Deux séismes

Uri Avnery, mercredi 30 novembre 2005

Non seulement Peretz apporte avec lui un pro­gramme social-​​démocrate, mais il oblige tous les autres partis à aller dans cette direction, ou au moins à le prétendre.

UN SEISME poli­tique est en soi un événement rare. Que deux séismes poli­tiques majeurs se suivent de peu, c’est presque sans précédent.

Un de ces séismes a été l’élection de Amir Peretz à la tête du parti tra­vailliste. L’autre est le départ de Sharon du Likoud pour former un nouveau parti.

Soudain, le paysage poli­tique a changé au point d’être mécon­nais­sable. Aupa­ravant, il y avait deux mon­tagnes. Main­tenant, il y en a trois - et aucune d’elles ne se trouve à l’endroit où les deux se trou­vaient auparavant.

Le Likoud est devenu, au cours des 28 der­nières années, un parti de centre droit. Ses posi­tions natio­na­listes extrêmes ont été atté­nuées par l’opportunisme et la cor­ruption gran­dis­sante. Sa direction s’est confondue avec les très riches qui dictent sa poli­tique écono­mique, même si la plupart de ses élec­teurs appar­tiennent aux couches défavorisées.

Le parti tra­vailliste a creusé sa propre tombe. Il est devenu une pâle copie du Likoud, une sorte de Likoud bis. Son prin­cipal fos­soyeur, Shimon Pérès, également son prin­cipal repré­sentant, se com­portait en même temps en chef de la pro­pa­gande de Sharon dans le monde entier.

Ce paysage n’existe plus.

DANS LE nouveau paysage, il y trois mon­tagnes, orientées dans trois direc­tions différentes.

- Le LIKOUD est redevenu ce qu’il était avant d’arriver au pouvoir en 1977 : un parti radical d’extrême droite. C’est le parti clas­sique Herut, qui croit dans le Grand Israël (en hébreu, tout « Eretz Yisrael »), de la Médi­ter­ranée au Jourdain (au moins). Il s’oppose à tout accord de paix avec les Pales­ti­niens et il veut main­tenir l’occupation, jusqu’à ce que les cir­cons­tances per­mettent l’annexion de tous les ter­ri­toires occupés. Comme il veut également un Etat juif homogène, il faut y voir un message caché : les Arabes doivent être amenés à quitter le pays. Dans le jargon de la droite, cela s’appelle « transfert volon­taire ». Cependant, le parti prend soin de ne pas le dire ouvertement.

Le Likoud peut bien main­tenant faire des dis­cours sur les ques­tions « sociales » pour concur­rencer Peretz à l’égard des élec­teurs « orientaux » (la plupart nord-​​africains). Mais depuis l’unification du parti Herout dans les années 1960 avec le défunt parti libéral, il a bel et bien servi les intérêts des très riches.

- Le PARTI SHARON (appelé Kadima, « En avant ») est construit sur un men­songe. Sharon a déclaré que la feuille de route était sa seule pla­te­forme poli­tique. Or, la feuille de route est morte avant d’être née. Sharon n’imagine pas - et n’a jamais eu l’intention - de mener à bien ce qui lui incombe de la toute pre­mière phase de sa réa­li­sation : l’élimination de cen­taines de nou­velles colonies (« avant-​​postes ») qui ont été ins­tallées après 2000, et le gel de toute activité de colonisation.

Sharon ne cache pas ses véri­tables inten­tions : annexer à Israël 58% de la Cis­jor­danie, y compris les « blocs de colonies » tou­jours en expansion, cer­taines « zones de sécurité » (la vallée du Jourdain étendue et les routes entre les colonies) et le Grand-​​Grand Jéru­salem, jusqu’à la colonie de Maale Adumim. Puisqu’il ne peut y avoir aucun par­te­naire pales­tinien pour une telle « solution », Sharon a l’intention de l’imposer par un diktat uni­la­téral, en employant la force, sans aucun dia­logue avec les Palestiniens.

Pour Sharon, les ques­tions sociales sont une plaie. Il publiera, bien sûr, une sorte de pro­gramme social pour contrer Peretz et le Likoud, mais cela ne l’intéresse vraiment pas.

- Le PARTI TRA­VAILLISTE d’Amir Peretz se concen­trera sur les pro­blèmes écono­miques, espérant attirer la plus grande partie des Orientaux qui ont jusqu’à présent voté pour le Likoud et le Shas (le parti des Juifs ortho­doxes orientaux). C’est là que se trouvent les chances de vic­toire. Amir Peretz défend un pro­gramme de paix sérieux : négo­cia­tions avec les Pales­ti­niens et établis­sement d’un Etat pales­tinien sur la base des fron­tières de 1967. Il l’inscrira dans un contexte social : l’argent gas­pillé pour la guerre, l’occupation et les colonies est volé aux pauvres et élargit le fossé entre riches et pauvres.

Les conseillers de Peretz essaieront de le convaincre d’« aller plus vers le centre » (en hébreu il y a un nouveau mot pour cela) et d’atténuer son message de paix, afin d’attirer les élec­teurs « du centre ». S’il le fait, il appa­raîtra comme non sûr de lui, man­quant de cré­di­bilité et sans pro­gramme clair. Mais de toute façon, Peretz essaiera de pri­vi­légier les ques­tions sociales et de mettre au second plan les ques­tions de paix et de sécurité.

UN DES prin­cipes de base de la stra­tégie mili­taire est que celui qui choisit le terrain a plus de chance de gagner, puisque son choix tiendra bien sûr compte de ses besoins par­ti­cu­liers. Cela est également le cas pour la com­pé­tition électorale.

Sharon est un général vic­to­rieux, et donc il a intérêt à placer la « sécurité » au centre de la cam­pagne élec­torale. Et là, il a un énorme avantage sur Peretz, qui n’était qu’un simple capi­taine dans les unités de main­te­nance. S’il y a un danger pour la sécurité d’Israël, les gens feront confiance à Sharon, le sabra (né dans ce pays) du village de Malal, qui a l’aura d’un chef militaire.

Peretz est un diri­geant syn­dical, un homme né au Maroc, qui a grandi dans une petite ville d’immigrants pauvres et, en tant que tel, il est enclin à placer les pro­blèmes socio-​​économiques au centre des élec­tions. Quand des cen­taines de mil­liers de per­sonnes vivent au dessous du seuil de pau­vreté et que l’exclusion sociale est leur prin­cipal pro­blème, elles peuvent consi­dérer les ques­tions de sécurité comme secondaires

Peretz doit obtenir des masses qu’elles inté­rio­risent la formule « Paix = réduction de la fracture sociale ». C’est vraiment très dif­ficile. Durant mes dix années à la Knesset, j’ai fait des dizaines de dis­cours là-​​dessus, sans succès. Dans la conscience popu­laire, il y a une sorte de blocage mental : quand on parle d’économie, le conflit national est laissé de côté. Quand on parle de conflit national, l’économie est absente. Peretz doit briser ce clivage et établir la connexion entre les deux. Après tant de sacri­fices humains et maté­riels, les gens sont peut-​​être mûrs pour cela.

Donc la bataille prin­cipale sera pour la défi­nition du terrain sur lequel se mènera la cam­pagne élec­torale : soit la sécurité, soit le social sera au centre du débat. Peretz doit s’en tenir à son pro­gramme, même si toutes sortes de conseillers et d’intermédiaires le pressent de s’en détourner et de répondre aux attaques de ses oppo­sants. Et, bien sûr, toute attaque « ter­ro­riste » servira Sharon et le Likoud. (Les détrac­teurs de Sharon affirment qu’il est tout à fait capable de pro­voquer de telles attaques lui-​​même en lançant des actions mili­taires qui appellent une riposte.)

COMMENT le nouveau paysage diffère-​​t-​​il de l’ancien ? Assez curieu­sement, de nom­breux com­men­ta­teurs ignorent le fait le plus mani­feste et le plus décisif :

L’ensemble du système a connu un mouvement vers la gauche.

Le noyau du Likoud est collé à la droite, où il a tou­jours été. Mais tous les autres ont bougé.

Le parti Sharon, qui s’est séparé du Likoud, a aban­donné son prin­cipal article de foi : Tout Eretz Yisrael . Il plaide pour la par­tition du pays. Sharon lui-​​même a établi le pré­cédent du déman­tè­lement de colonies. Pour mauvais que soit son pro­gramme, comparé à l’ancienne position de lui-​​même et du Likoud, il est beaucoup moins à droite. Il ne s’est pas trans­formé en un « parti tra­vailliste 2 » comme ses oppo­sants au Likoud l’affirment, mais il a bougé vers la gauche.

L’élection d’Amir Peretz constitue un mou­vement majeur du parti tra­vailliste vers la vraie gauche.

C’est le cas pour la solution du conflit israélo-​​palestinien comme pour le pro­blème social. Non seulement Peretz apporte avec lui un pro­gramme social-​​démocrate, mais il oblige tous les autres partis à aller dans cette direction, ou au moins à le prétendre.

Même le Shas s’est soudain souvenu qu’il est, après tout, le parti des Juifs orientaux défa­vo­risés. Après plu­sieurs années à l’extrême droite, il rap­pelle main­tenant que son unique diri­geant, le rabbin Ovadia Yossef, il y a des années, s’était pro­noncé en faveur des ter­ri­toires contre la paix.

Depuis des années main­tenant, une situation anormale a prévalu en Israël et a rendu fous les spé­cia­listes des ques­tions sociales : d’après tous les son­dages, la plupart des gens veulent la paix et sont prêts à faire presque toutes les conces­sions néces­saires pour cela, mais à la Knesset cette position a très peu été représentée.

Pendant toutes ces années, mon opti­misme a irrité beaucoup de gens. Je disais à tout le monde : ceci ne durera pas. Un jour, d’une façon que nous ne pouvons pas encore prévoir, cet état de choses anormal se redressera. D’une façon ou d’une autre, la scène poli­tique s’adaptera à l’opinion publique.

Un trem­blement de terre pro­voque des chan­gement sur le terrain, mais il est lui-​​même produit par des forces qui viennent du profond de la terre. C’est la même chose dans la vie poli­tique : les chan­ge­ments enfouis dans les pro­fon­deurs de la conscience popu­laire finissent par donner des chan­ge­ments visibles à l’œil nu. Cette trans­for­mation est rapide et sou­daine, mais elle résulte d’un pro­cessus sou­terrain long et lent. Je suis fier du rôle que mes par­te­naires et moi avons joué dans ce processus.

Que va-​​t-​​il se passer main­tenant ? Cela dépend de nom­breux fac­teurs. Mais aussi de nous.