Deir Yassin, 60 ans après

Dominique Ballereau, jeudi 17 avril 2008

Com­mé­mo­ration du mas­sacre de Deir Yassin sur les lieux-​​mêmes de la tra­gédie, soixante ans après (10 avril 2008)

Le mas­sacre de Deir Yassin, le 9 avril 1948, fut l’un des plus hauts faits ter­ro­ristes de la com­mu­nauté juive de Palestine (le Yichouv) contre la popu­lation arabe locale. Ces actes bar­bares avaient pour but de pro­voquer l’un des pre­miers net­toyages eth­niques de l’après-guerre.

La veille du mas­sacre, le chef mili­taire pales­tinien Abdel Kader al-​​Husseini meurt au cours de la bataille du Castel, sur la route reliant Tel Aviv à Jéru­salem. Les com­bat­tants arabes sont démo­ra­lisés et se replient de la région. Deir Yassin, petit village musulman proche du lieu de la bataille, est livré à lui-​​même.

Le 9 avril au matin, deux bandes armées juives, l’Irgoun et le Lehi, attaquent le village, mais face à la résis­tance de ses défen­seurs pales­ti­niens, des éléments de la Haganah et du Palmach prêtent main forte aux assaillants et achèvent sa conquête. Les deux groupes ter­ro­ristes juifs attaquent alors la popu­lation civile sans défense et laissent plus de 100 vic­times sur le terrain.

L’histoire de six dames âgées et d’un vieux monsieur

Ce 10 avril 2008 à 16 heures, nous nous retrouvons dans le quartier de Givat Shaul, à quelques kilo­mètres à l’ouest de Jéru­salem. Le rendez-​​vous a été fixé au croi­sement des rues Kanfei Nesharim et Azulay. La com­mé­mo­ration du mas­sacre de Deir Yassin est une ini­tiative de l’association israé­lienne des droits de l’homme « Zochrot » (sou­venir en hébreu) et de « Deir Yassin Remem­bered », une orga­ni­sation amé­ri­caine pour le sou­venir. Les mili­tants de Zochrot portent des tee-​​shirts noirs marqués du nom de leur asso­ciation, en arabe, en hébreu et en anglais. Autour de nous, des jour­na­listes inter­rogent les mili­tants, filment le regrou­pement. Une horde de soldats et de poli­ciers, parfois en armes, nous entourent, et retrans­mettent en direct nos faits et gestes.

A l’écart et assis dans un minibus, six dames âgées et un vieux mon­sieur, tous pales­ti­niens, attendent que le cortège démarre. Ils ont entre 70 et 80 ans, et sont parmi les der­niers témoins de la tra­gédie de Deir Yassin. Zochrot les a invités à par­ti­ciper à cette marche du sou­venir, et leurs témoi­gnages seront essentiels.

Omar est un sym­pa­thique Pales­tinien d’Israël, la qua­ran­taine sportive et éner­gique. Il mène le cortège jusqu’au village martyre, en alternant inter­views des 7 témoins pales­ti­niens et haltes de recueillement devant les ruines aujourd’hui aban­données dans les herbes folles. Eitan Bron­stein, le Directeur de Zochrot, par­le­mente avec la police pour un bon dérou­lement de la marche. Il dis­tribue pan­cartes, pan­neaux et banderoles.

Il y a de nom­breux Israé­liens, souvent jeunes, des étrangers. J’ai noté la pré­sence de 4 Français de l’AFPS-Rouen. Trois pan­neaux portent les noms de la cen­taine de vic­times, écrits en arabe et en hébreu. Bientôt les 7 invités pales­ti­niens nous rejoignent et le groupe d’une soixan­taine de per­sonnes com­mence sa lente marche. Nous tra­versons la rue Kanfei Nesharim puis la suivons sur la gauche sur environ deux kilomètres.

Omar et le vieux mon­sieur pales­tinien se tiennent par la main. Il s’appelle Abdel­kader Zidane. De sa main libre, et pendant qu’ils marchent len­tement, Omar tient un micro devant la bouche de son com­pagnon. Celui-​​ci raconte, la voix éteinte et hési­tante, ce que fut le cal­vaire de son village tandis qu’Omar traduit ses paroles en hébreu. Pour moi, qui ne com­prends aucune de ces langues, je demande aux jeunes Israé­liens pré­sents de me délivrer quelques bribes de tra­duction en anglais, ce qu’ils font avec dévouement.

Les pas­sants israé­liens qui nous croisent lisent atten­ti­vement les pan­neaux et ban­de­roles. Si la plupart repartent sans com­men­taire, d’autres abreuvent les orga­ni­sa­teurs israé­liens d’insultes : « quand les Arabe seront une majorité dans notre pays, que diras-​​tu ?… » Nos amis israé­liens ne répondent pas à ces propos racistes.

Au bout d’une heure de marche, apparaît sur notre gauche un vaste terrain vague où nous observons un chaos de blocs détruits au milieu d’une végé­tation à l’abandon. Avec sa canne, Abdel­kader nous montre les anciennes maisons, une à une. « Ici habitait… » Les caméras de télé­vision tournent pra­ti­quement en continu. Les 6 dames, timides, hésitent à répondre. Puis peu à peu, leurs langues se délient. Dans des san­glots à peine retenus, elles racontent les cau­chemars de enfance.

Nous pour­suivons la marche puis tournons sur notre gauche, rue Kat­se­ne­len­bogen, en lon­geant sur son côté per­pen­di­cu­laire le terrain vague pré­cédent. Des auto­mo­bi­listes furieux nous claxonnent, mais nos poli­ciers leur font signe de se calmer. Au bout de 100 mètres, nous trouvons sur notre droite les restes du village de Deir Yassin, aujourd’hui trans­formé en asile psy­chia­trique. L’entrée est barrée par une porte mobile, et nous ne ren­trerons pas sur le site sacré. Deux gar­diens nous observent d’un air rigolard. Ils ont par­fai­tement compris l’objet de notre visite.

Puis nous lon­geons le village, entouré d’une haie métal­lique parallèle à la rue. Nous remar­quons de vieux murs délabrés, immé­dia­tement iden­tifiés par Abdel­kader. Au bout de 300 mètres, la haie se sépare de la rue et se dirige vers une petite colline, qui domine des ter­rains de sport où jouent des ado­les­cents. Arrivés au sommet, nous faisons une longue halte qui nous per­mettra de dia­loguer avec nos invités palestiniens.

Les trois pan­neaux cou­verts des noms des martyrs de Deir Yassin sont posés contre la haie, et chacun s’écarte pour former un demi cercle. Les 6 dames aux regards absents, belles dans leurs longues robes, s’en approchent et, len­tement, lisent les noms un à un. Des doigts se tendent vers un nom, puis un autre. « C’était ma mère, mon père, mon frêre, ma soeur… » Le silence est chargé d’émotion et de dignité. L’une des dames tombe en san­glots, aus­sitôt entourée et récon­fortée par ses amies. Soixante ans de deuil et de douleur remontent à la surface, et nous souf­frons tous avec elles.

Puis Abdel­kader nous raconte les événe­ments du 9 avril 1948 avec une éton­nante mémoire. Membre de la garde armée qui pro­té­geait le village, il a fait le coup de feu contre ceux qui vou­laient les anéantir. Après la tuerie, les Pales­ti­niens res­capés partent pour des camps de réfugiés. L’une des Pales­ti­niennes vit aujourd’hui dans un camp proche de Jéru­salem, mais on veut l’expulser une nou­velle fois pour construire une route. Le long dia­logue entre Omar et son com­pagnon se poursuit, riche en récits de pre­mière main.

Bientôt, il faut nous résoudre à clore la céré­monie. Nos 7 amis pales­ti­niens nous remer­cient du fond du cœur. Fatma, l’une des six dames, s’approche de moi, me prend par le bras et me dit : « chou­krane ». Ce geste restera pré­cieux pour moi. Abdel­kader a droit à la conclusion : « Nothing but memory ». Le groupe se frag­mente, les caméras se rangent, les voi­tures démarrent et la colline est rendue à ses pro­me­neurs habi­tuels alors que le soleil décline sur l’horizon.