Des excuses

Uri Avnery, jeudi 19 juin 2008

Je suis convaincu que la paix entre nous et le peuple pales­tinien – une paix véri­table, fondée sur une récon­ci­liation véri­table – com­mence par des excuses.

CETTE SEMAINE : Le premier ministre du Canada a fait une décla­ration spec­ta­cu­laire au par­lement : il a pré­senté ses excuses aux popu­la­tions indi­gènes de son pays pour les injus­tices qui leur ont été infligées pendant des géné­ra­tions par les gou­ver­ne­ments cana­diens successifs.

De cette façon, le Canada blanc, dont les ancêtres conquirent le pays et ten­tèrent de balayer la culture des nations indi­gènes, essaie de faire la paix avec celles-​​ci.

PRÉ­SENTER DES EXCUSES POUR des torts passés est devenu un élément de la culture poli­tique moderne.

Ce n’est jamais une chose facile à faire. Il se peut que des cyniques disent : ce n’est pas sincère. Ce ne sont que des mots. Et les mots, après tout, sont un produit peu coûteux. Mais en réalité, de tels actes ont une signi­fi­cation pro­fonde. Un être humain – et plus encore une nation entière – éprouve de la dif­fi­culté à admettre les injus­tices réa­lisées et les atro­cités com­mises. Cela implique de réécrire le récit his­to­rique qui constitue le fon­dement de leur cohésion nationale. Il nécessite une modi­fi­cation en pro­fondeur des livres sco­laires et de la façon de voir les choses de la nation. En général, les gou­ver­ne­ments y répugnent, à cause des déma­gogues natio­na­listes et des mar­chands de haine qui sévissent dans tous les pays.

Le pré­sident français a pré­senté des excuses au nom de son peuple pour les méfaits du régime de Vichy, qui a livré des Juifs aux exter­mi­na­teurs nazis. Le gou­ver­nement tchèque a pré­senté des excuses aux Alle­mands pour l’expulsion massive de la popu­lation alle­mande à la fin de la deuxième guerre mon­diale. L’Allemagne, natu­rel­lement, a pré­senté des excuses aux Juifs pour les crimes innom­mables de l’Holocauste. Tout à fait récemment, le gou­ver­nement aus­tralien a pré­senté des excuses aux abo­ri­gènes. Et même en Israël, un léger effort a été fait pour guérir une dou­lou­reuse blessure nationale, lorsque Ehud Barak a pré­senté des excuses aux Juifs orientaux pour la dis­cri­mi­nation dont ils ont souffert pendant tant d’années.

Mais nous sommes confrontés à un pro­blème beaucoup plus dif­ficile et plus com­plexe. Il concerne les racines de notre exis­tence nationale dans ce pays.

JE SUIS CONVAINCU que la paix entre nous et le peuple pales­tinien – une paix véri­table, fondée sur une récon­ci­liation véri­table – com­mence par des excuses.

Dans mon esprit, je vois le pré­sident de l’Etat ou le Premier ministre prenant la parole devant une session extra­or­di­naire de la Knesset pour pro­noncer un dis­cours his­to­rique dont la teneur serait :

MADAME la présidente, honorable Knesset,

AU nom de l’état d’Israël et de l’ensemble de ses citoyens, je m’adresse aujourd’hui aux fils et aux filles du peuple pales­ti­niens, où qu’ils soient.

Nous recon­naissons le fait que nous avons commis à votre encontre une injustice his­to­rique, et nous vous prions hum­blement de nous pardonner.

Lorsque le mou­vement sio­niste décida d’implanter un foyer national dans ce pays, que nous appelons Eretz Israël et vous Palestine, il n’avait nul­lement l’intention de construire notre état sur les ruines d’un autre peuple. En fait, presque aucun membre du mou­vement sio­niste n’avait jamais mis les pieds dans ce pays avant le premier congrès sio­niste en 1897, ni n’avait d’ailleurs la moindre idée de la situation réelle ici.

La grande aspi­ration des pères fon­da­teurs de ce mou­vement était de sauver les Juifs d’Europe, où les sombres nuages de la haine envers les Juifs étaient en train de s’amonceler. En Europe de l’est, des pogroms fai­saient rage, et partout en Europe il y avait des signes du pro­cessus qui conduirait fina­lement au ter­rible Holo­causte, au cours duquel péri­raient 6 mil­lions de juifs.

Cet objectif fon­da­mental se rat­ta­chait à la pro­fonde véné­ration des Juifs, de géné­ra­tions en géné­ra­tions, pour le pays où la Bible, le texte qui donne à notre peuple son identité, avait été écrite, et à la ville de Jéru­salem, vers laquelle les Juifs se tournent dans leurs prières depuis des mil­liers d’années.

Les fon­da­teurs sio­nistes qui vinrent dans ce pays étaient des pion­niers dont les cœurs étaient animés des idéaux les plus nobles. Ils croyaient à la libé­ration nationale, à la liberté, à la justice et à l’égalité. Nous sommes fiers d’eux. Ils ne n’imaginaient cer­tai­nement pas com­mettre une injustice de dimension historique.

TOUT CECI ne jus­tifie pas ce qui est arrivé ensuite. La création d’un foyer national juif dans ce pays s’est tra­duite par une pro­fonde injustice à votre égard, vous le peuple qui vivait ici depuis des générations.

Nous ne pouvons ignorer plus long­temps le fait qu’au cours de la guerre de 1948 - qui est pour nous la Guerre d’Indépendance, et pour vous la Nakba – quelques 750.000 pales­ti­niens furent forcés de quitter leurs foyers et leurs terres. Pour établir les cir­cons­tances pré­cises de cette tra­gédie, je propose la création d’un "Comité pour la vérité et la récon­ci­liation" composé d’experts de chez vous et de chez nous, dont les conclu­sions seront alors inclues dans les manuels sco­laires, les vôtres et les nôtres.

Nous ne pouvons plus ignorer le fait que pendant 60 années de conflit et de guerre, vous avez été empêchés d’exercer votre droit naturel à l’indépendance dans votre propre Etat national libre, un droit confirmé par la réso­lution du 29 novembre 1947 de l’Assemblée Générale des Nations Unies, qui donnait aussi une base légale à la consti­tution de l’Etat d’Israël.

Pour tout cela, nous vous devons des excuses, et je les formule ici de tout mon cœur.

La Bible nous dit : “Qui avoue (ses fautes) et y renonce obtiendra misé­ri­corde” (Pro­verbes 28, 13). En clair, avouer ne suffit pas. Nous devons aussi renoncer aux torts que nous avons faits dans le passé.

Il est impos­sible de remonter le cours de l’histoire et de rétablir la situation qui existait dans le pays en 1947, tout comme le Canada – ou les États Unis, dans ce genre de situation – ne peut revenir 200 ans en arrière. Nous devons construire notre avenir commun avec la volonté d’aller ensemble de l’avant, de guérir ce qui peut être guéri et de réparer ce qui peut être réparé sans infliger de nou­velles bles­sures, com­mettre de nou­velles injus­tices et causer plus de tra­gédies humaines.

Je vous encourage à accepter nos excuses dans l’esprit avec lequel nous vous les pré­sentons. Tra­vaillons ensemble pour une solution juste, viable et concrète à notre conflit cen­te­naire – une solution qui pourrait ne pas répondre à toutes les justes aspi­ra­tions ni redresser tous les torts, mais qui per­mettra à nos deux peuples de mener leurs vies dans la liberté, la paix et la prospérité.

Cette solution apparaît clai­rement à tous. Nous savons tous en quoi elle consiste. Elle est née de nos expé­riences dou­lou­reuses, mar­telée par les leçons de nos souf­frances, cris­tal­lisée par les efforts de nos meilleurs esprits – les vôtres autant que les nôtres.

Cette solution signifie sim­plement : vous avez les mêmes droits que nous. Nous avons les mêmes droits que vous : de vivre dans notre propre Etat, sous notre propre drapeau, gou­vernés par les lois que nous aurons élaborées, dirigés par un gou­ver­nement que nous aurons élu librement – et nous espérons qu’il sera bon.

Un des com­man­de­ments fon­da­mental de notre religion – comme de la vôtre et de toutes les autres – a été formulé il y a 2000 ans par Rabbi Hillel : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas que les autres te fassent.

En pra­tique cela veut dire : votre droit de constituer dès main­tenant l’Etat de Palestine libre et sou­verain dans l’ensemble des ter­ri­toires occupés par Israël en 1967, Etat qui sera admis comme membre à part entière des Nations unies.

Les fron­tières du 4 juin 1967 seront réta­blies. J’espère que nous pourrons nous mettre d’accord, par des négo­cia­tions libres, sur des échanges limités de ter­ri­toires à l’avantage des deux parties.

Jéru­salem qui nous est si chère à tous, doit être la capitale de nos deux Etats – Jéru­salem ouest, avec le Mur Occi­dental, la capitale d’Israël, Jéru­salem est avec l’Esplanade des Mos­quées, que nous appelons le Mont du Temple, la capitale de la Palestine. Ce qui est arabe sera à vous, ce qui est juif sera à nous. Tra­vaillons ensemble à main­tenir la ville, en tant que réalité vivante, ouverte et unie.

Nous évacuerons les colonies israé­liennes, qui vous ont causé tant de souf­frances et d’injustices, et nous ramè­nerons les colons chez nous, à l’exception de ceux qui se trouvent dans de petites zones qui seront annexées à Israël dans le cadre d’échanges de ter­ri­toires librement consentis. Nous déman­tè­lerons aussi tout l’arsenal de l’occupation tant phy­sique qu’institutionnel.

Nous devons aborder avec géné­rosité, com­passion et bon sens le travail de trouver une solution juste et viable à la ter­rible tra­gédie des réfugiés et de leurs des­cen­dants. Chaque famille de réfugiés doit se voir offrir le libre choix entre plu­sieurs solu­tions : rapa­triement et réins­tal­lation dans l’Etat de Palestine, avec une aide géné­reuse ; demeurer où ils se trouvent ou émigrer dans le pays de leur choix, avec également une aide géné­reuse ; et oui – le retour dans le ter­ri­toire d’Israël, en nombre accep­table, en accord avec nous. Les réfugiés eux-​​mêmes doivent être des par­te­naires à part entière de tous nos travaux.

Je fais confiance à nos deux Etats – Israël et Palestine, vivant côte à côte dans ce petit pays que nous aimons – pour qu’ils se rejoignent rapi­dement sur les plans humain, social, écono­mique, tech­no­lo­gique et culturel, créant une relation qui ne garantira pas seulement notre sécurité mais assurera aussi un déve­lop­pement rapide et la pros­périté pour tous.

Ensemble nous tra­vaillerons pour la paix et la pros­périté dans notre région, en nous appuyant sur des rela­tions étroites avec tous les pays qui nous entourent.

Engagés pour la paix et déter­minés à créer un avenir meilleur pour nos enfants et petits enfants, levons-​​nous et inclinons la tête en mémoire des vic­times innom­brables de notre conflit, juifs et arabes, israé­liens et pales­ti­niens – un conflit qui a duré beaucoup trop longtemps.

UN TEL DIS­COURS est, de mon point de vue, abso­lument essentiel pour ouvrir un nouveau cha­pitre de l’histoire de ce pays.

Au cours de décennies de ren­contres avec des Pales­ti­niens de toutes condi­tions sociales, j’en suis venu à la conclusion que la dimension émotion­nelle du conflit est aussi impor­tante, et peut-​​être plus impor­tante, que sa dimension poli­tique. Un profond sen­timent d’injustice imprègne les esprits et détermine les actions de tous les Pales­ti­niens. Des sen­ti­ments plus ou moins conscients de culpa­bilité per­turbent l’esprit des Israé­liens, et sont à l’origine d’une conviction pro­fonde que les Arabes ne feront jamais la paix avec nous.

Je ne sais pas quand un tel dis­cours sera pos­sible. Cela dépendra de nom­breux fac­teurs impon­dé­rables. Mais ce dont je suis sûr, c’est que sans cela, de simples accords de paix, obtenus par des diplo­mates chi­ca­niers, ne suf­firont pas. Comme l’ont montré les accords d’Oslo, construire une île arti­fi­cielle dans une mer d’émotions tem­pé­tueuses, cela ne peut tout sim­plement pas fonctionner.

LES EXCUSES PUBLIQUES du Premier ministre canadien ne sont pas le seul ensei­gnement que nous pouvons recevoir de ce pays d’Amérique du Nord.

Il y a 43 ans le gou­ver­nement canadien a engagé une démarche extra­or­di­naire pour établir la paix entre la majorité anglo­phone et la minorité fran­co­phone parmi ses citoyens. Leurs rela­tions étaient restées une plaie ouverte depuis l’époque de la conquête bri­tan­nique du Canada français il quelques 250 ans. Il fut décidé de rem­placer le drapeau national canadien, qui était constitué à partir de l’"Union Jack", par un drapeau tota­lement nouveau, avec pour emblème la feuille d’érable.

Á cette occasion, le pré­sident du sénat déclara : "Le drapeau est le symbole de l’unité de la nation, car il repré­sente, indis­cu­ta­blement, tous les citoyens du Canada sans dis­tinction de race, de langue, de croyance ou d’opinion."

Nous pouvons tirer un enseignement de cela, aussi.