"Depuis un an, la diplomatie américaine fait du surplace au Proche-​​Orient"

Robert Malley, lundi 1er février 2010

Quand bien même il se voulait can­didat du chan­gement, M. Obama reste otage du passé, captif invo­lon­taire d’un legs poli­tique qui limite sa marge de manoeuvre et de concepts idéo­lo­giques qui restreignent ses capa­cités d’action.

Au Proche-​​Orient, la pré­si­dence de Barack Obama fut d’emblée marquée par un paradoxe. Autant M. Obama aura profité du peu d’estime dans lequel le monde arabe tenait son pré­dé­cesseur, autant il aura été la proie des espoirs qui furent placés en lui. Le jeune pré­sident a aisément franchi la barre que George Bush avait située bien bas. Il a suffi d’évoquer le nom du nouvel hôte de la Maison Blanche ou qu’il pro­nonce son dis­cours du Caire pour que la région per­çoive les Etats-​​Unis sous un jour nouveau.

Mais le verdict de l’opinion arabe sur M. Obama ne pouvait long­temps dépendre de la seule com­pa­raison avec son pré­dé­cesseur ; c’est à l’aune des immenses espé­rances qu’il avait éveillées et dont il ne pouvait se dérober qu’il allait être jugé. Il aura ainsi suffi d’une année médiocre et sans relief pour que le climat bascule. Béné­fi­ciaire de l’immense dés­illusion engendrée par M. Bush, M. Obama est désormais victime des illu­sions déme­surées qu’il a lui-​​même sus­citées. Le désen­chan­tement - voire, dans cer­tains cas, l’hostilité - à son encontre est à bien des égards injustifié.

De par son par­cours, sa conception du monde et ses ins­tincts, le pré­sident élu a tout de l’anti-Bush. Convaincu de l’importance du conflit israélo-​​palestinien et du rôle central qu’ont à jouer les Etats-​​Unis dans sa réso­lution, et dédai­gnant une grille de lecture sim­pliste dominée par le prisme de la "guerre contre le ter­ro­risme", M. Obama sym­bolise, si ce n’est une rupture franche, du moins un retour à une tra­dition plus prag­ma­tique. Dans la pra­tique, pourtant, dif­ficile de dis­cerner nom­breux motifs de satisfaction.

Les efforts consentis dans l’arène israélo-​​palestinienne, aussi intenses soient-​​ils, n’ont guère été récom­pensés. Les objectifs avoués étaient de geler les colonies de peu­plement, enclencher un pro­cessus de nor­ma­li­sation israélo-​​arabe, renouer les pour­parlers de paix, ren­forcer les soi-​​disant modérés, ainsi que de rétablir la cré­di­bilité amé­ri­caine. Pour l’instant, c’est tout le contraire qui s’est produit.

Effets déso­lants mais inévi­tables : les Pales­ti­niens perdent confiance dans la nou­velle admi­nis­tration, les Arabes doutent et les Israé­liens voient en Barack Obama un néo­phyte qui ne leur inspire ni respect ni estime.

Trois déficits expliquent ce bilan. Déficit tac­tique tout d’abord : choix d’objectifs douteux et irréa­listes (gel complet des colonies de peu­plement, but louable mais auquel même un gou­ver­nement israélien de gauche aurait rechigné) ; puis reniement aussi brutal qu’inexpliqué (qua­li­fi­cation du gel très partiel d’initiative "sans pré­cédent") et, enfin, pres­sions à répé­tition exercées sur Mahmoud Abbas, pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne (afin qu’il accepte de ren­contrer le premier ministre israélien Benyamin Néta­nyahou et qu’il reporte le débat sur le rapport Gold­stone concernant la guerre de Gaza). Victime prin­cipale de cette valse diplo­ma­tique, le diri­geant pales­tinien, que l’administration s’était juré de ren­forcer. Depuis, l’Amérique semble obnu­bilée par le seul souci de renouer les négo­cia­tions alors que leur échec coû­terait à tous bien plus que leur ajour­nement. Entre-​​temps, l’administration n’aura rien fait ou presque pour ras­surer l’opinion publique israé­lienne. De tels erre­ments tac­tiques dénotent une mécon­nais­sance plus pro­fonde - et inquié­tante - des res­sorts poli­tiques aussi bien pales­ti­niens qu’israéliens.

Déficit de vision stra­té­gique ensuite : à l’inverse d’autres chan­tiers, le pro­cessus de paix n’a pas (encore) eu la faveur d’un enga­gement pré­si­dentiel poussé. En dépit de fortes pres­sions internes et externes, et quoi qu’on puisse penser des choix qui ont été faits, Washington a maintenu le cap sur la question ira­nienne, renou­velant ses appels à un dia­logue avec le régime ; c’est que le pré­sident s’est emparé de ce dossier et lui a imparti cohé­rence et conti­nuité. Rien de tel jusqu’à présent dans le cas israélo-​​palestinien. Là, hormis la pro­cla­mation de vagues prin­cipes - cen­tralité du conflit, impor­tance du rôle amé­ricain, illé­gi­timité des colonies de peu­plement -, M. Obama ne semble pas savoir pré­ci­sément où il veut aller et au prix de quels risques poli­tiques. Cela peut se com­prendre. De la réforme du plan de santé au redres­sement écono­mique en passant par l’Afghanistan ou l’Irak, l’hôte de la Maison Blanche fait face à des épreuves autrement prio­ri­taires. Mais au sein d’une admi­nis­tration plus pré­si­den­tielle que celles de ses pré­dé­ces­seurs, l’absence de direction claire pro­venant du bureau Ovale est inévi­ta­blement géné­ra­trice de flot­tement. L’indécision se sent. Les acteurs locaux en profitent.

Le troi­sième déficit, le plus grave, concerne le manque d’ajustement à la nou­velle donne régionale. Depuis 2000, date à laquelle les démo­crates étaient pré­cé­demment au pouvoir, le contexte, les repères et même les pro­ta­go­nistes ont radi­ca­lement changé. Les tra­di­tionnels relais de l’influence amé­ri­caine - Egypte, Jor­danie ou Arabie saoudite - sont essoufflés. D’autres acteurs ont, depuis, appro­fondi leur pré­sence dans l’arène pales­ti­nienne et pèsent de tout leur poids au sein de l’opinion publique : c’est le cas de l’Iran, de la Syrie ou même de la Turquie.

Consé­quence en grande partie des choix désas­treux du pré­sident George Bush, les Etats-​​Unis ne sont pas ceux qu’ils étaient naguère, ayant dilapidé prestige et autorité. La scène pales­ti­nienne s’est consi­dé­ra­blement émiettée, poli­ti­quement, idéo­lo­gi­quement et géo­gra­phi­quement. Impos­sible doré­navant de bâtir une stra­tégie cré­dible fondée exclu­si­vement sur la Cis­jor­danie, le Fatah, l’Autorité pales­ti­nienne ou ses dirigeants.

Quant à l’outil amé­ricain de pré­fé­rence - négo­cia­tions bila­té­rales entre Israël et l’OLP sur un statut final -, il est de plus en plus désuet et dis­crédité. Pales­ti­niens et Israé­liens s’accordent chaque jour davantage pour ne plus croire qu’elles puissent déboucher sur une paix véri­table ou qu’un éventuel accord puisse satis­faire à leurs besoins les plus pro­fonds. Il est temps de changer de méthode et, même, d’objectif. Quand bien même il se voulait can­didat du chan­gement, M. Obama reste otage du passé, captif invo­lon­taire d’un legs poli­tique qui limite sa marge de manoeuvre et de concepts idéo­lo­giques qui restreignent ses capa­cités d’action.

La méprise n’a rien d’inhabituelle - on se convainc de pouvoir mieux faire ce que son devancier avait fait mal, sans se rendre compte que les fon­de­ments eux-​​mêmes étaient erronés et non pas seulement la manière. Division de la région entre "modérés" et "radicaux", appui aux uns et boy­cottage des autres, dés­in­térêt envers Gaza et son drame huma­ni­taire, exhor­ta­tions creuses pour la paix : de tout cela découle un écart frappant entre ce que font les Etats-​​Unis et ce qui se fait au Proche-​​Orient.

De là cette impression de sur­place, contrecoup d’une diplo­matie amé­ri­caine qui s’agite dans le vide. Que Barack Obama ait passé l’an I de sa pré­si­dence à vérifier la per­ti­nence de concep­tions périmées n’a rien de sur­prenant. On ne se défait pas faci­lement d’un héritage poli­tique ou idéo­lo­gique. C’est main­tenant, alors que l’administration achoppe sur des réa­lités en décalage avec sa vision, que com­mence l’épreuve de vérité. Parmi les innom­brables défauts de la pré­si­dence de George Bush, la prin­cipale sans doute était son inca­pacité à se renou­veler et à adapter ses dogmes aux réa­lités du terrain. Au nouveau pré­sident de prouver qu’il peut faire mieux, et autrement.

Robert Malley est directeur du pro­gramme Moyen-​​Orient de l’International Crisis Group, ancien conseiller du pré­sident Clinton pour les affaires israélo-​​arabes.