Des sanctions contre l’occupé

Isabelle Avran, Pour la Palestine n°50, samedi 28 octobre 2006

Europe /

Pour la pre­mière fois dans l’histoire du conflit israélo-​​palestinien, les Etats-​​Unis, le Canada et l’Union euro­péenne ont décidé la mise en oeuvre de sanc­tions écono­miques contre l’une des parties. Mais, loin de réprimer les vio­la­tions par Israël du droit inter­na­tional et de ses obli­ga­tions, elles visent le gou­ver­nement pales­tinien à l’issue d’élections légis­la­tives pourtant saluées comme démo­cra­tiques et trans­pa­rentes en dépit des obs­tacles imposés par l’occupation. L’UE, en phase avec ses « par­te­naires » du quartet pour le Proche-​​Orient, exige du Hamas trois condi­tions préa­lables à la reprise de son aide écono­mique sus­pendue le 10 avril : la recon­nais­sance d’Israël, celle des accords signés depuis Oslo par l’OLP et l’arrêt des vio­lences. Sans jamais exiger la réci­proque de la puis­sance occu­pante, encou­ra­geant de facto sa poli­tique uni­la­térale et l’accomplissement accéléré sur le terrain, en toute impunité, de ses projets d’annexion. Crai­gnant les consé­quences huma­ni­taires et poli­tiques de ses déci­sions, l’UE a cependant adopté le 16 juin un méca­nisme financier accepté par ses par­te­naires, leur per­mettant de contourner le gou­ver­nement pales­tinien. Mettant dès lors sous tutelle un peuple pales­tinien assiégé, privé non plus seulement de son indé­pen­dance, mais aussi de son droit à la démocratie.

« Un vent nouveau souffle sur l’Europe ». Après ses visites offi­cielles à Londres puis à Paris, mi-​​juin, au len­demain des car­nages qui ont décimé des familles entières dans la bande de Gaza, le Premier ministre israélien n’a pas caché sa satis­faction. L’Europe, autrefois honnie, accusée d’une poli­tique « pro-​​arabe » et « pro-​​palestinienne » au pré­texte qu’elle défendait sinon en actes du moins dans ses prin­cipes le droit inter­na­tional, est aujourd’hui appelée à devenir la par­te­naire de ses projets. Pure pro­pa­gande pour forcer la main des chan­cel­leries ? Pas seulement. Car les déci­sions accu­mulées par l’Union euro­péenne et ses Etats membres ces der­niers mois indiquent bel et bien un rap­pro­chement avec Tel-​​Aviv que permet une relecture des res­pon­sa­bi­lités du conflit et de ses impasses poli­tiques. D’un côté, en effet, les satis­fecit dis­pensés aux gou­ver­ne­ments Sharon puis Olmert depuis le désen­ga­gement de Gaza, pré­senté comme un acte de paix cou­rageux, en dépit de son pendant officiel  : l’accélération, en Cis­jor­danie, de la colo­ni­sation et de la construction illégale du mur d’annexion, dans une pers­pective de défi­nition uni­la­térale des fron­tières. De l’autre, des sanc­tions poli­tiques et écono­miques contre le peuple pales­tinien, quelques jours seulement après la nomi­nation de son gou­ver­nement, que dirige le mou­vement de la résis­tance isla­mique, le Hamas, vain­queur des élec­tions législatives.

« Deux poids, deux mesures » ?

Le 10 avril dernier, au Luxem­bourg, le conseil des ministres des Affaires étran­gères de l’Union euro­péenne a ainsi décidé, à la suite des Etats-​​Unis et du Canada, de sus­pendre toute aide finan­cière à l’Autorité nationale pales­ti­nienne, à l’issue des élec­tions légis­la­tives qui ont donné la majorité au mou­vement Hamas. Une décision qui a sérieu­sement aggravé la crise huma­ni­taire qu’impose l’occupation à la popu­lation pales­ti­nienne. A la suite de ses par­te­naires du « quar­tette pour le Proche-​​Orient », l’UE a fixé au gou­ver­nement du Hamas trois condi­tions pour reprendre son aide : la recon­nais­sance d’Israël, celle des accords signés depuis Oslo par l’OLP et l’arrêt des vio­lences. Sans jamais exiger la réci­proque de la puis­sance occu­pante. Ni la recon­nais­sance de l’Etat pales­tinien dans les fron­tières de 1967, ni le droit inter­na­tional, ni la mise en oeuvre des accords signés à com­mencer par le gel de la colo­ni­sation, ni l’arrêt des vio­lences, à com­mencer par les assas­sinats « ciblés » et leurs cor­tèges de morts « collatéraux ».

Depuis plu­sieurs années, les ONG fran­çaises et euro­péennes de défense des droits humains et de soli­darité avec le peuple pales­tinien réclament pourtant la fin de l’impunité israé­lienne et une condi­tion­nalité des rela­tions écono­miques de l’Europe avec Tel-​​Aviv. Elles demandent, notamment, que l’application de l’accord d’association conclu à l’issue du sommet de Bar­celone de 1995 soit soumise au respect par Israël du droit inter­na­tional, de ses obli­ga­tions inter­na­tio­nales et au respect des droits humains, confor­mément à son article 2. Une demande reprise à son compte à plu­sieurs reprises par une majorité des par­le­men­taires euro­péens. Le 10 avril 2002, notamment, durant l’offensive israé­lienne dite « Rem­parts » contre la Palestine, qui a abouti à la réoc­cu­pation par Israël de tous les ter­ri­toires pales­ti­niens et à la des­truction de ses ins­ti­tu­tions, ils ont réclamé, à une nette majorité, la sus­pension de cet accord d’association. Les gou­ver­ne­ments euro­péens et la com­mission ont tou­jours refusé d’envisager cette hypo­thèse. Les réso­lu­tions de la Cour inter­na­tionale de Justice du 9 juillet 2004 déclarant illégal le mur israélien en Cis­jor­danie et requérant de la com­mu­nauté inter­na­tionale qu’elle prenne ses res­pon­sa­bi­lités pour que la construction en soit inter­rompue, que les parties déjà construites soient abattues, et que les terres et les biens confisqués soient res­titués aux Pales­ti­niens, sont restées sans suite, en dépit du vote de l’Assemblée générale des Nations unies du 20 juillet, au cours duquel les 25 Etats membres de l’UE ont pourtant approuvé ces recommandations.

A la lutte contre l’impunité du gou­ver­nement et de l’armée israé­liens, qui aurait été un message fort au peuple pales­tinien et à ceux qui, en Israël, se mobi­lisent pour une paix fondée sur le droit, l’Union euro­péenne a préféré le « dia­logue » avec Tel-​​Aviv en dépit de son inef­fi­cacité. Pire : l’UE et ses Etats membres ont déve­loppé une coopé­ration écono­mique mais aussi stra­té­gique sans pré­cédent avec Israël. Jusqu’à la mise en oeuvre de la « poli­tique euro­péenne de voi­sinage », qui se veut une étape bien supé­rieure à celle permise par la rati­fi­cation de l’accord d’association, inté­grant de facto Israël au marché européen et à ses pro­grammes de recherches. Cette poli­tique de voi­sinage, pourtant, s’appuie sur l’affirmation de valeurs et de prin­cipes communs, aux pre­miers rangs des­quels la pro­motion de la paix et la défense de la démo­cratie. Le bât blesse, mais le « dia­logue » se poursuit au rythme des contrats. D’un côté, donc, une stra­tégie du dia­logue et de la coopé­ration avec la puis­sance occu­pante et son gou­ver­nement, en dépit du ter­ro­risme d’Etat qu’il pra­tique et qui fauche des vies quasi-​​quotidiennement. De l’autre, la clas­si­fi­cation du Hamas sur la liste des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes malgré la trêve observée depuis 18 mois, et un gou­ver­nement pales­tinien sommé de se sou­mettre, lui, aux condi­tions fixées par l’UE. Et c’est à l’encontre du peuple pales­tinien et de ses repré­sen­tants démo­cra­ti­quement élus que sur­gissent, pour la pre­mière fois dans ce conflit, la décision et la mise en oeuvre de sanc­tions. Ce n’est pas seulement un choix fondé sur un « deux poids, deux mesures », c’est aussi une inversion des termes du conflit, celui d’une occu­pation par Israël des ter­ri­toires palestiniens.

La mauvaise foi de l’UE

Dans une tribune au quo­tidien Le Monde le 9 mai dernier, Benita Ferrero-​​Waldner, com­mis­saire euro­péenne pour les rela­tions exté­rieures, oubliant tota­lement l’acteur israélien et le fait de l’occupation, tente de convaincre que l’Europe déploierait une double volonté : celle de « ne pas punir » le peuple pales­tinien pour son choix démo­cra­tique en pour­suivant une partie de son aide, et celle d’amener pro­gres­si­vement le gou­ver­nement du Hamas à intégrer, au fond, la logique d’Oslo. Elle entend donc d’abord dédouaner l’Europe : « la Com­mission n’a pas sus­pendu son aide au peuple pales­tinien. L’engagement, en février 2006, de 120 mil­lions d’euros d’aide a permis de sub­venir aux besoins élémen­taires de la popu­lation. Ces 120 mil­lions repré­sentent cinq fois les fonds engagés en 2005 à la même époque et la moitié du budget consacré chaque année en moyenne à l’aide pales­ti­nienne (…) Cette sus­pension frappe uni­quement l’aide bud­gé­taire accordée direc­tement au gou­ver­nement de l’Autorité pales­ti­nienne, ou passant par lui. C’est une mesure de pré­caution contre un emploi des fonds euro­péens par le Hamas. Elle a été una­ni­mement approuvée par les 25 ministres des affaires étran­gères. » Et d’user de com­pa­raisons inter­na­tio­nales. « La situation huma­ni­taire dans les ter­ri­toires (sic) est très pré­oc­cu­pante. La Com­mission n’en a que trop conscience. Mais nous ne pour­rions pas à nous seuls empêcher une catas­trophe huma­ni­taire, même si nous mobi­li­sions en un jour la totalité de notre aide finan­cière annuelle. Il faut rester lucide sur l’influence réelle de la com­mu­nauté inter­na­tionale », dit-​​elle, sans jamais sou­ligner que c’est l’occupation israé­lienne, qui avait trans­formé la Palestine en marché captif et en bassin de main d’oeuvre bon marché avant de jouer la carte de la « sépa­ration  », c’est-à-dire de l’accaparement des ter­ri­toires et de l’enfermement des popu­la­tions, qui accule l’économie pales­ti­nienne à la faillite. Une poli­tique de confis­cation des terres et des res­sources, de des­truc­tions des infra­struc­tures, en par­ti­culier celles financées avec des fonds euro­péens, de bou­clages, d’interdictions de cir­cu­lation des per­sonnes, des biens et des capitaux… En ce sens, l’aide inter­na­tionale, en par­ti­culier celle qui se déploie depuis les accords d’Oslo, ne saurait en rien se définir comme un généreux apport cari­tatif à un peuple en mal de déve­lop­pement. Elle n’est en réalité rien d’autre qu’une (faible) com­pen­sation à l’absence de solution poli­tique sus­cep­tible de mettre fin à l’occupation. Et un alibi facile au désen­ga­gement de l’Union euro­péenne sur ce terrain. Mais les diri­geants israé­liens ne seront montrés du doigt - bien timidement-​​ que pour leur der­nière infraction : « Du côté israélien, le gel des recettes fis­cales pales­ti­niennes comme le bou­clage des ter­ri­toires (re-​​sic) sont des pro­blèmes majeurs. Ces recettes fis­cales, qui sont la pro­priété des Pales­ti­niens, repré­sentent une somme bien plus élevée que toute l’aide exté­rieure. Ceux qui craignent les retombées de la sus­pension de l’aide euro­péenne doivent savoir que plus de 90 % des salaires publics sont habi­tuel­lement financés par ces recettes fis­cales. » Benita Ferrero-​​Waldner ne rap­pelle pas les obli­ga­tions de la puis­sance occu­pante définies par la Qua­trième Convention de Genève, et ne définit à aucun moment les pres­sions que compte adopter la Com­mission pour contraindre Israël à res­tituer ces sommes. Car de pres­sions, il n’y aura pas sur Israël. La com­mis­saire a dès lors beau jeu d’en appeler aux « contri­buables euro­péens, nos pour­voyeurs de fonds », les­quels « attendent de nous que nous sou­te­nions ceux qui oeuvrent paci­fi­quement pour la paix ». Pré­ci­sément : les contri­buables en question réclament, notamment par la voix de leurs par­le­men­taires euro­péens, que des pres­sions écono­miques s’exercent sur Israël pour que les finan­ce­ments apportés en Palestine occupée ne res­semblent plus au tonneau des Danaïdes, qui se déverse au rythme des bom­bar­de­ments et des coups de bull­dozers israé­liens. Ensuite, la com­mis­saire désigne le seul cou­pable : le gou­ver­nement pales­tinien. Curieuse hypo­crisie qui consiste à affirmer le respect du verdict des urnes, à l’issue d’élections saluées comme trans­pa­rentes et démo­cra­tiques, et à en refuser le résultat tout en pré­tendant ne pas accuser les élec­teurs pour leur choix. « Comment agir face à un gou­ver­nement mené par les membres d’une orga­ni­sation que tous les Etats euro­péens qua­li­fient de « ter­ro­riste » ? Que faire face à des auto­rités qui, récemment encore, ten­taient de jus­tifier les attentats-​​suicides en Israël ? C’est à ces ques­tions que nous sommes confrontés. Et notre réponse est double : aider le peuple pales­tinien, rester très ferme vis-​​à-​​vis du gou­ver­nement pales­tinien tant que sa position sur les sujets essen­tiels iden­tifiés par le Quartet n’évolue pas. » C’est là non seulement reven­diquer la poli­tique du « deux poids deux mesures » vis-​​à-​​vis de l’occupant et de l’occupé, mais aussi s’aveugler sur les raisons d’un vote pourtant analysé par tous les obser­va­teurs : la popu­lation pales­ti­nienne dans le ter­ri­toire occupé a voté pour « la réforme et le chan­gement », après plu­sieurs années de pouvoir soli­taire d’un Fatah dont cer­tains cadres sont accusés de cor­ruption poli­tique, et alors que le pro­cessus de paix s’est trans­formé en pro­cessus de colo­ni­sation à outrance et qu’au pro­gramme de paix et de négo­ciation de Mahmoud Abbas n’a répondu que l’unilatéralisme des faits accomplis et des projets d’annexion de la Cis­jor­danie, camouflé par le retrait des colons de Gaza. Applau­dissant cette poli­tique, saluant le redé­ploiement de Gaza comme un acte cou­rageux et se taisant sur la pour­suite de la construction du mur, l’Europe n’a fait qu’encourager cette stra­tégie, portant dès lors une lourde part de res­pon­sa­bilité dans les résultats du scrutin qu’elle dénonce aujourd’hui.

La Palestine mise sous tutelle

Pourtant, l’Europe s’inquiète. A ses portes, la crise huma­ni­taire due à l’asphyxie imposée par le siège israélien et ren­forcée par la sus­pension de l’aide inter­na­tionale, crise annoncée depuis des mois par les ONG autant que par les diverses ins­ti­tu­tions de l’ONU, a com­mencé de faire des dégâts. Sociaux, mais aussi poli­tiques (voir page 9). Tel-​​Aviv parie sur l’effondrement de l’Autorité nationale pales­ti­nienne. Washington sur celui du gou­ver­nement Hamas. L’Europe est plus cir­cons­pecte. Car elle ne veut pas que s’écroulent les bribes d’institutions, embryons du futur et hypo­thé­tique Etat pales­tinien duquel elle a contribué à la construction. D’où le jeu dan­gereux de la dif­fé­rence affichée entre une pré­si­dence reconnue et un gou­ver­nement isolé avec qui les gou­ver­ne­ments euro­péens ne veulent aucun contact. En tout cas dans l’attente d’éventuelles inflexions. « Nous ne cher­chons pas à acculer un gou­ver­nement à l’échec, mais bien à lui pro­poser une issue pour sortir de l’impasse », affirme Benita Ferrero-​​Waldner. C’est dans cette pers­pective que Bruxelles s’est attelée à chercher des « modes alter­natifs d’acheminement de l’aide », avec « un méca­nisme inter­na­tional de super­vision ». A l’origine sur une pro­po­sition de Jacques Chirac, for­mulée fin avril, à l’occasion de la visite en France du pré­sident palestinien.

Le 9 mai, le quar­tette a donc chargé l’Europe d’étudier des scé­narios accep­tables par l’ensemble des dona­teurs et par la Banque mon­diale. Le 18 juin, alors que les salaires de quelque 165000 fonc­tion­naires -faisant vivre plus du quart de la popu­lation pales­ti­nienne des ter­ri­toires occupés-​​ n’étaient tou­jours pas payés, les 25 ont adopté un méca­nisme qui permet d’acheminer des fonds en Palestine occupée, tout en confirmant sa mise sous tutelle. Il s’agit d’un méca­nisme en trois volets : d’une part, la mise en place d’un fonds tran­sitant par la Banque mon­diale et chargé du finan­cement du secteur de la santé ; d’autre part la création d’un plan de secours d’urgence sus­cep­tible de financer, notamment, l’énergie  ; enfin, l’approvisionnement d’un fonds d’allocations sociales pour les plus démunis, per­mettant de verser de l’argent direc­tement sur des comptes indi­vi­duels, selon des méca­nismes pas encore définis. Le quar­tette a donné son aval à ce méca­nisme. Sans que nul ne s’interroge sur le fait que le gou­ver­nement israélien, qui avait osé pré­tendre mettre le peuple pales­tinien « à la diète », sou­haite reverser par cette entremise une partie des taxes qu’il détourne. On com­prend qu’au-delà des pro­tes­ta­tions du gou­ver­nement pales­tinien, qui dit « apprécier les efforts déployés par les parties inter­na­tio­nales pour alléger le siège écono­mique imposé au peuple pales­tinien » mais « regrette pro­fon­dément l’insistance du quar­tette à poser des condi­tions » et refuse de céder à ce qu’il considère comme un chantage, le pré­sident Mahmoud Abbas ait jugé ce méca­nisme d’autant plus « insuf­fisant » qu’il « annule le rôle du gou­ver­nement et de l’ANP ».

Unilatéralisme et tracé des frontières

Deux poids deux mesures encore. C’est avec le tapis rouge que Londres puis Paris ont reçu le nouveau Premier ministre israélien Ehud Olmert, à la mi-​​juin. Celui-​​ci est venu plaider en faveur d’un soutien européen à son projet dit de « regrou­pement ». Le projet, qui a l’aval du parti tra­vailliste d’Amir Peretz, vise à « regrouper » les quelque 70000 colons des petites colonies les plus « isolées » en Cis­jor­danie dans les grands blocs de colonies en pleine expansion, notamment dans et autour de Jéru­salem et dans la vallée du Jourdain [1]. L’échec d’une négo­ciation avec la partie pales­ti­nienne à laquelle Olmert nie toute légi­timité tant que l’actuel gou­ver­nement sera en place ser­virait de pré­texte à l’annexion pure et simple de ces colonies, à l’horizon 2008. Se concen­trant sur l’évacuation des petites colonies et négli­geant le corol­laire du pro­gramme, la même Benita Ferrero-​​Waldner a qua­lifié le plan de très cou­rageux  [2].

La France défend offi­ciel­lement une autre vision. Elle considère que la poli­tique uni­la­térale n’est pas une solution et se dit favo­rable à une solution concertée sur la base de la « Feuille de route ». En recevant Ehud Olmert à Paris, Jacques Chirac a eu l’occasion de le rap­peler : la France, offi­ciel­lement, considère qu’une fron­tière déclarée de façon uni­la­térale ne pourrait pas être reconnue, ni recevoir une vali­dation inter­na­tionale. La pré­cision n’est pas mince. Il n’empêche : lorsque Ehud Olmert se dit dia­lo­guiste et renvoie la balle du refus dans le camp pales­tinien, Paris ne dit mot. Et lorsque Paris réfute une démarche uni­la­térale israé­lienne, c’est avec le sourire dû à « l’homme de paix », et sans envi­sager la moindre pression. Au contraire.

Entre nouveaux marchés et guerre des civilisations

Comment lire cette poli­tique euro­péenne, com­prendre ses res­sorts ? Réali­gnement sur les posi­tions amé­ri­caines, au nom d’intérêts écono­miques que la cri­tique radicale de la guerre contre l’Irak par une partie de la « vieille Europe », et sin­gu­liè­rement par la France, a réduit ? Les entre­prises des pays récal­ci­trants sont privées d’accès aux marchés, non seulement celui de la « recons­truction » de l’Irak réparti par les majors amé­ri­cains, mais plus lar­gement ceux d’une économie mon­dia­lisée. Inté­gration de la lecture néo-​​conservatrice amé­ri­caine du monde divisé en civi­li­sa­tions anta­go­nistes, en l’occurrence le monde occi­dental réputé « démo­cra­tique », en état de per­ma­nente légitime défense pré­ventive contre la menace ter­ro­riste, ne violant les droits humains dans l’horreur de Guan­tanamo ou d’Abou Ghraib que pour pré­server ses bons citoyens sous contrôle ou ses valeurs nor­ma­tives, et de l’autre « le » monde de l’islam, a priori suspect ? Dans un contexte de pro­pa­gation du dis­cours sécu­ri­taire qui balaie tous les domaines de la vie sociale de manière indif­fé­renciée jusqu’à pré­co­niser, en France, l’identification précoce des signes pré­cur­seurs de la délin­quance en observant dès la crèche les risques de com­por­te­ments déviants, une telle lecture popu­liste du monde béné­ficie d’un terreau que le sim­plisme nourrit dan­ge­reu­sement. « Où passe la fron­tière entre l’islam et le ter­ro­risme, le musulman fré­quen­table et l’agent de Ben Laden, le bon « citoyen » et le vilain « com­mu­nau­ta­riste », le Pales­tinien résistant à une impi­toyable occu­pation mili­taire et le “suppôt des inté­gristes ” ? A la lecture des dis­cours domi­nants en Europe et en France, il devient de plus en plus dif­ficile de le dire (…) » écrivent Esther Ben­bassa et François Burgat [3] dans une tribune parue dans le quo­tidien Libé­ration le 5 juin dernier. Et les cher­cheurs pour­suivent : « En fait, le Hamas ne mena­cerait donc pas seulement l’existence de l’Etat le plus puissant de la région, soutenu par la pre­mière puis­sance mon­diale. Il met­trait aussi en péril la « modernité », la ratio­nalité des « Lumières » et, argument suprême sans cesse réitéré, les droits des femmes et ceux de toutes les mino­rités  ! Là résident les motifs non avoués des mesures prises contre le nouveau gou­ver­nement pales­tinien. Tout cela sans se demander pourquoi les Pales­ti­niens ont voté pour le Hamas. Et sans mesurer les risques d’une guerre civile qui plon­gerait le pays dans la détresse et l’impasse. Notre intérêt pas­sionné pour la « libé­ration des femmes musul­manes », menacées par les « inté­gristes », en vient insen­si­blement, dans le cas de la Palestine, à prendre le pas sur la défense de leur humanité la plus élémen­taire. Elles ne méritent en effet notre sol­li­citude huma­niste qu’à cause de la nature de la menace iden­tifiée : la vio­lence machiste de ces hommes barbus qu’elles ont pourtant mas­si­vement élus, et non celle des bull­dozers ou des balles de l’armée qui per­pétue son occu­pation. Ces femmes et leurs proches sont-​​ils asphyxiés écono­mi­quement et finan­ciè­rement, expro­priés de leurs habi­ta­tions ou éliminés par les balles de l’armée d’occupation ? Peu importe : conservons intact notre émoi pour « lutter contre l’intégrisme » du Hamas. Quitte à cau­tionner l’humiliation et la misère qui résultent de la sus­pension de l’aide inter­na­tionale et de la confis­cation des taxes doua­nières par Israël, et qui ne sont clai­rement pas de nature à faire reculer l’intégrisme ni le ter­ro­risme mais, au contraire, à les nourrir. » Dans un dis­cours pro­noncé à Herzliya en décembre 2004, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et can­didat pro­bable à la pré­si­den­tielle de 2007, ne se contente pas de saluer la coopé­ration franco-​​israélienne telle que le projet de tramway la c o n c r é t i s e jusque dans les colonies. Il va jusqu’à évoquer le combat commun fran­cois­raélien de 1956. C’est-à- dire l’expéd i t i o n franco-​​britannico-​​israélienne contre la natio­na­li­sation égyp­tienne du canal de Suez, un peu plus de dix ans avant la guerre des Six jours et la condam­nation gaul­lienne de l’occupation. Une étude globale sur les per­cep­tions réci­proques entre « musulmans » et « occi­dentaux » réa­lisée par le Pew Research Center et dont l’International Herald Tribune du 23 juin [4] publie des extraits, donne un aperçu du divorce consommé. A la question : « Pensez-​​vous que les rela­tions actuelles entre musulmans dans le monde et popu­la­tions des pays occi­dentaux tels que les Etats-​​Unis et l’Europe sont géné­ra­lement bonnes ou mau­vaises ? », l’énorme majorité des uns et des autres répond « mau­vaises ». C’est le cas à 70% en Alle­magne et 66% en France, à 64% en Turquie et 54% en Egypte… Parmi les musulmans, beaucoup mettent en exergue le conflit entre Israël et Palestine comme l’une des causes majeures de cette rupture, sou­li­gnant la poli­tique de deux poids et deux mesures adoptée dans la lutte contre le ter­ro­risme, rap­pelle le Herald Tribune. La poli­tique euro­péenne, avec d’un côté des sanc­tions contre le gou­ver­nement pales­tinien et la mise sous tutelle des ins­ti­tu­tions d’une popu­lation asphyxiée, et, de l’autre, le déve­lop­pement des rela­tions écono­miques, scien­ti­fiques, tech­no­lo­giques, cultu­relles, poli­tiques et stra­té­giques avec Israël, en dépit de sa poli­tique illégale, n’est pas seulement injuste et dan­ge­reuse pour toute la région. Elle l’est aussi pour nos sociétés où elle vise à nourrir tous les fan­tasmes isla­mo­phobes d’un côté, tous les res­sen­ti­ments, qui ne peuvent que les accom­pagner, de l’autre, et à délé­gi­timer du même coup les luttes com­munes et soli­daires contre les injus­tices et pour le droit. C’est aussi d’une cer­taine façon dans cette pré­tention sim­pli­fi­ca­trice et anes­thé­siante que le néo-​​conservatisme amé­ricain et ses pro­lon­ge­ments euro­péens, et le fon­da­men­ta­lisme d’al-Qaida, se font miroir. La démo­cratie, elle, a tout à y perdre.

Isabelle Avran

[1] Cité par Amos Elon, « What does Olmert wants ? », The New-​​​​York Review of Books, vol.53 N°11, juin 2006.

[2] AFP

[3] Esther Ben­bassa est direc­trice d’études à l’Ecole pra­tique des hautes études et François Burgat directeur de recherche au CNRS.

[4] Inter­na­tional Herald Tribune, 23 juin 2006.