Depuis des années une puissance nucléaire existe au sein du Moyen Orient

George Monbiot, samedi 24 novembre 2007

Quand les Etats-​​Unis et le Royaume-​​Uni diront-​​ils la vérité sur les armes israé­liennes ? L’Iran ne lance pas une course aux armes ato­miques, il entre dans la course existante.

George Bush et Gordon Brown ont raison : Il ne devrait y avoir aucune arme ato­mique au Moyen-​​Orient. Le risque d’un conflit nucléaire y serait plus grand que nulle part ailleurs. Toute nation déve­loppant ces armes devrait s’attendre à une réaction très ferme de la com­mu­nauté inter­na­tionale. Alors, quand donc imposeront-​​ils des sanc­tions à l’Israël ?

Comme eux, je crois que l’Iran tente d’acquérir la bombe. Je crois aussi qu’il devrait en être découragé en par la com­bi­naison de pres­sions écono­miques et d’incitations. Je crois que Bush et Brown, qui main­tiennent leurs arsenaux nucléaires malgré leurs enga­ge­ments vis-​​à-​​vis du Traité de non pro­li­fé­ration, ne sont pas en mesure de donner des leçons à quiconque.

Mais si, comme M. Bush le croit, la pro­li­fé­ration de telles armes nucléaires « serait une menace dan­ge­reuse pour la paix mon­diale, » pourquoi aucun d’entre eux ne mentionne-​​t-​​il jamais le fait qu’ Israël possède de 60 à 80 ogives nucléaires, selon un rapport récent de l’agence amé­ri­caine du ren­sei­gnement militaire ?

Offi­ciel­lement, le gou­ver­nement israélien main­tient une position "d’ambiguïté nucléaire" : ne confirmant ni ne niant la pos­session d’armes nucléaires. Mais qui­conque a examiné le sujet sait qu’il s’agit d’une for­mu­lation qui n’a qu’un seul objet : per­mettre aux Etats-​​Unis de continuer à ignorer ses propres lois, qui lui inter­disent de fournir une assis­tance a un pays pos­sédant des armes de des­truction massive inter­dites. La fiction de cette ambi­guïté est féro­cement défendue. En 1986, lorsque le tech­nicien du nucléaire Mor­dechai Vanunu a transmis au Sunday Times des photos de l’usine israé­lienne de bombes nucléaires, il a été attiré de la Grande-​​Bretagne vers Rome, drogué et kid­nappé par les agents du Mossad, avant d’être jugé en secret en Israël et condamné à 18 ans de prison. Il a purgé 12 ans dans une cellule à l’isolement, avant d’être à nouveau empri­sonné durant six mois peu après sa libération.

En décembre 2006, le Premier ministre israélien Ehud Olmert a laissé entendre par mégarde qu’Israël pos­sédait des armes ato­miques, « comme les Etats-​​Unis, la France et la Russie. » Les membres de l’opposition à son gou­ver­nement, furieux, ont attaqué Olmert pour son « manque de pru­dence frisant l’irresponsabilité. » Mais l’aide des Etats-​​Unis continue tou­jours, sans restriction.

Les fas­ci­nants docu­ments déclas­sifiés l’année der­nière par les archives de l’Agence de la Sécurité Nationale amé­ri­caine prouvent que le gou­ver­nement amé­ricain était au courant dès 1968 qu’Israël déve­loppait une arme nucléaire. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’une pre­mière arme avait déjà été construite à cette époque. Le contraste est aujourd’hui éclatant avec les efforts actuels du gou­ver­nement amé­ricain pour empêcher l’Iran de d’obtenir la bombe.

A cette époque, les diplo­mates amé­ri­cains pres­saient la Maison Blanche de réa­liser une vente de 50 Phantom F-​​4 à Tel-​​Aviv, qui soit condi­tionnée par un abandon du pro­gramme nucléaire israélien. Une note du Bureau des Affaires Moyen-​​Orientales au Secré­taire d’Etat en octobre 1968 révèle que cette com­mande aurait fait des USA le « four­nisseur prin­cipal de l’armée israé­lienne, » et ceci pour la pre­mière fois. En retour les USA devaient exiger des « enga­ge­ments qui ren­draient plus dif­ficile pour Israël la décision d’aller vers le nucléaire. » Une telle pression, selon ce document, était requise de façon urgente. La France venait d’effectuer la pre­mière livraison d’une série de mis­siles à moyenne portée, et Israël s’apprêtait à les équiper d’ogives nucléaires.

Vingt jours plus tard, le 4 novembre 1968, lorsque l’adjoint au ministre de la défense ren­contra Yitzhak Rabin, alors ambas­sadeur à Washington, celui-​​ci « n’a pas discuté [les] infor­ma­tions sur les capa­cités nucléaires et les mis­siles israé­liens , » pré­cisent ces docu­ments. Il a tout sim­plement refusé d’en parler. Quatre jours plus tard, Rabin a annoncé que cette pro­po­sition était « abso­lument inac­cep­table pour [Israël] . » Le 27 novembre le gou­ver­nement de Lyndon Johnson acceptait des assu­rances d’Israël affirmant qu’il « ne serait pas la pre­mière puis­sance du Moyen Orient à y intro­duire des armes nucléaires. »

Comme le montrent les docu­ments de l’époque, les offi­ciels amé­ri­cains savaient que cette pro­messe n’était pas tenue avant même d’être pro­noncée. L’enregistrement d’une conver­sation télé­pho­nique entre Henri Kis­singer et un fonc­tion­naire en juillet 1969 révèle que Richard Nixon était « très défiant concernant l’annulation du contrat des Phantom, » malgré l’évidente non obser­vation par Israël de cet accord. Le contrat a été réalisé, et depuis lors l’administration amé­ri­caine a cir­convenu ses propres ser­vices afin de pré­server le men­songe d’Israël. En août 1968 des fonc­tion­naires amé­ri­cains furent envoyés « ins­pecter » l’usine nucléaire de Dimona. Mais un document du Dépar­tement d’Etat révèle que « le gou­ver­nement amé­ricain n’est pas préparé a sou­tenir un véri­table effort d’inspection dans lequel les membres de l’équipe puissent se sentir auto­risés à poser direc­tement des ques­tions impor­tantes et/​ou insister pour être auto­risés à consulter les archives, journaux d’exploitation, maté­riels, et autres. L’équipe a été avertie de façon implicite d’éviter les contro­verses, de se com­porter en gent­leman et de ne pas mettre en question les projets de leurs hôtes. »

Nixon a refusé de trans­mettre les minutes des conver­sa­tions entre le premier ministre Golda Meir et Wally Barbour, l’ambassadeur amé­ricain en Israël. Meir et Nixon semblent s’être mis d’accord pour que le pro­gramme nucléaire puisse aller de l’avant, à condition qu’il reste secret.

Depuis lors, le gou­ver­nement amé­ricain a continué à pro­téger ce projet. Tous les six mois, les ser­vices de ren­sei­gnement four­nissent au Congrès des rap­ports sur les tech­no­logies acquises par les nations étran­gères qui sont « uti­li­sables pour la pro­duction ou le déve­lop­pement des armes de des­truction massive. » Ces rap­ports étudient les pro­grammes de l’Inde, du Pakistan, de la Corée du Nord, de l’Iran et d’autres pays, mais pas d’Israël. A chaque fois que des états ont tenté de faire pression sur Israël pour qu’il signe le Traité de non Pro­li­fé­ration, les USA et les gou­ver­ne­ments euro­péens ont bloqué ces ini­tia­tives. Israël s’est également dis­pensé de rejoindre les conven­tions inter­na­tio­nales sur les armes chi­miques et biologiques.

En refusant de signer ces traités, Israël s’assure de n’avoir jamais à subir d’inspection. Au moment où les ins­pec­teurs de l’Agence Inter­na­tionale de l’Energie Ato­mique arpentent les usines ira­niennes, posent des scellés sur ses réser­voirs d’uranium et le dénoncent lorsqu’il refuse de coopérer, ils n’ont pas l’autorisation légale d’inspecter les ins­tal­la­tions israé­liennes. Lorsque le gou­ver­nement israélien se plaint, comme il l’a fait la semaine der­nière, que les res­pon­sables de l’AIEA se « cache la tête dans le sable sur le pro­gramme nucléaire iranien » on ne peut que rester bouche bée devant tant d’impudence.

Certes, l’Iran d’Ahmadinejad est un état dan­gereux et impré­vi­sible, impliqué dans des actes de ter­ro­risme à l’étranger. Le pré­sident iranien nie l’Holocauste et s’oppose à l’existence d’israël. Pendant la guerre Iran-​​Irak, l’Iran a répondu aux bom­bar­de­ments chi­miques de Saddam Hussein avec des armes chi­miques de sa fabri­cation. Mais Israël sous la direction d’Olmert est également un état impré­vi­sible et dan­gereux, lui aussi impliqué dans des actes de ter­ro­risme à l’étranger. Voilà deux mois de cela il bom­bardait un site en Syrie -dont la des­ti­nation fait l’objet d’intenses polé­miques. L’année der­nière il a lancé une guerre d’agression contre le Liban. Il continue d’occuper le ter­ri­toire pales­tinien. En février 2001, selon la BBC, il a utilisé des armes chi­miques à Gaza, où 180 per­sonnes ont été admises à l’hôpital, atteintes de convul­sions sévères. Les armes nucléaires aux mains d’Israël sont sûrement aussi dan­ge­reuses que des armes nucléaires en Iran.

Quand donc nos gou­ver­ne­ments cesseront-​​ils d’être silen­cieux ? Quand donc reconnaîtront-​​ils qu’existe déjà une puis­sance nucléaire au Moyen Orient, et qu’elle repré­sente une menace exis­ten­tielle pour ses voisins ? Quand admettront-​​ils que l’Iran ne lance pas la course aux arme­ments, mais la rejoint ? Quand demanderont-​​ils que les règles qu’ils imposent à l’Iran doivent aussi s’appliquer à Israel ?