Dans Naplouse envahie par les chars

François Legeait, dimanche 1er juillet 2007

Soudain devant cette horreur concrète, tan­gible, je sens poindre une cer­titude éton­nante, para­doxale, étran­gement opti­miste : jamais ils n’arracheront ce peuple à ses pierres, à ses arbres, à sa terre, tant il fait corps avec eux !

Naplouse, mercredi 27 juin

Vers 21 heures Amar et Sami m’appellent de Rafidia pour aller boire un verre et fumer le nar­guilé, mais après une longue journée à Tul­karem je suis crevé et je décline l’invitation. Je m’écroule sur mon lit… Pas pour long­temps : peu après 23 heures un colonne de véhi­cules de l’armée israé­lienne passe sur l’avenue, juste sous nos fenêtres. Jeeps, blindes, bulldozers…

Avant qu’ils soient hors de vue je suis avec mon appareil photo sur le toit où Adam, mon coloc anglais, m’a prévédé. Ils sont dans le centre ville. Nom­breux coups de feu. D’en haut on aperçoit les jeeps et les bull­dozers qui manoeuvrent, entrant et sortant de la vieille ville d’où, à deux reprises, s’élèvent d’importants nuages de fumée. La nuit est claire, la lune presque pleine, c’est un atout pour les Israé­liens. Un énorme pro­jecteur balaie la ville depuis la colline au nord-​​ouest ; de temps en temps son faisceau sur­puissant passe sur notre poste d’observation, et nous nous apla­tissons (et nous taisons, comme s’il pouvait nous entendre !) en attendant qu’il soit passé. Nous échan­geons à voix basse des com­men­taires sur ce que nous réus­sissons à aper­cevoir : "les revoilà !"… "ils y retournent !" … "un bull­dozer, une jeep et trois blindés !"…

Vers une heure des tirs nourris com­mencent à se faire entendre à l’est, sans doute à Balata Camp. Plu­sieurs véhi­cules quittent d’ailleurs la ville pour se diriger dans cette direction. Les rares autre véhi­cules à cir­culer encore sont des ambu­lances qui des­cendent et remontent l’avenue - l’hôpital se trouve au bout de celle-​​ci, à un kilo­mètre à peine. Deux fortes explo­sions se pro­duisent encore et me font sur­sauter. Le sommeil me rat­trape, je lutte pour ne pas m’endormir avant la fin du film. Dimanche dernier ils étaient repartis vers 3h du matin. Les déto­na­tions se font plus espacées, il y moins de mou­vement aussi, mais ils n’ont pas l’air de vouloir s’en aller. Fina­lement, vaincu par la fatigue, je retourne me coucher vers 3h30. Demain grasse matinée, inch’ Allah.

Jeudi 28 juin :

réveil 8h, premier réflexe : regarder par la fenêtre. Il y a un blindé dans le car­refour : "ils" sont tou­jours là ! A peine le temps de prendre une douche, Amar, Sami et Juliana, une bénévole bré­si­lienne, débarquent. Adam, lui, dort encore. Yallah ? Yallah ! Avant 8h30 nous sommes dans le centre ville, quasi désert, mais occupé par des dizaines de véhi­cules armés - peu de soldats sont visibles. Quelques femmes contournent les blindés à la recherche des rares magasins ouverts. Elles savent qu’une opé­ration qui se pro­longe au delà d’une nuit peut durer des jours.

La vieille ville est tota­lement bouclée, on ne peut ni y entrer, ni en sortir. Un gigan­tesque bull­dozer bloque le bou­levard au niveau de l’hôpital, devant lequel sta­tionnent deux blindés. Dans le centre ville de petits groupes de jeunes lancent des pierres vers les jeeps ; les soldats ripostent avec des gaz et tirent à balles réelles. Ici et là les lacrymos se mêlent à la fumée noire des pneus enflammés. A l’entrée d’une rue menant dans la vieille ville, obs­truée par un blindé, quelques per­sonnes nous font signe. Elles apportent des pro­vi­sions pour leurs enfants, mais les mili­taires refusent de les laisser passer. Elles attendent là depuis trois heures. Nous tentons d’intervenir mais c’est un dia­logue de sourds. Les soldats se montrent mépri­sants envers les Pales­ti­niens et agressifs envers nous. Le haut-​​parleur du blindé nous crache à plu­sieurs reprises "Go away, this is a res­tricted area. GO AWAY !" Allez vous-​​en ! Il faudra encore près de trois quarts d’heure de ce face à face stressant avant de par­venir à les faire passer, notamment grâce à l’intervention d’Amar, qui parle hébreu : il a appris en Israël, en prison.

A midi nous nous rendons à l’hôtel Yasmeen où Mohammed, le coor­di­nateur de l’ISM (Inter­na­tional Soli­darity Movement) s’efforce de mobi­liser les rares étrangers pré­sents en ce moment à Naplouse. Juliana et moi nous join­drons à une équipe du Medical Relief [1], dont le rôle est d’assurer le contact avec les per­sonnes éven­tuel­lement en dif­fi­culté dans la vieille ville, de leur apporter une assis­tance médicale, de les évacuer si néces­saire, et de ravi­tailler ceux qui en ont besoin en médi­ca­ments et en vivres. La pré­sence d’internationaux à leurs côtés a pour but de faci­liter leurs dépla­ce­ments et d’aider à résoudre les éven­tuels conflits avec les soldats israé­liens. Nous pourrons donc effectuer avec eux plu­sieurs maraudes dans la vieille ville assiégée. Pas encore de situa­tions de crise graves au premier jour de l’invasion, mais les rues et de nom­breux bâti­ments en portent déjà les stig­mates. Des jeeps et des blindés sta­tionnent à tous les points stra­té­giques et la plupart des rues sont coupées par des véhi­cules, der­rière les­quels on peut parfois aper­cevoir les soldats qui passent de maison en maison à la recherche de suspects.

Cette nuit ces der­niers auraient blessé huit ennemis, dont un officier ; ils comp­te­raient aussi plu­sieurs blessés dans leurs rangs. Le quartier de Yasmeen, fief de la résis­tance, est tota­lement inac­ces­sible. Per­sonne ne peut dire ce qui s’y passe. Le bruit court qu’une école du centre ville est uti­lisée par les soldats israé­liens, comme lors de l’opération de mars dernier, comme centre de détention, et que de nom­breux Pales­ti­niens y seraient enfermés. Nous ne pourrons pas non plus vérifier cette infor­mation. Ce qui est sur, c’est qu’il y a eu des dizaines d’arrestations.

Après quelques ins­tants de repos nous repartons, avec une nou­velle équipe, ravi­tailler les patients (et leurs familles) coincés dans l’hôpital, dont l’accès est bloqué par des blindés. Toutes les ambu­lances qui se pré­sentent sont contrôlées et forcées à rebrousser chemin. Objectif : inter­peller les com­bat­tants blessés qui seraient amenés ici. Natu­rel­lement la résis­tance connaît le procédé et s’ils ont des blessés les groupes armés ne les amènent pas à l’hôpital. Résultat ; comme d’habitude c’est la popu­lation qui en souffre et parmi elle les plus vulnérables.

En fin d’après-midi nou­velle réunion avec Mohamad dans un local discret du centre ville. Une ving­taine d’internationaux sont arrivés en renfort d’Hébron et de Ramallah. On constitue des groupes, on désigne les leaders, on repasse à l’hôtel, et nous voici repartis, en troupeau cette fois, re-​​re-​​revisiter la vieille ville, sans but précis. "Tou­risme poli­tique" dirait mon ami Amjad ! Il ne manque que les cas­quettes jaunes et le guide avec son petit drapeau, et on pourrait presque se croire avec un groupe de pèlerins dans le vieux Jéru­salem ! Je ne doute pas de l’utilité de leur pré­sence et de leurs camé­scopes, mais l’ambiance boyscout et l’odeur toute occi­dentale de bonne conscience qui les accom­pagne me saoule vite, et nous ne tardons pas à quitter le groupe. Je ne me sens déci­dément pas l’âme d’un "inter­na­tional". Ca tombe bien d’ailleurs, parce que je n’en suis pas un !

Nous sommes de retour peu après 19 heures à l’appart, ça fait plus de 10 heures que nous arpentons Naplouse occupée par l’armée israé­liennel. Nous y retrouvons Amar, Sami, Nasser et Adam. Nous nous racontons notre journée autour d’un thé. Je suis mort de faim, depuis ce matin je bois de l’eau et je mange du coca. Je n’ai rien avalé de solide depuis un sandwich hier après-​​midi à Tul­karem, j’ai l’impression que c’était il y a une semaine ! J’engloutis deux assiettes de pâtes et encore une de riz, et me couche extenué à minuit.

Vendredi 29 juin :

grasse mat’ jusqu’à 8h30, malgré une très forte défla­gration qui a secoué toute la ville très tôt ce matin. Je suis à demi réveillé quand j’entends le bruit, désormais familier, des bou­teilles et des pierres qui s’écrasent sur les capots des jeeps. J’attrape mon appareil photo et je fonce à la fenêtre : un long cortège de véhi­cules armés israé­liens redes­cendent l’avenue vers l’est, c’est à dire vers Huwara, d’où ils étaient venus. Il semble bien qu’ils s’en aillent. Les alen­tours paraissent avoir repris un aspect un peu plus normal. Les étals des ven­deurs de pas­tèques ont rouvert et quelques taxis - sans les­quels Naplouse ne serait pas Naplouse - cir­culent à nouveau. Les autres arrivent du camp d’Askar où ils vivent tous, et confirment la nou­velle : "ils" sont partis, l’armée israé­lienne s’est retirée du centre ville et de Balata, où un com­battant a mal­heu­reu­sement été abattu ce matin.

Après un café qui fait du bien à tous nous partons vers le centre et la vieille ville, encore calmes, mais c’est ven­dredi. Les bou­tiques com­mencent à rouvrir, ici et là on balaie les débris, on rafistole une porte. Dans l’allée prin­cipale du souk un long tapis est déroulé et les hommes prient. Dans une rue adja­cente les traces d’une explosion, le rideau métal­lique d’un magasin endommagé, et des cen­taines d’écrous en acier sur le sol. J’en ramasse quelques uns machi­na­lement : ils sont poisseux de sang. A cet endroit la résis­tance a activé, au passage de soldats, une charge explosive dis­si­mulée sous des détritus et remplie de boulons. On apprendra bientôt qu’un des mili­taires touchés a du être amputé des deux jambes.

Nous montons vers Yasmeen, le fief des Bri­gades des Martyrs d’Al Aqsa. Amar et Sami dis­cutent un moment avec un des leurs leaders, dont le visage m’est familier. Nous sommes auto­risés à entrer dans ce secteur sen­sible, et même à y prendre des photos. Pas d’armes en vue mais elles ne doivent pas être bien loin. L’endroit est impres­sionnant. Tous les murs sont criblés d’impacts de balles. Par endroit le sol est taché de sang pas encore sec. Des lam­beaux d’uniformes, des bouts d’équipement mili­taire, des gants chi­rur­gicaux souillés, des poches de plasma vides, témoignent de la vio­lence des combats. Les hommes assurent avoir tué plu­sieurs soldats. Rien de sur­prenant, si j’en crois mes yeux. Par contre les media n’en parlent pas. Les combats ont du être extrê­mement vio­lents, et je com­prends mieux la ner­vosité des soldats israé­liens hier : ils devaient être morts de peur ! Des gamins de 18 ans envoyés faire leur service mili­taire dans cet enfer…

Soudain devant cette horreur concrète, tan­gible, je sens poindre une cer­titude éton­nante, para­doxale, étran­gement opti­miste : jamais ils n’arracheront ce peuple à ses pierres, à ses arbres, à sa terre, tant il fait corps avec eux ! Même s’ils per­sistent à confisquer les terres, à s’approprier l’eau, et à détruire métho­di­quement la vieille ville de Naplouse. Mais combien de larmes et de sang seront encore versés…

La nuit der­nière une maison a été vidée de ses occu­pants, celle de la famille d’un membre de la résis­tance, puis les soldats l’ont fait exploser. C’est l’énorme défla­gration que nous avons entendue tôt ce matin. Il ne reste qu’un tas de pierres et de gravats. Les voisins n’ont même pas été avertis et cer­tains sont encore choqués. Verre et gravats se sont abattus sur eux et cer­taines maisons atte­nantes sont tel­lement endom­magées que ces familles aussi vont devoir s’en aller. Le fils de l’une d’elles a eu la mau­vaise idée de pro­tester auprès des soldats : il est main­tenant à l’hôpital. Toutes ces maisons ont au moins mille ans ! On mesure ici à quel point il est important, pour les uns comme pour les autres, de maî­triser le sens de l’histoire. Je pho­to­graphie et pho­to­graphie encore, au point que je crains de manquer de films pour la fin de mon séjour. Témoigner ! Montrer ! Raconter !

Tamer, du Medical Relief, que nous ren­con­trons en sortant de Yasmeen, confirme la thèse des 2 ou 3 soldats tués. "Il y en a régu­liè­rement, mais l’armée israé­lienne ne le dit jamais, même aux familles. Ils pré­fèrent parler d’accidents… Nous le savons parce que nous arrivons à inter­cepter cer­taines conver­sa­tions radio lors de leurs incur­sions"… A 15 heures Adam et moi allons faire quelques courses et nous man­geons tous ensemble à l’appart’ avant d’improviser un match de foot dans la grande pièce, débar­rassée de ses meubles. Par une telle chaleur il faut être un peu cinglés, mais nous avons tous besoin de décom­presser un peu. (…)

Peu avant minuit on reçoit un coup de fil : nom­breux véhi­cules de l’armée massés à Huwara, ce qui pourrait signifier un nouveau raid sur Naplouse. C’est ça le télé­phone arabe ! Les rues sont étran­gement calmes, pas un taxi en vue. La lan­drover blanche de l’agence Reuters, marquée "TV" en lettres géantes, passe sous nos fenêtres, oiseau de mauvais augure. La ville retient son souffle dans l’attente d’une nou­velle invasion. Je me prépare à passer une nou­velle nuit sur le toit…

L’armée n’est finalement pas revenue cette nuit. Jusqu’à la prochaine fois…

[1] Secours médical pales­tinien, PMRS http://​www​.upmrc​.org/

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