De père en fils

Christophe Kantcheff, samedi 25 juillet 2009

Dans « The Time that remains », Elia Suleiman raconte les Pales­ti­niens d’Israël à travers sa famille.

Écrit à partir des sou­venirs d’enfance et d’adolescence d’Elia Suleiman, ajoutés à ceux de son père quand il était jeune adulte, les armes à la main, The Times that remains (le Temps qu’il reste) aurait pu se réduire au récit familial, celui de Pales­ti­niens devenus des Arabes israé­liens en 1948, à la création de l’État d’Israël, récit recoupant ainsi l’histoire du Proche-​​Orient. Une sorte de Porte du soleil – le film de Youri Nas­rallah adapté du roman d’Elias Khoury –, mais dans une tonalité toute dif­fé­rente, très per­son­nelle, inti­miste, archi-​​stylisée, et dont l’action se déroule à l’intérieur des fron­tières du nouvel État. Pré­ci­sément : à Nazareth.

Mais The Times that remains est aussi un film au présent, où le cinéaste inter­prète son propre per­sonnage, inter­ro­geant impli­ci­tement celui qu’il est devenu par rapport à son pays, et de quelle manière il s’y inscrit. La superbe séquence d’ouverture est, de ce point de vue, réel­lement trou­blante. Ins­tallé à l’arrière d’un taxi qui l’a pris en course à ­l’aéro­port, Elia Suleiman, à peine dis­cer­nable, se tient dans la ­pénombre tandis que le chauffeur, au premier plan, finit par se perdre alors que s’abat un violent orage, et par demander de l’aide dans son émetteur radio en répétant : « Où suis-​​je ? » Der­rière lui, la sil­houette d’Elia Suleiman reste de marbre, comme s’il fallait com­prendre que l’homme qui revient dans son pays, et dans ses sou­venirs, est lit­té­ra­lement un revenant, un spectre, un fantôme, embarqué dans ce taxi tel un bateau malmené, puis échoué. La vision a quelque chose d’apocalyptique, qui restera comme une ombre portée sur la suite.

1948, les années 1960, les années 1970, et aujourd’hui sont les quatre moments sur les­quels s’arrête le film. Même s’il est le plus dra­ma­tique, le premier est aussi le plus glo­rieux, parce qu’il est le temps de l’action. C’est le moment où le courage et les convic­tions ne se dis­cutent pas. Elia Suleiman montre la résis­tance pales­ti­nienne à Nazareth, dont son père (Saleh Bakri) a fait partie jusqu’à son arres­tation et à ce qu’il soit laissé pour mort. Il le fait à sa manière, avec des plans très com­posés, épurés, souvent sai­sis­sants, qui ne dédaignent pas le détail comique, mais sans la dis­tance iro­nique qui se ren­forcera ensuite. On y voit, par ­exemple, des soldats israé­liens grimés en Pales­ti­niens tuer à bout portant une femme. On y entend que les Israé­liens chassent les popu­la­tions locales vers les fron­tières, ce qui contredit la vulgate offi­cielle selon laquelle les Pales­ti­niens sont partis de leur plein gré.

Dans les décennies sui­vantes, les Pales­ti­niens d’Israël sont devenus des citoyens de seconde zone, sus­pects, qu’on cherche à assi­miler, comme l’évoquent les séquences du jeune Elia à l’école, parmi les plus réussies : celle où sa classe de petits Arabes reçoit le premier prix de chant hébraïque ; ou quand il se fait répri­mander par son ins­ti­tuteur pour avoir dit que l’Amérique était un pays colo­nia­liste ou impé­ria­liste… Des idées qu’il tient évidemment de ses parents. Impli­ci­tement, The Time that remains est un film sur la trans­mission. La famille d’Elia partage la même colère rentrée face à l’humiliation lan­ci­nante. Et lors de l’annonce de la mort de Nasser, les mêmes larmes coulent sur le visage du père, de la mère et du jeune garçon. Mais il s’agit d’une trans­mission sym­bo­lique, qui, sans être explicite, et encore moins théo­rique, forme une vision cri­tique, poli­tique, mais pas un combattant.

En effet, si l’image qui ressort de la famille du cinéaste est celle de parents aimants, où la ten­dresse n’est jamais épuisée, la figure héroïque du père contraste avec celle du fils, que l’on retrouve à l’âge adulte posant un regard impas­sible sur l’absurdité des situa­tions et l’évolution du monde, témoin plutôt qu’acteur, constamment muet et souvent vêtu d’un humble pyjama.

The Time that remains n’est pas un film militant, et Elia Suleiman n’est pas le porte-​​parole ou l’historiographe du peuple dont il est issu. Son arme est l’ironie cin­glante et l’imaginaire son échap­pa­toire. Quand par exemple, à Ramallah, il filme la dis­pro­portion des forces, avec un char pointant son canon sur un jeune Pales­tinien occupé à télé­phoner dans la rue et à pré­parer sa sortie en boite de nuit ; ou, dans cette fameuse scène où il saute à la perche au-​​dessus du mur dit « de sécurité ». Elia Suleiman n’imagine pas qu’il le perce ou le fait exploser : il le dépasse, l’annihile. Et explore ici les res­sources du cinéma avec un geste exu­toire, fan­tas­ma­tique, libé­rateur. Le fils, alors, se hisse à la hauteur du père.

En salle le 12 août.