Drapeau noir

Uri Avnery – 31 janvier 2009, mercredi 11 février 2009

Je n’ai rien à redire à des procès à l’étranger. L’essentiel est que les cri­minels de guerre, comme les pirates, soient tra­duits en justice. Le lieu de leur arres­tation importe peu. (Cette règle fut appliquée par l’État d’Israël lorsqu’il enleva Adolf Eichmann en Argentine et le pendit pour des crimes abo­mi­nables commis hors du ter­ri­toire d’Israël et, d’ailleurs, avant même que l’État existe). Mais en tant que patriote israélien, je pré­fè­rerais que les Israé­liens sus­pectés de crimes de guerre soient tra­duits en justice en Israël. C’est néces­saire pour le pays, pour tous les offi­ciers et soldats hon­nêtes de l’armée israé­lienne, pour l’éducation des futures géné­ra­tions de citoyens et soldats.

UN JUGE ESPAGNOL a lancé une enquête judi­ciaire contre sept per­son­na­lités poli­tiques et mili­taires israé­liennes sur la pré­somption de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Les faits : le largage en 2002 d’une bombe d’une tonne sur la maison d’un diri­geant du Hamas, Salah Shahade. En plus de la victime visée, 14 per­sonnes, la plupart des enfants, furent tuées.

Pour ceux qui l’ont oublié : on demanda à l’époque au com­mandant des Forces aériennes israé­liennes d’alors, Dan Halutz, ce qu’il res­sentait lorsqu’il lar­guait une bombe d’une tonne sur un immeuble d’habitation. Son inou­bliable réponse fut : "Un légère secousse dans l’aile". Quand nous, à Gush Shalom l’accusâmes de crime de guerre, il exigea que nous soyons tra­duits en justice pour haute tra­hison. Il fut contacté par le Premier ministre, Ariel Sharon, qui nous accusa de vouloir "livrer des offi­ciers de l’armée israé­lienne à l’ennemi." Le pro­cureur nous notifia offi­ciel­lement qu’il n’avait pas l’intention d’ouvrir une enquête contre les res­pon­sables du bombardement.

Je serais donc heureux que quelqu’un soit enfin prêt à donner à cette action un caractère judi­ciaire (même s’il semble avoir été contrarié par des pres­sions poli­tiques.) Mais je suis désolé que cela sur­vienne en Espagne, pas en Israël.

LES TÉLÉ­SPEC­TA­TEURS israé­liens ont été récemment soumis à un drôle de spec­tacle : des offi­ciers de l’armée montrés visage caché, comme c’est l’usage pour les cri­minels dont le tri­bunal interdit l’identification. Pédo­philes, par exemple, ou agres­seurs de vieilles dames.

Sur les ordres des cen­seurs mili­taires, ceci s’applique à tous les offi­ciers – à partir du com­mandant de bataillon – qui ont été impliqués dans la guerre de Gaza. Etant donné que les visages des com­man­dants de brigade et de leurs supé­rieurs sont géné­ra­lement connus, l’ordre ne s’applique pas à eux.

Juste après le cessez-​​le-​​feu, le ministre de la Défense, Ehoud Barak, fit pro­mulguer une loi spé­ciale accordant le soutien sans réserve de l’Etat à tous les offi­ciers et soldats ayant par­ticipé à la guerre de Gaza et pouvant être accusés à l’étranger de crimes de guerre. Ceci semble confirmer le pro­verbe hébreu : "Sur la tête du voleur on voit le chapeau brûler".

JE N’AI RIEN à redire à des procès à l’étranger. L’essentiel est que les cri­minels de guerre, comme les pirates, soient tra­duits en justice. Le lieu de leur arres­tation importe peu. (Cette règle fut appliquée par l’État d’Israël lorsqu’il enleva Adolf Eichmann en Argentine et le pendit pour des crimes abo­mi­nables commis hors du ter­ri­toire d’Israël et, d’ailleurs, avant même que l’État existe).

Mais en tant que patriote israélien, je pré­fè­rerais que les Israé­liens sus­pectés de crimes de guerre soient tra­duits en justice en Israël. C’est néces­saire pour le pays, pour tous les offi­ciers et soldats hon­nêtes de l’armée israé­lienne, pour l’éducation des futures géné­ra­tions de citoyens et soldats.

Il n’est point besoin de se référer uni­quement au droit inter­na­tional. Il y a des lois israé­liennes contre les crimes de guerre. Il suffit de men­tionner la phrase immor­telle énoncée par Binyamin Halevy qui fut le juge mili­taire lors du procès contre les poli­ciers des fron­tières res­pon­sables du mas­sacre à Kafr Kassem en 1956, où des dizaines d’enfants, de femmes et d’hommes furent fauchés pour la vio­lation d’un couvre-​​feu dont ils n’avaient même pas été informés.

Le juge déclara que même en temps de guerre, il y a des ordres sur les­quels flotte "le drapeau noir de l’illégalité". Ce sont les ordres qui sont "mani­fes­tement" illégaux – c’est à dire des ordres que toute per­sonne normale peut consi­dérer comme illégaux, sans consulter un juriste.

Les cri­minels de guerre désho­norent l’armée dont ils portent l’uniforme – qu’ils soient généraux ou simples soldats. En tant que soldat com­battant le jour de la création offi­cielle de l’armée d’Israël, j’ai honte d’eux et je demande qu’ils soient chassés de l’armée et tra­duits en justice en Israël.

Ma liste de sus­pects com­prend des hommes poli­tiques, des soldats, des rabbins et des juristes.

IL N’Y A PAS le moindre doute que des crimes de guerre furent commis pendant la guerre de Gaza. La question est celle de leur étendue et par qui ils furent commis.

Un exemple : les soldats mettent en demeure les habi­tants d’une maison de la quitter. Une femme et ses trois enfants sortent en agitant des mou­choirs blancs. Il est abso­lument clair que ce ne sont pas des com­bat­tants armés. Un soldat qui se tient sur un char proche, les vise avec son fusil et les abat à bout portant. Selon les témoi­gnages appa­remment indu­bi­tables, ceci s’est produit plus d’une fois.

Autre exemple : le bom­bar­dement de l’école des Nations unies pleine de réfugiés, de laquelle il n’y a pas eu de tirs – comme l’armée elle-​​même le reconnut, après que les pré­textes ini­tiaux furent réfutés.

Ceux-​​ci sont des cas "simples". Mais l’éventail des cas est bien plus large. Une enquête judi­ciaire sérieuse doit partir du sommet : les hommes poli­tiques et les offi­ciers supé­rieurs qui déci­dèrent de la guerre et confir­mèrent ses plans doivent être inter­rogés sur leurs déci­sions. A Nuremberg il fut établi que le déclen­chement d’une guerre d’agression est un crime.

Une enquête objective doit rechercher si la décision de déclencher la guerre était jus­tifiée, ou s’il y avait une autre voie pour mettre fin au lan­cement de roquettes contre le ter­ri­toire israélien. Il ne fait aucun doute qu’aucun pays ne peut tolérer des bom­bar­dement de ses villes et vil­lages depuis l’autre côté de la fron­tière. Mais aurait-​​on pas pu éviter cela en dia­lo­guant avec les auto­rités de Gaza ? La décision de notre gou­ver­nement de boy­cotter le Hamas, vain­queur d’élections démo­cra­tiques n’était-elle pas la cause réelle de cette guerre ? L’imposition du blocus sur un million et demi d’habitants de la bande de Gaza n’a-t-elle pas contribué au lan­cement de Qassam ? En bref, des alter­na­tives ont-​​elles été étudiées avant de décider du déclen­chement d’une guerre meurtrière ? ?

Le plan de guerre com­prenait une attaque massive de la popu­lation civile de la bande de Gaza. C’est moins à partir des décla­ra­tions offi­cielles de ses ini­tia­teurs qu’à travers leurs actions que l’on peut com­prendre les buts réels de cette guerre. Si dans cette guerre, quelque 1.300 hommes, femmes et enfants furent tués, la grande majorité de ceux-​​ci n’étaient pas des com­bat­tants, si 5.000 per­sonnes environ furent blessées, la plupart des enfants, si quelque 2.500 habi­ta­tions furent par­tiel­lement ou tota­lement détruites ; si les infra­struc­tures vitales furent tota­lement démolies – il est clair que tout ceci ne pouvait être acci­dentel et devait faire partie du plan de guerre.

Les choses énoncées durant la guerre par les hommes poli­tiques et les offi­ciers rendent évident le fait que le plan pour­suivait au moins deux objectifs qui pour­raient être consi­dérés comme des crimes de guerre : (1) Causer des meurtres et des des­truc­tions massifs afin de "montrer le prix à payer", de "marquer leur conscience au fer rouge", "de ren­forcer la dis­suasion", et surtout d’amener la popu­lation à se lever contre le Hamas et à ren­verser son gou­ver­nement. Il est évident que ceci touche prin­ci­pa­lement la popu­lation civile. (2) Eviter à tout prix (lit­té­ra­lement) des pertes à notre armée en détruisant tout bâtiment et en tuant tout être humain se trouvant sur le passage de nos troupes, y compris la des­truction d’habitations sur la tête de leurs occu­pants, en empê­chant les équipes médi­cales d’accéder aux vic­times, en tuant les gens indis­tinc­tement. Dans cer­tains cas, les habi­tants furent avertis qu’ils devaient fuir, mais ceci était essen­tiel­lement une action alibi : il n’y avait nulle part où fuir, et souvent le feu fut ouvert sur des gens qui ten­taient de s’échapper.

Un tri­bunal indé­pendant devra décider si un tel plan de guerre est conforme au droit national et inter­na­tional ou s’il était ab initio un crime contre l’humanité et un crime de guerre.

C’était une guerre d’une armée régu­lière dotée de moyens énormes contre une force de gué­rilla. Dans une telle guerre non plus tout n’est pas accep­table. Des argu­ments tels que "les ter­ro­ristes du Hamas étaient cachés dans la popu­lation civile" et "ils uti­li­saient la popu­lation comme bou­cliers humains" peuvent être effi­caces comme moyens de pro­pa­gande mais ne sont pas rece­vables : ceci étant vrai pour toute guerre de gué­rilla. Cela doit être pris en compte lorsque la décision de déclencher une telle guerre est envisagée.

Dans un État démo­cra­tique, les mili­taires prennent leurs ordre du poli­tique. Bon. Mais cela n’inclut pas les ordres "mani­fes­tement" illégaux, sur les­quels flotte le drapeau noir de l’illégalité. Depuis les procès de Nurenberg, il n’y a plus de place pour l’excuse "je n’ai fait qu’obéir aux ordres".

C’est pourquoi la res­pon­sa­bilité per­son­nelle de toutes les per­sonnes impli­quées – depuis le chef d’état-major, le com­mandant du front et le com­mandant de division jusqu’au simple soldat – doit être exa­minée. Selon les décla­ra­tions de soldats, on doit déduire que beaucoup croyaient que leur travail consistait à "tuer le plus d’Arabes pos­sible". Ce qui signifie : pas de dis­tinction entre les com­bat­tants et les non-​​combattants. Ceci est un ordre tota­lement illégal, qu’il soit donné expli­ci­tement ou par un clin d’œil. Les soldats le com­pre­naient comme étant "l’esprit du chef".

PARMI CEUX suspectés de crimes de guerre, les rabbins ont une place d’honneur

Ceux qui incitent au crime de guerre et appellent les soldats, direc­tement ou indi­rec­tement, à com­mettre des crimes de guerre, peuvent eux-​​mêmes être jugés cou­pables de crimes de guerre.

Quand on parle de "rabbins", on pense à de vieux mes­sieurs avec de longues barbes blanches et de grands cha­peaux, qui pro­noncent des paroles de sagesse véné­rable. Mais les rabbins qui accom­pa­gnaient les troupes sont d’un type très différent.

Lors des der­nières décennies, le système d’éducation reli­gieux financé par l’État a produit en série des "rabbins" plus proche des prêtres chré­tiens du Moyen-​​Age que des sages juifs de Pologne ou du Maroc. Le système endoc­trine ses élèves avec un culte tribal violent, tota­lement eth­no­cen­trique, qui ne voit dans l’ensemble de l’histoire du monde rien d’autre qu’une inter­mi­nable his­toire de vic­ti­mi­sation juive. C’est une religion du Peuple élu, indif­fé­rente aux autres, une religion sans com­passion pour tout être qui n’est pas juif, qui glo­rifie le génocide ordonné par Dieu comme décrit dans le livre biblique de Josué.

Les pro­duits de cette éducation sont main­tenant les "rabbins" qui ins­truisent les jeunes reli­gieux. Avec leur encou­ra­gement, a été entrepris un effort sys­té­ma­tique de prise en main de l’armée, de l’intérieur. Des offi­ciers portant la kippa ont rem­placé les hommes des Kib­boutz, qui domi­naient il n’y a pas si long­temps dans l’armée. Beaucoup d’officiers de rang moyen et infé­rieur appar­tiennent à présent à ce groupe.

L’exemple le plus frappant est celui du "rabbin en chef de l’armée", le colonel Avichai Ronsky, qui a déclaré que son travail consistait à ren­forcer "l’esprit com­battant" de ses soldats. C’est un homme d’extrême droite, peu éloigné de l’ancien Rabbin Meir Kahane, dont le parti fut déclaré illégal du fait de son idéo­logie fas­ciste. Sous les aus­pices du Rab­binat mili­taire, des bro­chures religieuses-​​fascistes des "rabbins" d’extrême droite furent dis­tri­buées aux soldats.

Ce matériel com­prend des inci­ta­tions poli­tiques, telle que l’affirmation que la religion juive interdit "d’abandonner même un mil­li­mètre de la terre d’Israël", que les Pales­ti­niens, comme les Phi­listins de la Bible (dont le nom de Palestine est dérivé) sont un peuple étranger qui envahit le pays, et que tout com­promis (tel qu’indiqué dans le pro­gramme officiel gou­ver­ne­mental) est un péché mortel. La dis­tri­bution de pro­pa­gande poli­tique viole, bien sûr, le droit militaire.

Les rabbins appe­lèrent ouver­tement les soldats à se montrer cruels et sans pitié envers les Arabes. Les traiter avec com­passion, affirmaient-​​ils, est une "immo­ralité affreuse et épou­van­table". Quand de tels textes sont dis­tribués à des soldats reli­gieux allant en guerre, il est facile de com­prendre pourquoi les choses se pas­sèrent comme elles se sont passées.

LES INI­TIA­TEURS de cette guerre savaient que l’ombre de crimes de guerre planait sur l’opération pla­nifiée. Témoin, le pro­cureur général (dont le titre officiel est "conseiller juri­dique du gou­ver­nement" ) fut un par­te­naire du plan. Cette semaine le juriste en chef de l’armée, le colonel Avichai Man­delblut, révéla que ses offi­ciers furent en relation tout au long de la guerre avec tous les com­man­dants, du chef d’état major au com­mandant de division.

Tout cet ensemble conduit à la conclusion inévi­table que les conseillers juri­diques portent une res­pon­sa­bilité directe des déci­sions prises et exé­cutées, depuis le mas­sacre de recrues de la police civile lors de leur remise de diplômes jusqu’au bom­bar­dement des ins­tal­la­tions de l’ONU. Tout avocat ayant pris part aux déli­bé­ra­tions qui eurent lieu avant qu’un ordre fut donné est res­pon­sable de consé­quences de celui-​​ci, sauf s’il peut prouver qu’il l’avait contesté.

Le juriste en chef de l’armée, qui est supposé donner des conseils pro­fes­sionnels et objectifs à l’armée, parle de "l’ennemi mons­trueux" et tente de jus­tifier les actions de l’armée en disant qu’elle com­battait contre "un ennemi déchainé, qui déclarait qu’il ’aimait la mort’ et s’abritait der­rière les femmes et les enfants". Un tel langage est peut-​​être com­pré­hen­sible dans le dis­cours d’encouragement d’un chef com­battant ivre de guerre, comme le chef de bataillon qui ordonna à ses soldats de se sui­cider plutôt que d’être fait pri­sonnier, mais tota­lement inac­cep­table quand il émane de l’officier juriste en chef de l’armée.

NOUS DEVONS uti­liser toutes les voies judi­ciaires légales en Israël et appeler à une enquête indé­pen­dante et à la mise en examen des auteurs pré­sumés. Nous devons exiger ceci, même si les chances d’y par­venir sont vraiment très minces.

Si ces efforts échouent, per­sonne ne pourra faire d’objection à des procès à l’étranger, soit devant un tri­bunal inter­na­tional soit devant les tri­bunaux de ces nations qui res­pectent les droits de l’homme et le droit international.

Jusqu’alors, le drapeau noir continuera de flotter.