« Destins croisés » de Michel Warschawski

Denis Sieffert, dimanche 14 juin 2009

Son roman s’adresse à tous ceux qui veulent com­prendre l’actualité et que la lecture d’un journal, et même d’un livre centré sur une séquence de l’histoire, ne peut combler.

Les roman­ciers n’aiment guère, en général, que l’on qua­lifie leur œuvre de didac­tique. Peut-​​être parce que la réa­li­sation d’une œuvre lit­té­raire n’est pas son but premier, Michel War­schawski ne prendra sans doute pas ce qua­li­fi­catif en mau­vaise part.

Au sens propre, son roman est destiné à « ins­truire ». Il s’adresse aux jeunes et à tous ceux qui veulent remonter aux racines du conflit israélo-​​palestinien, jusqu’aux temps où il était encore judéo-​​arabe. Bref, il s’adresse à tous ceux qui veulent com­prendre l’actualité et que la lecture d’un journal, et même d’un livre centré sur une séquence de l’histoire, ne peut combler.

Pour cela, War­schawski a choisi une forme roma­nesque simple, fluide et imagée. En un mot, humaine. Les épisodes de cette longue, longue his­toire s’incarnent dans des hommes et des femmes pleins de vie et d’authenticité. Mais les grandes données his­to­riques sont là. Les chiffres, les dates, les textes ne font jamais défaut. Le roman manié par le militant anti­co­lo­nia­liste israélien que l’on connaît offre un autre avantage. Il se pré­sente comme un puzzle historique.

Il y a Abu Ahmad, le fellah pales­tinien de Birwi, près de Saint-​​Jean d’Acre, menacé de perdre son travail. Nous sommes sous l’empire ottoman finissant. Il y a Arie Leib Friedman, le juif polonais pauvre et pieux qui voit monter la rumeur des pogroms anti­sé­mites dans la Mol­davie toute proche. Et, plus loin à l’Ouest, de l’affaire Dreyfus. Il y a Yossef, tôt parti de Pologne pour fonder en Palestine le premier kib­boutz, à Degania, sur les bords du lac de Tibé­riade. Peu à peu, le puzzle prend forme. Ces destins que tout séparait vont converger, hélas, vers la même terre. C’est la grande révolte arabe de 1936. En Europe, c’est la montée du nazisme, puis le génocide. Puis, bientôt, la grande migration des res­capés et la « Nakba », la catas­trophe qui s’abat sur la popu­lation arabe contrainte à l’exil.

Nous quittons alors la pré­his­toire du conflit pour entrer peu à peu dans sa confi­gu­ration actuelle : Israël et les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés. Nous irons ainsi jusqu’au seuil de la deuxième Intifada, et la visite pro­vo­ca­trice d’Ariel Sharon sur l’esplanade des mos­quées de Jéru­salem, le 30 sep­tembre 2000.

Le mérite de ce récit en forme de puzzle est de res­tituer par­fai­tement le tra­gique de l’histoire. Il y a tra­gédie, au sens antique, parce qu’il n’y a d’abord que des vic­times pré­ci­pitées les unes contre les autres par des cir­cons­tances aux­quelles elles sont étran­gères. Car c’est le plus souvent dans la vio­lence que les destins se croisent. Le mérite de War­schawski est de pré­server la sim­plicité de la forme sans avoir jamais sacrifié la com­plexité de la réalité.

Destins croisés, Michel Warschawski, Riveneuve éditions, 238 p., 18 euros.