"Dis-​​moi où je dois vivre"

Martine Hassoun, Pour la Palestine n°50, dimanche 29 octobre 2006

Société palestinienne /

Martine Hassoun était à Ramallah en mai dernier. Ses ren­contres, après les déci­sions inter­na­tio­nales de bloquer l’aide à la Palestine, disent à la fois les adver­sités d’un quo­tidien sous occu­pation et une ambiance entre las­situde et colère.

Mardi 11 mai à Ramallah : jour de fête de la fran­co­phonie. Autour du centre culturel français, les soldats étaient en faction sur les toits pour pro­téger la venue du consul général de France de Jéru­salem. L’homme arriva et, bien sûr, tint admi­ra­blement son rôle. Il inaugura l’événement comme il se doit, lâchant sim­plement au détour d’une phrase ce mot étrange : « agi­tation » Les mots qui sui­virent four­nis­saient l’explication… Le diplomate faisait en effet réfé­rence à cette mani­fes­tation qui s’était déroulée dans la ville quelques jours plus tôt, lors de l’attaque par l’armée israé­lienne de la prison de Jéricho qui s’était soldée par l’arrestation du diri­geant du FPLP Ahmet Saadat et de quelques dizaines d’autres Pales­ti­niens. Un bien étrange qua­li­fi­catif pour dire l’indignation et la révolte de tout un peuple face à une nou­velle tra­hison de la com­mu­nauté inter­na­tionale. Dire qu’il pensait alors aussi au ras­sem­blement qui venait de se tenir place des Lions contre l’embargo que son gou­ver­nement contri­buait à imposer à la popu­lation n’était, bien sûr, que pure sup­pu­tation. Ce fut pourtant ainsi que, dans l’assistance, cer­tains l’interprétèrent. Quant à moi, je ne pus m’empêcher de vouloir raconter la scène à Sohair, que je retrouvai quelques minutes plus tard. Sohair, Pales­ti­nienne d’Israël, me coupa la parole pour me dire ce qui lui importait, à elle : « Jamais, jamais plus, je ne veux entendre parler l’hébreu. Tu m’entends, je hais cette langue. » Sohair. Je l’avais ren­contrée, il y a un an, gaie, heu­reuse, jeune mili­tante convaincue d’une cause pour un seul Etat sur la terre de Palestine où tous vivraient en paix. Puis elle me raconta son accou­chement, seule, dans une cli­nique de Jéru­salem interdite d’accès à son mari. Ses démarches, deux mois durant, pour enre­gistrer sa petite der­nière avant de revenir à la maison. « Et toi, dis moi, dis moi ce que je vais faire quand, dans quelques jours, quelques semaines, les Israé­liens met­tront leur menace à exé­cution en nous inter­disant, à nous, Pales­ti­niens d’Israël résidant en Cis­jor­danie, de rester ici à moins de devoir partir défi­ni­ti­vement en Israël. Dis-​​moi où je dois vivre ? ». « Où dois-​​je vivre ? ». Cette question Raed aussi me l’avait soufflée quelques jours plus tôt. Raed, 26 ans, a vécu avec sa mère en Jor­danie jusqu’en 2004. Bien sûr, sa décision de venir s’installer à Ramallah avait été guidée par des consi­dé­ra­tions finan­cières puisqu’en tra­versant le Jourdain, lui, le jeune diplômé en comp­ta­bilité, espérait gagner mieux que ce à quoi il pouvait pré­tendre à Amman où le salaire minimum ne dépassait pas les 100 euros men­suels. Mais il y avait aussi la Palestine, cette terre qui était la sienne et sur laquelle vivaient son père et l’un de ses frères. Et puis « il y avait alors une atmo­sphère par­ti­cu­lière, une ambiance ici à Ramallah beaucoup plus ouverte, beaucoup plus tolé­rante qu’en Jor­danie ». Même si le chômage attei­gnait des niveaux que l’on ne connaissait pas aupa­ravant, il était content de venir s’y ins­taller. Confiant dans l’avenir. Quelles que soient les dif­fi­cultés, il se disait que les choses pou­vaient encore changer, que l’on pouvait avoir enfin la paix.

Quatre mois après mon arrivée, Raed avait trouvé un emploi. Le salaire de 580 euros qu’on lui offrait comme comp­table dans ce centre sportif de Ramallah n’était pas ter­rible mais il lui per­mettait de louer un petit appar­tement dans les fau­bourgs de la ville, de s’initier au français, « et les bons mois, même, d’épargner ». Mieux, lorsqu’à l’automne, son employeur lui avait annoncé sa décision de réajuster enfin son salaire pour le placer au niveau qu’il doit être, « 800 euros », Raed avait envisagé enfin ce voyage en Europe qu’il espérait faire depuis long­temps. Une autre époque. Depuis le mois de mars de cette année, Raed ne pense plus qu’à une chose : savoir quand et comment il pourra rem­bourser les dettes qu’il a contractées pour se nourrir. Cela faisait déjà deux mois que son salaire n’était plus versé, deux mois que chaque jour il se rendait tout de même à son bureau, « dans l’espoir que, peut-​​être, la situation se débloque. » Son entre­prise avait prêté une grosse somme d’argent au gou­ver­nement que celui-​​ci ne pouvait plus lui rendre. Avec quelques-​​uns de ses col­lègues, Raed est allé début avril au ministère du Travail pour réclamer leur dû, menacer d’une action en justice. « Mais à quoi bon ? Si l’Autorité reçoit enfin de l’argent, il y a peu de chance que l’on soit prio­ri­taire, non ? », m’avait-il lancé. « Et puis, on nous a pré­venus : si on fait ça, nous a-​​t-​​on dit, la direction de l’entreprise pourrait en pro­fiter pour fermer bou­tique ». Depuis le mois de mars, son compte ban­caire, donc, était dans le rouge. « Main­tenant, c’est sûr. Je vais partir », m’avait-il confié. « Aller en Suède, dans le Golfe, en Europe, n’importe où mais je vais partir. Enfin… Enfin, je vais voir. Je me donne encore quelques semaines pour me décider. Mais, fran­chement, comment pourrais-​​je tenir ici plus long­temps  ? Et encore, moi, je suis seul. Je n’ai pas d’enfants à nourrir. Je ne sais pas comment font tous ceux qui per­çoivent leur argent de l’Autorité. Moi, seul, je n’ai déjà plus rien. Les cours de français que je prenais, j’ai dû les arrêter. L’argent que j’arrive à emprunter à ma famille me sert désormais sim­plement tout juste à manger. Et combien de temps pourront-​​ils m’aider ? Tout le monde est en train de sombrer. La situation est catas­tro­phique. Qui va vouloir demain investir en Cis­jor­danie ou à Gaza ».

Raed n’était pas désespéré, non : sim­plement révolté. Aux der­nières élec­tions, il a partagé ses voix entre le Fatah et le Hamas. « On pensait tous qu’on serait plus fort comme ça dans les négo­cia­tions avec les Israé­liens, et puis que le gou­ver­nement pren­drait enfin en consi­dé­ration les besoins des gens ; les aiderait à trouver un travail. Que des usines seraient construites en Palestine. » Un vote social et poli­tique, assumait-​​il. « Le Fatah a trop volé pour que nous lui don­nions un blanc-​​seing… Qui aurait imaginé que le monde allait se liguer contre nous parce que l’on a élu un gou­ver­nement qui dit refuser de recon­naître un Etat qui refuse lui-​​même de faire connaître le tracé de ses frontières ? »

Raed était pour moi le symbole de cette Palestine d’avril et de mai 2006, avec sim­plement cette par­ti­cu­larité de pouvoir encore entrevoir un avenir pro­vi­soire ailleurs. « Et ce n’est pas la fin d’un rêve. Cer­tai­nement pas… Un jour, je reviendrai, mais alors je serai plus fort que je le suis aujourd’hui. Je construirai une belle maison où je viendrai passer mes vacances. Peut-​​être même mieux : j’aurais une entre­prise ou une ferme à Jéricho. »

Martine Hassoun