D’Annapolis à Gaza

Denis Sieffert, samedi 8 mars 2008

Et voilà Condo­leezza Rice au Proche-​​Orient, appelant, comme si de rien n’était, à la « reprise des négo­cia­tions israélo-​​palestiniennes » ! Jamais sans doute la prose diplo­ma­tique n’a été plus éloignée de la réalité pales­ti­nienne qu’en ces pre­miers jours de mars 2008.

Pendant que la secré­taire d’État amé­ri­caine invoque le pro­cessus de paix d’Annapolis, les habi­tants des camps de Jabaliya et de Khan Younis, eux, comptent leurs morts. Après cinq jours d’enfer, les sur­vi­vants émergent des ruines de leur maison, tentant de sauver leurs blessés, brûlés ou mutilés, qui ago­nisent dans des hôpitaux de fortune. Et lorsque Mme Rice dénonce la vio­lence, ce n’est pas celle des avions et des chars israé­liens qui ont fait 120 morts, dont 22 enfants, mais celle des tireurs de roquettes Qassam. Son pro­blème n’est pas l’injustice d’un ter­ri­toire écono­mi­quement et socia­lement asphyxié, c’est l’acte de rébellion que cette injustice pro­voque. Comme si, depuis peu, le Hamas avait inventé le conflit israélo-​​palestinien. Pour autant, et quelle que soit notre émotion, il ne faut pas tenir pour négli­geable ce que Mme Rice appelle le « pro­cessus d’Annapolis ». Ce n’est cer­tai­nement pas un « pro­cessus de paix », au sens où les Pales­ti­niens pour­raient l’entendre, mais c’est bel et bien une stra­tégie qui passe sans doute par l’écrasement de tout ce qui pourrait résister au projet colonial israélien. La paix des vain­queurs en quelque sorte.

En Cis­jor­danie, le projet est connu. Il passe par des pro­grammes d’extension des colonies que le gou­ver­nement israélien ne manque pas une occasion de confirmer. Il passe par un mor­cel­lement du ter­ri­toire et la confis­cation des res­sources. À Gaza, la situation est évidemment dif­fé­rente. En se retirant de cette étroite bande de terres, en août 2005, mais en la ver­rouillant, en la privant de tout débouché, de port, d’aéroport, et évidemment de toute com­mu­ni­cation avec la Cis­jor­danie, Israël a inventé la colo­ni­sation sans colonies. À Gaza, moins encore qu’à Ramallah, il n’y a pas d’étapes inter­mé­diaires pos­sibles. Pour que cette popu­lation d’un million et demi puisse vivre, il faut un État pales­tinien avec tous les attributs écono­miques et poli­tiques de la sou­ve­raineté. La misère orga­nisée et aggravée depuis 2005, ajoutée à l’absence de pers­pective, a donné un coup de pouce sup­plé­men­taire au Hamas et aux tireurs de roquettes. Et, comme tou­jours dans ce conflit, il a suffi ensuite d’une habile com­mu­ni­cation pour inverser l’ordre des causes et des consé­quences. On s’étonne après cela de la haine indi­cible qui monte dans le monde arabo-​​musulman. Comme si elle n’avait d’autre origine que reli­gieuse ou civi­li­sa­tion­nelle. Signe des temps, l’homme qui promet de rayer Israël de la carte, le pré­sident iranien, Mahmoud Ahma­di­nejad, était, ces jours-​​ci, reçu triom­pha­lement par le nouveau régime de Bagdad. Celui-​​là même qui a été ins­tallé par la guerre amé­ri­caine. On aurait tôt fait de l’affaiblir et de l’isoler en réglant le conflit qui ali­mente toutes les haines dans la région et nourrit son discours.

Mais régler le conflit, outre que c’est une déco­lo­ni­sation dont Israël ne veut pas, c’est aussi recon­naître le peuple pales­tinien tel qu’il est, et tel qu’en partie on l’a fait à force d’injustices et de rebuf­fades. C’est donc recon­naître plei­nement le Hamas. Et il n’en est pas question. Mais, para­doxa­lement, une partie des cartes est aujourd’hui entre les mains d’un homme poli­ti­quement affaibli : Mahmoud Abbas. Alors que les enfants pales­ti­niens meurent sous les bombes, fût-​​ce à Gaza, il ne peut plus feindre de croire au pro­cessus de paix d’Annapolis. Il le peut d’autant moins que ses « par­te­naires » israé­liens ne lui donnent par ailleurs aucun gage. Il n’a même pas pu obtenir d’eux le gel des pro­chains pro­grammes de colo­ni­sation en Cis­jor­danie. Il est aujourd’hui placé devant un choix extrême. Ou bien il accepte la main tendue du Hamas qui lui propose de former « sans préa­lable » un gou­ver­nement d’union nationale. Et il refait alors l’unité de son peuple et contraint à terme la com­mu­nauté inter­na­tionale (et en premier lieu, peut-​​être, l’Europe) à recon­naître le Hamas [1] ­ ce qui est aussi une façon de contraindre le Hamas à recon­naître Israël ­, ou bien, après un moment de deuil, il repart dans « le pro­cessus de paix d’Annapolis » et il donne en quelque sorte le feu vert à l’écrasement de Gaza et de tout ce qui, en Cis­jor­danie, mani­fes­terait de la soli­darité. La paix d’Annapolis ne sera alors plus tout à fait une fiction. Ce sera le nom donné par les Israé­liens et les Amé­ri­cains à l’état des lieux après le massacre.