Déjà vu !

Dans les années 70 et 80, le gouvernement israélien déclarait qu’il ne négocierait jamais avec l’OLP. Ce sont des terroristes. Ils ont une charte qui appelle à la destruction d’Israël. Arafat est un monstre, un second Hitler. Alors, jamais, jamais, jamais... Maintenant nous entendons de nouveau le même refrain.

Uri Avnery, lundi 30 janvier 2006

SI ARIEL Sharon n’avait pas été dans un coma profond, il aurait sauté de joie hors de son lit.

La victoire du Hamas comble ses espoirs les plus profonds.

Pendant toute une année, il a fait tout son possible pour discréditer Mahmoud Abbas. Sa logique était évidente. Les Américains voulaient qu’il négocie avec Abbas. De telles négociations auraient inévitablement conduit à une situation qui l’aurait contraint à abandonner presque toute la Cisjordanie. Sharon n’avait aucune intention de le faire. Il voulait annexer environ la moitié du territoire. Donc il devait se débarrasser d’Abbas et de son image de modéré.

Au cours de l’année dernière, la situation des Palestiniens a empiré de jour en jour. Le dispositif de l’occupation a rendu toute vie normale et tout commerce impossibles. Les colonies de Cisjordanie ont été continuellement étendues. Le Mur, qui ampute la Cisjordanie d’environ 10% de son territoire, était en voie d’achèvement. Aucun prisonnier important n’a été libéré. Le but était de convaincre les Palestiniens qu’Abbas était faible (« un poulet sans plumes », comme le qualifiait Sharon), qu’il ne pouvait rien réussir, que proposer la paix et observer un cessez-le-feu ne conduisaient nulle part.

Le message aux Palestiniens était clair : « Israël ne comprend que le langage de la force. »

Aujourd’hui, les Palestiniens ont amené au pouvoir un parti qui parle ce langage.

POURQUOI le Hamas a-t-il gagné ?

Les élections palestiniennes comprennent, comme les élections allemandes, deux parties. La moitié des membres du Parlement sont élus sur des listes de partis (comme en Israël) et l’autre moitié sont élus individuellement dans leurs districts. Cela à donné au Hamas un énorme avantage.

Dans les élections par listes, le Hamas n’a gagné qu’à une faible majorité. Cela fait penser que, en ce qui concerne la ligne politique générale, la majorité n’est pas éloignée du Fatah - deux Etats, paix avec Israël.

De nombreuses voix qui sont allées au Hamas n’avaient rien à voir avec la paix, la religion et le fondamentalisme mais avaient un caractère protestataire. L’administration palestinienne, presque exclusivement aux mains du Fatah, est entachée de corruption. « L’homme de la rue » avait le sentiment que les gens d’en haut ne se souciaient pas de lui. Le Fatah a également été sanctionné pour la terrible situation créée par l’occupation.

La gloire des martyrs et l’indomptable combat contre l’armée Israélienne tellement supérieure ont également ajouté à la popularité du Hamas.

Dans les élections individuelles au niveau régional, la situation du Hamas a été encore meilleure. Le Hamas avait des candidats plus crédibles, non contaminés par la corruption. Son organisation de parti a été bien supérieure, ses membres beaucoup plus disciplinés. Dans chaque district, il y avait par contre plusieurs candidats du Fatah en compétition. Après la mort de Yasser Arafat, il n’y a aucun dirigeant fort qui soit capable d’imposer l’unité. Marouane Barghouti, qui aurait peut-être pu jouer ce rôle, est détenu dans une prison israélienne - autre gros cadeau israélien au Hamas.

LES GENS QUI croient dans les théories de la conspiration peuvent affirmer que le Hamas fait partie d’un plan israélien tortueux.

Certains croient même que le Hamas était une invention israélienne dès le tout début. C’est, bien sûr, très exagéré. Mais il est vrai que, dans les années qui ont précédé la première intifada, l’organisation islamique était pratiquement le seul groupe palestinien qui pouvait circuler librement dans les territoires occupés.

Voilà le raisonnement : notre ennemi est l’OLP. Les islamistes détestent l’OLP laïque et Yasser Arafat. Donc nous pouvons les utiliser contre l’OLP.

De surcroît, alors que toutes les institutions politiques étaient interdites, et que même les Palestiniens qui travaillaient pour la paix étaient arrêtés pour activité politique illégale, personne ne pouvait contrôler ce qui se passait dans les mosquées. « Tant qu’il prient, ils ne tirent pas » était l’opinion naïve qui prévalait dans le gouvernement militaire israélien.

Quand la première intifada a été déclenchée à la fin de 1987, cela s’est avéré faux. Le Hamas a été formé, en partie pour concurrencer les combattants du Djihad islamique. Dans un court laps de temps, le Hamas est devenu l’âme du soulèvement armé. Mais pendant presque un an, les services de sécurité israéliens n’ont rien fait contre ses membres. Puis la politique a changé et le Cheikh Ahmed Yassine, le chef spirituel, a été arrêté.

Tout ceci est arrivé plus par stupidité que dans le cadre d’un plan établi. Aujourd’hui, le gouvernement israélien se trouve face à une direction Hamas démocratiquement élue par le peuple.

ET MAINTENANT ? Eh bien, un fort sentiment de déjà vu.

Dans les années 70 et 80, le gouvernement israélien déclarait qu’il ne négocierait jamais avec l’OLP. Ce sont des terroristes. Ils ont une charte qui appelle à la destruction d’Israël. Arafat est un monstre, un second Hitler. Alors, jamais, jamais, jamais...

A la fin, après beaucoup d’effusion de sang, Israël et l’OLP se sont reconnus mutuellement et les accords d’Oslo ont été signés.

Maintenant nous entendons de nouveau le même refrain. Terroristes. Assassins. La charte du Hamas appelle à la destruction d’Israël. Nous ne négocierons jamais jamais jamais avec eux.

Tout cela arrange bien le parti Kadima de Sharon, qui appelle ouvertement à l’annexion unilatérale de territoires (« fixant les frontières d’Israël unilatéralement »). Cela aidera le Likoud et les faucons du parti travailliste dont la litanie est « nous n’avons aucun partenaire pour la paix », ce qui signifie : au diable la paix !

Peu à peu, le ton changera. Les deux parties, et les Américains également, arrêteront de camper sur leurs positions. Le Hamas déclarera qu’il est prêt à des négociations et trouvera quelques bases religieuses pour le faire. Le gouvernement israélien (probablement dirigé par Ehoud Olmert) s’inclinera devant la réalité et la pression américaine. L’Europe oubliera ses slogans ridicules.

A la fin, chacun sera d’accord pour dire qu’une paix dans laquelle le Hamas est l’un des partenaires est meilleure qu’une paix avec le Fatah seul.

Prions que pas trop de sang sera versé avant d’en arriver là.