Destinée manifeste ?

Uri Avnery - 12 avril 2008, mardi 15 avril 2008

Si on croit que le gou­ver­nement n’a pas de pro­gramme et que l’Etat d’Israël n’a pas de pro­gramme, on se trompe com­plè­tement. Il y a cer­tai­nement un pro­gramme, mais il est caché. Plus pré­ci­sément : il est inconscient.

Des­tinée mani­feste ? [1]

LE MOIS PRO­CHAIN, Israël célè­brera son soixan­tième anni­ver­saire. Le gou­ver­nement tra­vaille fébri­lement pour faire de ce jour une occasion de joie et de jubi­lation. Alors que l’argent manque pour résoudre de graves pro­blèmes, quelque qua­rante mil­lions de dollars ont été alloués à cette commémoration.

Mais la nation n’a pas l’esprit aux célébrations. Elle est morose.

De partout le gou­ver­nement est tenu pour res­pon­sable de cette morosité."Ils n’ont pas de pro­gramme [agenda en anglais ndt]", entend-​​on en refrain, "leur seule pré­oc­cu­pation est leur propre survie." (Le mot "agenda", dans sa pro­non­ciation anglaise, est aujourd’hui à la mode dans les cercles poli­tiques israé­liens, alors qu’il existe un mot hébreu par­fai­tement adéquat.)

Il est dif­ficile de ne pas accuser le gou­ver­nement. Ehoud Olmert n’arrête pas de faire de beaux dis­cours, au moins un par jour – aujourd’hui à une réunion avec des indus­triels, demain à un jardin d’enfants – qui ne disent abso­lument rien​.Il n’y a aucun pro­gramme national, aucun pro­gramme écono­mique, aucun pro­gramme culturel. Rien.

Quand il est arrivé au pouvoir, il a pré­senté quelque chose qui pouvait res­sembler à un pro­gramme : "Hit­kansut", un mot intra­dui­sible dont le sens pourrait être rendu par "contractant", "conver­geant", "ras­sem­bleur". C’était supposé être une opé­ration his­to­rique : Israël aban­don­nerait une grande partie des ter­ri­toires occupés, déman­tè­lerait les colonies à l’est du Mur de "sépa­ration" et annexerait les colonies entre le ligne verte et le Mur.

Aujourd’hui, deux ans et une guerre plus tard, il n’en reste rien ; même le mot a été oublié. La seule chose qui compte, ce sont les "négo­cia­tions" avec l’Autorité pales­ti­nienne, qui, dès le début, ont été une farce. Comme des acteurs sur scène buvant dans des verres vides, toutes les parties pré­tendent que les négo­cia­tions conti­nuent. Ils se ren­contrent, s’embrassent, sou­rient, posent pour les pho­to­graphes, convoquent des groupes de dis­cussion, tiennent des confé­rences de presse, font des décla­ra­tions – et rien, abso­lument rien, n’en sort réellement.

Pourquoi cette farce ? Chacun des par­ti­ci­pants a ses propres raisons : Olmert a besoin d’un agenda pour remplir le vide. George Bush, en fin de mandat, qui ne laisse der­rière lui que des ruines dans tous les domaines, veut pré­senter au moins un résultat, quelque fictif qu’il soit. Le pauvre Mahmoud Abbas, dont la survie poli­tique dépend de sa capacité d’apporter un résultat poli­tique quel­conque à son peuple, s’accroche à cette illusion de toute la force qui lui reste. Et ainsi la farce continue.

MAIS SI ON croit que le gou­ver­nement n’a pas de pro­gramme et que l’Etat d’Israël n’a pas de pro­gramme, on se trompe com­plè­tement. Il y a cer­tai­nement un pro­gramme, mais il est caché. plus pré­ci­sément : il est inconscient.

Les gens disent que l’idéologie est morte. Cela aussi est une erreur. Il n’y a pas de société sans idéo­logie, et il n’y a pas d’être humain sans idéo­logie. Quand il n’y a pas d’idéologie nou­velle, l’ancienne idéo­logie continue d’opérer. Quand il n’y a pas d’idéologie consciente, il y en a une incons­ciente, qui peut être plus puis­sante – et beaucoup plus dangereuse.

Pourquoi ? Une idéo­logie consciente peut être ana­lysée, cri­tiquée, on peut s’y opposer. Il est beaucoup plus dif­ficile de com­battre une idéo­logie incons­ciente, qui dirige le pro­gramme sans le dire.

C’est pourquoi il est si important de la loca­liser, de la mettre en lumière et de l’analyser.

SI VOUS inter­rogez Olmert, il niera farou­chement qu’il n’a pas de pro­gramme. Il a un pro­gramme parfait : faire la paix (ce que désormais on appelle "statut per­manent"). Et pas n’importe quelle paix, mais une paix basée sur "deux Etats pour deux peuples". Sans une telle paix, a-​​t-​​il déclaré, "l’Etat est fini".

Dans ce cas, pourquoi n’y a-​​t-​​il pas de négo­cia­tions, mais seulement un sem­blant bur­lesque de négo­ciation ? Pourquoi l’énorme activité de construction continue-​​t-​​elle, même dans les colonies à l’est du mur, bien à l’intérieur de la zone que les porte-​​parole du gou­ver­nement pro­posent pour l’Etat pales­tinien ? Pourquoi le gou­ver­nement mène-​​t-​​il des dizaines d’actions civiles et mili­taires qui, en tous cas, éloignent encore plus la paix ?

Selon le gou­ver­nement lui-​​même, et contrai­rement à ce qui a été dit au début, il n’a aucune intention de par­venir à la paix en 2008. Au plus, il se peut, peut-​​être, qu’il y ait un "accord étagère". C’est une invention israé­lienne ori­ginale, qui signifie une accord qui res­terait sur l’étagère jusqu’à ce que "la situation soit mûre". En d’autres termes, des négo­cia­tions bidon pour un accord bidon. Aujourd’hui, ils disent qu’il n’y a aucune chance même pour cela, ni en 2008, dans dans un avenir prévisible.

On ne peut échapper à la conclusion qui s’impose : le gou­ver­nement ne tra­vaille pas pour la paix. Il ne veut pas la paix. Et, de plus il n’existe aucune oppo­sition par­le­men­taire efficace qui fasse pression pour la paix, ni aucune pression de la part des médias.

Que signifie tout cela ? Qu’il n’y a pas de pro­gramme ? Non, cela signifie que der­rière le pro­gramme fictif, celui qui apparaît dans les médias, se cache un autre pro­gramme qui ne se voit pas.

LE PROGRAMME caché s’oppose à la paix. Pourquoi ?

L’opinion cou­rante est que le gou­ver­nement ne recherche pas la paix parce qu’il a peur des colons et de ceux qui les sou­tiennent. La paix dont on parle – la paix de deux Etats pour deux peuples – exige le déman­tè­lement de dizaines de colonies, y compris celles qui abritent la direction poli­tique et idéo­lo­gique de l’ensemble du mou­vement. Cela signi­fierait une décla­ration de guerre aux 250.000 colons, sauf ceux qui quit­te­raient volon­tai­rement les colonies contre une com­pen­sation confor­table. L’argument commun est que le gou­ver­nement est trop faible pour une telle confrontation.

Selon la formule à la mode, "les deux gou­ver­ne­ments, l’israélien et le pales­tinien, sont trop faibles pour faire la paix. Tout doit être reporté jusqu’à ce qu’une direction forte émerge de part et d’autre." Cer­taines per­sonnes ajoutent à cela l’administration Bush – un pré­sident en fin de mandat ne peut pas imposer la paix.

Mais les colonies ne sont qu’un symptôme, pas le coeur du pro­blème. Autrement, pourquoi le gou­ver­nement ne les gèlent-​​il pas, au moins, comme il le promet souvent ? Si les colonies sont le prin­cipal obs­tacle à la paix, pourquoi continue-​​t-​​il de les déve­lopper encore et pourquoi de nou­velles colonies sont-​​elles construites sous couvert de nou­veaux "quar­tiers" de colonies existantes" ?

Il est clair que les colonies, elles aussi, ne sont en réalité qu’un pré­texte. Quelque chose de plus profond pousse le gou­ver­nement – et tout le système poli­tique – à rejeter la paix.

C’est le programme caché.

QUEL EST le cœur de la paix ? Une fron­tière. Quand deux peuples voisins font la paix, ils fixent avant toute autre chose, la fron­tière entre eux.

Et c’est ce que pré­ci­sément ce à quoi l’establishment israélien s’oppose, parce que cela est contraire à la phi­lo­sophie de base de l’entreprise sioniste.

Certes, à dif­fé­rentes époques, le mou­vement sio­niste a tracé des cartes. Après la Pre­mière guerre mon­diale, il a soumis à la confé­rence de paix la carte d’un Etat juif s’étendant du fleuve Litani au Liban jusqu’à El-​​Arish dans le désert du Sinaï. La carte de Vla­dimir Ze’ev Jabo­tinsky, qui est devenue l’emblème de l’Irgoun, copiait les fron­tières du mandat bri­tan­nique ori­ginel des deux côtés du Jourdain. Israël Eldad, un des diri­geants du groupe Stern, a dis­tribué pendant de nom­breuses années une carte de l’empire israélien qui allait de la Médi­ter­ranée à l’Euphrate et com­prenait toute la Jor­danie et le Liban, avec de grande parties de la Syrie et de l’Egypte. Son fils, le député d’extrême droite, Arieh Eldad, n’a pas aban­donné cette carte. Et, après la guerre des Six-​​Jours, la carte pré­férée de la droite, cou­vrait toutes les conquêtes, y compris les hau­teurs du Golan et toute la péninsule du Sinaï.

Mais toutes ces cartes n’étaient que des jeux. La véri­table conception sio­niste ne reconnaît aucune carte. C’est la conception d’un Etat sans fron­tières – un Etat qui s’agrandit sans cesse selon son pouvoir démo­gra­phique, mili­taire et poli­tique. La stra­tégie sio­niste res­semble aux eaux d’un fleuve coulant vers la mer. Le fleuve ser­pente à travers le paysage, contourne les obs­tacles, tourne à gauche et à droite, coulant parfois en surface, parfois sous terre, et sur sa route s’enrichit de l’eau de nom­breuses sources. A la fin il arrive à destination.

Voilà le pro­gramme réel, inchangé, caché, conscient et incons­cient. Il n’a pas besoin de déci­sions, de for­mu­la­tions ou de cartes, car il est inscrit dans les gènes du mou­vement. Ceci explique, entre autres choses, le phé­nomène décrit dans le rapport de la pro­cu­reure générale, Talia Sasson, sur les colonies : que tous les organes de l’establishment, du gou­ver­ne­ments et de l’armée, sans aucune coor­di­nation offi­cielle mais avec une coopé­ration mira­cu­leu­sement efficace, ont fait en sorte d’installer les colonies "illé­gales". Les mil­liers de fonc­tion­naires et d’officiers qui, pendant des décennies, ont tra­vaillé à cette entre­prise, savaient exac­tement quoi faire, même sans recevoir la moindre instruction.

C’est la raison du refus de David Ben Gourion d’inclure dans la Décla­ration d’indépendance de l’Etat d’Israël la moindre mention de fron­tières. Pas une minute, il n’a pas eu l’intention de se contenter des fron­tières fixées par la réso­lution de l’Assemblée générale des Nations unies du 29 novembre 1947. Tous ses suc­ces­seurs ont eu la même approche. Même les accords d’Oslo déli­mitent des "zones" mais ne fixent pas de fron­tières. Le Pré­sident Bush a accepté cette démarche quand il a proposé "un Etat pales­tinien avec des fron­tières provisoires" – une nou­veauté en droit international.

De ce point de vue aussi, Israël res­semble aux Etats-​​Unis, qui furent fondés le long de la côte orientale et ne se sont pas arrêtés tant qu’il n’ont pas atteint la côte occi­dentale, de l’autre côté du continent. Le courant incessant d’immigration de masse venant de l’Europe a coulé vers l’ouest, brisant toutes les fron­tières et violant tous les accords, exter­minant les indi­gènes amé­ri­cains, déclen­chant une guerre contre le Mexique, conquérant le Texas, enva­hissant l’Amérique cen­trale et Cuba. Le slogan qui a fait agir ces colons et a jus­tifié toutes leurs actions fut inventé en 1845 par John O’Sullivan : "Des­tinée manifeste".

La version israé­lienne de la "des­tinée mani­feste" est le slogan de Moshe Dayan "Nous sommes marqués par le destin". Dayan, repré­sentant typique de la seconde géné­ration, a pro­noncé deux dis­cours impor­tants dans sa vie. Le premier et le plus connu fut pro­noncé en 1956 sur la tombe de Roy Rutenberg de Nahal Oz, kib­boutz en face de Gaza : "Devant leurs yeux mêmes (des Pales­ti­niens de Gaza) nous avons fait de la terre et des vil­lages dans les­quels eux et leurs ancêtres avaient vécu notre patrie … C’est le destin de notre géné­ration, le choix de notre vie – être pré­parés et armés, forts et résis­tants – ou sinon, l’épée glissera de nos mains et il sera mis fin à notre vie."

Il ne voulait pas parler uni­quement de sa propre géné­ration. Le second dis­cours, moins connu, est plus important. Il fut pro­noncé en août 1968, après l’occupation des hau­teurs du Golan, devant un ras­sem­blement de jeunes kib­boutzniks. Quand je l’ai interrogé sur ce dis­cours à la Knesset, il a fait insérer l’ensemble du dis­cours dans le compte-​​rendu de la Knesset, pro­cédure tota­lement inha­bi­tuelle dans notre parlement.

Voici ce qu’il a dit à la jeu­nesse : "Nous sommes des­tinés à vivre dans un état de lutte per­ma­nente contre les Arabes… Pour les cent ans du retour à Sion nous tra­vaillons à deux choses : la construction du pays et la construction du peuple… C’est un pro­cessus d’expansion – plus de juifs, et plus de colonies… C’est un pro­cessus qui n’est pas terminé. Nous sommes nés ici et y avons trouvé nos parents qui étaient venus ici avant nous… Vous n’avez pas pour devoir d’arriver au résultat final. Votre tâche à vous est d’apporter votre pierre… pour étendre les colonies au mieux de vos capa­cités, pendant toute votre vie… (and) non de dire : c’est la fin, ter­minus, nous avons fini."

Dayan, qui était très versé dans les textes anciens, avait pro­ba­blement en tête la phrase du cha­pitre des Pères (une partie de la Mishnah, qui fut ter­minée il y a 1.800 ans et a formé la base du Talmud) : "Ce n’est pas à vous de finir le travail, et vous n’êtes pas libre de l’arrêter."

C’est cela le pro­gramme caché. Nous devons le faire remonter des pro­fon­deurs de notre incons­cient jusqu’au domaine de la conscience afin de pouvoir y faire face, laisser voir le ter­rible danger qu’il recèle, danger d’une guerre éter­nelle qui peut, avec le temps, conduire cet Etat au désastre.

A l’approche du soixan­tième anni­ver­saire de l’Etat, nous devons tirer un trait sur ce cha­pitre de notre his­toire, exor­ciser le démon et dire clai­rement : oui, nous avons terminé le cha­pitre de l’expansion et de la colonisation.

Ceci nous per­mettra de changer le cours du fleuve. De mettre un point final à l’occupation. De déman­teler les colonies. De faire la paix. D’effectuer une récon­ci­liation avec les peuples voisins. De trans­former Israël en un Etat paci­fique, démo­cra­tique, laïque et libéral, qui peut consacrer toutes ses res­sources à la création d’une société flo­ris­sante et moderne.

Et avant tout : se mettre d’accord sur une frontière.

[1] Au XIXe siècle, les Amé­ri­cains esti­maient que les Etats-​​​​Unis avaient pour "des­tinée mani­feste", voulue par Dieu, d’étendre leur ter­ri­toire et leur influence à travers le continent nord-​​​​américain. Ce principe a servi à jus­tifier l’avance des colons vers le Mexique ainsi que la guerre hispano amé­ri­caine de 1898 à l’issue de laquelle les Etats-​​​​Unis ont annexé Porto-​​​​Rico et les Phi­lip­pines. Rarement évoqué aujourd’hui, ce sen­timent demeure sous-​​​​jacent chez beaucoup d’Américains qui trouvent natu­relle la supré­matie de leur pays en Amé­rique et sur le pourtour de l’océan Paci­fique. ndt  –  Dic­tion­naire français anglais, anglais-​​​​français  –  Robert et Collins octobre 2005.