Documentaires : Terres de femmes

Monique Etienne - Pour La Palestine n°42, samedi 2 octobre 2004

Un film de Jean Chamoun - Liban, 2003. docu­men­taire, 1H. vostf. Kiffah Afifi, 36 ans, réfugiée pales­ti­nienne, a survécu au mas­sacre de Chatila et à six années de détention dans la sinistre prison de Khiam, au Sud-​​Liban.

Le film raconte comment elle a tissé des liens généreux avec ses com­pagnes de cellule, qui les ont aidées à sur­monter la souf­france phy­sique, le doute et la peur. Deux femmes emblé­ma­tiques ont permis à Kifah de résister. La grande poè­tesse Fadwa Toukane et Samira Khalil, mili­tante, qui a contribué à fonder des asso­cia­tions de femmes en Palestine dont la société Ina’ash al Usra (Déve­lop­pement de la Famille).

En choi­sissant Kiffah Afifi comme héroïne de son film, c’est de l’histoire de la Palestine que nous parle avec ten­dresse et avec force, Jean Chamoun, tant la vie de Kiffah, épouse la tra­gédie de son peuple mais également son combat, ses espoirs et ses rêves. Pour par­venir à une telle vérité, il faut que le réa­li­sateur ait noué avec son per­sonnage de solides liens de confiance et de respect ; ce qui carac­térise un bon docu­men­taire. Jamais déplacée et sans jamais s’appesantir, la caméra suit Kiffah dans ses ren­contres avec les femmes dont Islah Jad, intel­lec­tuelle fémi­niste, pro­fes­seure à l’université de Birzeit ; son retour à la sinistre prison de Khiam où elle était la seule Pales­ti­nienne, enfermée pendant six ans pour avoir mené une opé­ration de résis­tance dans le Sud du Liban. De même, Jean Chamoun évite l’écueil du mélo­drame, en gardant le ton juste pour évoquer la vio­lence de la Nakba, l’exil et la misère des camps après 1948, l’horreur des mas­sacres de Chatila, en mélant à son récit des images d’archives sai­sis­santes. Celles-​​ci jalonnent les étapes de la vie de Kiffah, en évitant les des­crip­tions trop lourdes.

Plu­sieurs moments de grâce dans ce docu­men­taire ; en premier lieu, le retour de Kiffah à Khiam. Cette prison qu’elle connaît par cœur, où les condi­tions de détention dépassent l’imagination : pas de nour­riture ni de vête­ments cor­rects, pas de visites, pas de soins pour celles qui avaient le malheur de tomber malade, une douche de temps en temps, le froid, le manque d’argent et puis la torture. Enfermée dans une cellule où l’eau suinte des murs et tra­verse leurs paillasses, Kiffah tombe malade, mais réussit à sur­vivre. Elle en garde encore des traces ; comme cette cica­trice dans son dos que son tor­tion­naire lui a faite en écrasant son mégot sur sa plaie à vif. Quand elle raconte les sévices qu’elle a subis, dans la cellule d’isolement, véri­table cage où elle ne pouvait ni s’allonger, ni voir dehors, son regard s’assombrit. Tout l’indicible est alors contenu dans son silence. Ce qui lui a donné la force de résister : elle savait pourquoi elle était là ; et a tissés des liens avec les autres pri­son­nières qu’elle aidait à résister, à ne pas plier devant l’horreur.

Ah, le sourire lumineux de Kiffah, quand elle évoque Souha Bechara, sa com­pagne de cellule qui l’a tel­lement sou­tenue, avec qui elle a partagé cette déter­mi­nation à ne jamais céder devant ses tor­tion­naires. Suha, le prénom qu’elle a donné à sa fille. C’est un des autres moments de grâce de ce docu­men­taire. La ten­dresse, la com­plicité, presque de la gami­nerie de ces deux-​​là quand elles se retrouvent. Suha dit combien Kiffah a subi des condi­tions de détention encore plus hor­ribles parce qu’elle était pales­ti­nienne. Autre beau moment ; les retrou­vailles avec ses amies de cap­tivité dans le camp. Ren­contre éton­nante de sim­plicité et de retenue à l’évocation de tant de sou­venirs dou­loureux qui n’empêchent pas les fous-​​rires de ces jeunes femmes bou­le­ver­santes. Enfin, dans la der­nière scène, Kiffah est avec son mari, ex-​​détenu de Khiam. Ils parlent de ce camp qui les a réunis, de l’amour ; ils mêlent leurs rêves et leurs espoirs ; avec espiè­glerie, Kiffah échappe à la thé­ma­tique du film pour une scène de cinéma-​​vérité où elle affirme que la vie est pos­sible, tout simplement.


Le parcours d’une militante

Kiffah Afifi est née dans le camp de Chatila en 1970. Ori­gi­naire de la région de Haïfa en Palestine, elle a grandi dans les ruelles du camp, dans un dénuement total, privée de son enfance, comme tous les autres enfants de réfugiés. Elle écoute sans se lasser les récits de ses parents sur la Palestine, sur l’expulsion, sur leurs souf­frances. C’est son père, membre du FPLP, qui choisit son prénom : Kiffah. Son frère était militant dans le sud ; pendant des années, ses parents n’ont rien su de lui. Il est mort en martyr. Sa mère est un pilier ; de ces femmes de Palestine qui vous trans­mettent la force de vos racines. Kifah a forgé son mili­tan­tisme dans cette soli­darité très forte qui unissait sa famille et les gens du camp.

Le choc du mas­sacre de Sabra et Chatila en 1982, per­pétré par les milices pha­lan­gistes avec la com­plicité du gou­ver­nement israélien - Ariel Sharon était à l’époque ministre de la Défense - a lui aussi joué un rôle décisif dans son enga­gement. Quand elle raconte ces journées, sa voix se voile tant l’horreur est au-​​delà de ce que la petite fille de 12 ans pouvait sup­porter : « Ils les ont alignés et les ont tous tués. Ma famille et moi nous cou­rions d’un endroit à l’autre. On est allé à la mosquée. On s’est dit que la maison de Dieu nous pro­té­gerait. Tout le monde pleurait, hurlait. » La moitié du village de Kiffah a été mas­sacrée. Son père a été assassiné de sang-​​froid, alors qu’il était allé chercher à manger pour sa famille. Après le mas­sacre, deux des six frères de Kifah dis­pa­raissent. Elle sombre dans la dépression. En 1985, elle com­mence l’entraînement et mène ses pre­mières opé­ra­tions au sud-​​Liban. Elle sera cap­turée en 1988, enfermée dans la prison de Khiam, gérée par les Israé­liens et l’ALS, l’armée du Liban Sud du général Lahad.

Aujourd’hui, Kiffah vit à Bey­routh. Elle est mariée avec un Libanais, ancien détenu de Khiam. Elle a deux enfants et elle se consacre à l’Association des ex-​​détenus de Khiam.

J’ai eu le pri­vilège de la ren­contrer à Bey­routh et de visiter le camp de Khiam, juste après sa libé­ration en 2000.

C’est pourquoi le film de Jean Chamoun touche tant ; parce qu’il a su trans­mettre cette émotion et la géné­rosité rayon­nante de Kiffah. M.E.