - 24 janvier 2009, samedi 31 janvier 2009

De toutes les belles phrases pro­noncées par Barack Obama lors de son dis­cours d’investiture, voici celles qui se sont gravées dans mon esprit : "Vous êtes du mauvais côté de l’histoire" Il parlait des régimes tyran­niques du monde. Mais nous aussi nous devrions réfléchir à ces paroles.

Ces der­niers jours, j’ai entendu nombre de décla­ra­tions d’Ehoud Barak, Tzipi Livni, Benyamin Neta­nyahu et Ehoud Olmert. Et chaque fois, ces huit mots reviennent à mon esprit : "Vous êtes du mauvais côté de l’histoire ! "

Obama parla comme un homme du XXIe siècle. Nos diri­geants parlent un langage du XIXe siècle. Ils res­semblent aux dino­saures qui ter­ro­ri­saient jadis leur voi­sinage et qui n’étaient pas du tout conscients du fait que leur époque était déjà révolue.

DURANT LES célé­bra­tions enthou­siastes, le patchwork mul­ti­colore de la famille du nouveau pré­sident fut évoqué à maintes et maintes reprises.

Tous les pré­si­dents pré­cé­dents étaient des pro­tes­tants blancs, hormis John Kennedy, qui était un catho­lique blanc. Trente huit d’entre eux étaient des des­cen­dants d’émigrants des îles bri­tan­niques. Parmi les cinq autres, trois étaient d’origine néer­lan­daise (Theodor et Franklin D. Roo­sevelt , ainsi que Martin Van Buren) et deux d’origine alle­mande (Herbert Hoover and Dwight Eisenhower.)

La famille d’Obama pré­sente un aspect tout à fait dif­férent. La famille élargie com­prend des blancs et des des­cen­dants d’esclaves noirs, des Afri­cains du Kenya, des Indo­né­siens, des Chinois du Canada, des musulmans et même un juif (un afro-​​américain converti). Les deux prénoms du pré­sident lui même, Barack Hussein, sont arabes.

Ceci est le visage de la nou­velle nation amé­ri­caine, un mélange de races, de reli­gions, de pays d’origine et de cou­leurs de peau, une société diver­sifiée et ouverte, dont les membres sont censés être égaux et s’identifier aux "pères fon­da­teurs". Le Barack Hussein Obama amé­ricain, dont le père est né dans un village kenyan, peut parler avec fierté de "George Washington, le père de notre nation", de la révo­lution amé­ri­caine (la guerre d’indépendance contre les Anglais) et brandir l’exemple de "nos ancêtres", qui com­pre­naient aussi bien les pion­niers blancs que les esclaves noirs qui subirent "les coups de fouet ". Ceci est la conception d’une nation moderne, mul­ti­cul­tu­relle et mul­ti­ra­ciale : une per­sonne l’intègre en acquérant la citoyenneté et dès lors devient l’héritière de toute son histoire.

Israël est le produit du natio­na­lisme étroit du XIXe siècle, un natio­na­lisme fermé et exclusif, basé sur la race et l’origine eth­nique, le sang et la terre. Israël est un "Etat juif", et un Juif est une per­sonne née juive ou convertie selon la loi reli­gieuse juive (Halakha). Comme le Pakistan et l’Arabie saoudite, c’est un Etat dont la repré­sen­tation mentale est en grande partie condi­tionnée par la religion, la race et l’origine ethnique.

Quand Ehoud Barak parle de l’avenir, il utilise la langue des siècles passés, comme la force brute et les menaces cruelles, les armées étant la solution de tous les pro­blèmes. C’était aussi la langue de George W. Bush qui a quitté fur­ti­vement Washington la semaine der­nière, une langue qui sonne déjà aux oreilles occi­den­tales comme l’écho d’un passé lointain.

Les mots du nouveau pré­sident résonnent à nos oreilles : "Notre puis­sance seule ne peut pas nous pro­téger, et ne nous donne pas le droit d’agir à notre guise". Les mots clés furent "humilité" et "mesure".

Nos diri­geants s’enorgueillissent actuel­lement de la part qu’ils ont prise dans la guerre de Gaza, dans laquelle une force armée débridée fut lancée déli­bé­rément contre une popu­lation civile, hommes femmes et enfants, dans le but déclaré de "créer la dis­suasion". Dans l’ère qui a com­mencé mardi dernier, de telles expres­sions ne peuvent que donner des frissons.

ENTRE ISRAEL et les Etats-​​Unis, un fossé s’est ouvert cette semaine, un fossé étroit, presque invi­sible – mais qui pourrait s’élargir et se trans­former en gouffre.

Les pre­miers signes sont ténus. Dans son dis­cours d’investiture, Obama a pro­clamé que : "nous sommes une nation de chré­tiens et de musulmans, de juifs et d’hindouistes et de non croyants. " Depuis quand ? Depuis quand les musulmans précèdent-​​ils les juifs ? Qu’en est-​​il de l’héritage judéo-​​chrétien ? (Un terme com­plè­tement faux, étant donné que le judaïsme est beaucoup plus proche de l’islam que de la chré­tienté. Par exemple : ni le judaïsme ni l’islam ne défende la sépa­ration de la religion et de l’Etat.)

Dès le len­demain, Obama a appelé cer­tains des diri­geants du Proche-​​Orient. Il décida de faire un geste tout à fait unique, en plaçant le premier appel pour Mahmoud Abbas et seulement le second à Olmert. Les médias israé­liens ne l’avalèrent pas. Haaretz par exemple fal­sifia sciemment le compte-​​rendu – pas une fois mais deux fois dans la même édition – en écrivant qu’ Obama avait appelé « Olmert, Abbas, Mubarak et le roi Abdallah » (dans cet ordre).

Au lieu du groupe de juifs amé­ri­cains qui avaient pris en charge le conflit israélo-​​palestinien pendant les admi­nis­tra­tions de Clinton et de Bush, Obama, dès son premier jour de fonction nomma un Arabo-​​américain, George Mit­chell, dont la mère était arrivée en Amé­rique du Liban à l’âge de 18 ans, et qui, lui-​​même orphelin d’un père irlandais, fut élevé par une famille liba­naise chré­tienne maronite.

Ce ne sont pas de bonnes nou­velles pour les diri­geants israé­liens. Au cours des 42 der­nières années, ils ont pour­suivi une poli­tique d’expansion et de colo­ni­sation en coopé­ration étroite avec Washington. Ils se sont fiés à un soutien illimité des Amé­ri­cains, allant de la four­niture massive de fonds et d’armes à l’utilisation du véto au Conseil de sécurité. Ce soutien était essentiel pour leur poli­tique. Ce soutien pourrait main­tenant atteindre ses limites.

Ceci se fera bien sûr pro­gres­si­vement. Le lobby pro-​​Israël à Washington conti­nuera à faire peur au Congrès. Un énorme bateau comme les Etats-​​unis ne peut changer de cap que très len­tement, avec un virage très doux. Mais le chan­gement de cap a déjà débuté le premier jour de l’administration Obama.

Cela n’aurait jamais pu se pro­duire si l’Amérique elle même n’avait pas changé. Ce n’est pas seulement un chan­gement poli­tique. C’est un chan­gement de conception du monde, de schéma mental, de valeurs. Un certain mythe amé­ricain, qui est très simi­laire au mythe sio­niste, a été rem­placé par un autre mythe amé­ricain. Ce n’est pas un hasard si Obama lui consacra une grande partie de son dis­cours (dans lequel, soit dit en passant, il n’y eut pas un seul mot sur l’extermination des indi­gènes américains).

La guerre de Gaza pendant laquelle des dizaines de mil­lions d’Américains ont vu l’horrible carnage s’y dérouler (même si une auto­censure rigou­reuse en coupa une grande partie) a accéléré le pro­cessus de sépa­ration. Israël, la cou­ra­geuse petite sœur, l’alliée loyale dans la "Guerre à la terreur" de Bush s’est trans­formée en un Israël violent, un monstre fou, sans com­passion pour les femmes et les enfants, les blessés et les malades. Et quand de tels vents soufflent, le Lobby décline.

Les diri­geants de l’ Israël officiel ne l’ont pas remarqué. Comme Obama considère cela dans un autre contexte, ils ne sentent pas que "le sol se dérobe sous leurs pieds". Ils pensent que ceci n’est qu’un pro­blème poli­tique pas­sager qu’ils pourront cor­riger avec l’aide de ce Lobby et des membres ser­viles du Congrès.

Nos diri­geants sont encore drogués par la guerre et ivres de vio­lence. Ils ont réécrit la fameuse phrase du général prussien, Carl von Clau­sewitz : « la guerre n’est que la pour­suite d’une cam­pagne élec­torale par d’autres moyens ». Ils riva­lisent les uns avec les autres en plas­tronnant pour s’attribuer le "crédit" de la guerre. Tzipi Livni, qui ne peut se mesurer aux hommes pour la cou­ronne de sei­gneur de guerre, tente de leur damer le pion en dureté, bel­li­cisme et cruauté.

Le plus brutal est Ehoud Barak. Un jour je l’ai appelé "cri­minel de paix", parce qu’il a pro­voqué l’échec de la confé­rence de Camp David en 2000 ; et détruit le camp de la paix israélien. Main­tenant je dois l’appeler "cri­minel de guerre" en tant que per­sonne qui a pla­nifié la guerre de Gaza sachant qu’elle tuerait des masses de civils.

A ses yeux et aux yeux d’une large fraction de l’opinion publique, c’est une opé­ration mili­taire qui mérite tous les éloges. Ses conseillers pen­saient aussi qu’elle lui appor­terait le succès aux élec­tions. Le parti tra­vailliste qui fut le plus grand parti à la Knesset pendant des décennies s’était réduit selon les son­dages à 12 et même 9 sièges sur 120. Avec l’aide des atro­cités à Gaza il remonte à 16 environ. Ce n’est pas un raz de marée et rien ne garantit qu’il ne som­brera pas à nouveau.

Quelle fut l’erreur de Barak ? C’est très simple : chaque guerre aide la droite. La guerre, de par sa nature même, excite dans la popu­lation les émotions les plus pri­mi­tives – la haine et la peur, la peur et la haine. Ce sont les émotions sur les­quelles la droite a surfé pendant des siècles. Même quand c’est la « gauche » qui initie une guerre, c’est encore la droite qui en tire profit. En état de guerre la popu­lation préfère un homme de droite tout simple à un homme de gauche factice.

Ceci arrive à Barak pour la seconde fois. Quand en 2000 il a lancé la litanie "j’ai remué ciel et terre sur le chemin de la paix /​ J’ai fait aux Pales­ti­niens des offres sans pré­cédent /​ Ils ont tout rejeté /​ Il n’y a per­sonne à qui parler", il a réussi non seulement à briser en mille mor­ceaux la gauche, mais il a ouvert la voie à l’ascension d’Ariel Sharon aux élec­tions de 2001. Main­tenant il ouvre la voie à Benyamin Neta­nyahou (espérant, assez ouver­tement devenir ministre de la défense).

Et pas seulement pour lui. Le vrai vain­queur de la guerre est un homme qui n’y a pris aucune part : Avigdor Liberman. Son parti, qui dans n’importe quel pays serait appelé fas­ciste, monte constamment dans les son­dages. Pourquoi ? Liberman res­semble et parle comme un Mus­solini israélien, c’est un bouffeur d’Arabes déchaîné, un homme qui est pour la force brutale maximale. Comparé à lui, même Neta­nyahu a l’air d’une mau­viette. Pour une large partie de la jeune géné­ration, nourris d’années d’occupation, de meurtres et de des­truction, après deux guerres atroces, il est un diri­geant de valeur.

ALORS QUE LES ETATS-​​UNIS ont fait un pas de géant vers la gauche, Israël est sur le point de faire un saut encore plus loin vers la droite.

Tous ceux qui ont vu les mil­lions de per­sonnes qui grouillaient à Washington le jour de l’investiture savent qu’Obama ne parlait pas que pour lui-​​même. Il exprimait les aspi­ra­tions du peuple, le Zeit­geist (l’esprit du temps – ndt)

Entre le monde mental d’Obama et le monde mental de Liberman et de Neta­nyahu il n’y a pas de pas­se­relle. Entre Obama, Barak et Livni, non plus, il y a entre eux un gouffre. L’Israël post-​​électoral pourrait entrer en col­lision avec l’Amérique post-​​électorale.

Où sont les Juifs amé­ri­cains ? Ils ont voté pour Obama à une majorité écra­sante. Ils seront entre le marteau et l’enclume, entre leur gou­ver­nement et leur adhésion natu­relle à Israël. Il est rai­son­nable de sup­poser que cela exercera une pression de la base sur les "diri­geants" du judaïsme amé­ricain – qui, soit dit en passant, n’ont été élus par per­sonne – et sur des orga­ni­sa­tions comme l’AIPAC. Le bâton solide sur lequel les diri­geants israé­liens avait l’habitude de s’appuyer en cas de dif­fi­cultés peut se révéler être un roseau brisé.

L’Europe non plus n’est pas épargnée par les vents nou­veaux Il est vrai qu’à la fin de la guerre nous vîmes les diri­geants euro­péens – Sarkozy, Merkel, Browne et Zapatero – assis comme des écoliers der­rière leurs bureaux en classe, pendus res­pec­tueu­sement aux lèvres du plus détes­table cabotin Ehoud Olmert, répétant son texte après lui. Ils sem­blaient approuver les atro­cités de la guerre, parlant des Qassams en oubliant l’occupation, le blocus et les colonies. Il est pro­bable qu’ils n’accrocheront pas cette photo sur les murs de leur bureau.

Mais durant cette guerre des masses d’Européens sont des­cendus dans la rue pour mani­fester contre ces hor­ribles événe­ments. Les mêmes masses ont salué Obama le jour de son investiture.

C’est le nouveau monde. Peut-​​être que nos diri­geants rêvent du slogan : "Arrêtez le monde, je veux des­cendre !" Mais il n’y a pas d’autre monde.

OUI, NOUS SOMMES MAINTENANT du mauvais côté de l’histoire.

Par bonheur, il y a un autre Israël. Il n’est pas sous les pro­jec­teurs et sa voix n’est audible qu’à ceux qui tendent l’oreille pour l’entendre. C’est un Israël sain et rationnel, tourné vers l’avenir, le progrès et la paix. Dans les élec­tions pro­chaines, on entendra à peine sa voix car tous les vieux partis sont debout avec leurs deux jambes bien ancrées dans le monde d’hier.

Mais ce qui est arrivé aux Etats-​​Unis aura une influence pro­fonde sur ce qui arrive en Israël. L’immense majorité des Israé­liens savent que nous ne pouvons exister sans liens étroits avec les USA. Obama est à présent le leader du monde, et nous vivons dans ce monde. Quand il promet de tra­vailler "agres­si­vement" à la paix entre nous et les Pales­ti­niens, c’est pour nous un appel à la mobilisation.

Nous voulons être du bon côté de l’histoire. Cela prendra des mois ou des années, mais je suis sûr que nous y arri­verons. Il est temps à présent de commencer.