Entretien avec Michel Warschawski - Pour la Palestine n°54, lundi 10 septembre 2007
Un an après la guerre au Liban, la commission Winograd confirme l’impréparation du gouvernement israélien sans que ne soit remis en cause le choix de la guerre. Pour le journaliste et militant anticolonial israélien Michel Warschawski, l’impopularité du Premier ministre Ehud Olmert et de son gouvernement accompagne une véritable crise du politique. Le risque d’une nouvelle guerre est-il sérieux ?

PLP : Après le rapport de la Commission Winograd sur la guerre au Liban de l’été 2006, rendu en avril dernier, le rapport du contrôleur d’Etat Micha Lindenstrauss vient d’être remis à la Knesset. Tous deux fustigent la conduite de la guerre par le gouvernement. Le rapport de Micha Lindenstrauss met nommément en cause Ehud Olmert et Dan Haloutz [1], pour l’impréparation et la mauvaise gestion de la guerre et l’absence de défense des civils. Quelles ont été les genèses et vocations de ces commissions et comment analysez-vous leurs conclusions ?
- Michel Warschawski : Il aura fallu un
an et beaucoup d’argent pour parvenir
à des conclusions qui s’imposaient dès
août 2006 et que tout un chacun connaissait
: cette guerre a été un fiasco. Ces
rapports confirment ce que le « bon sens
populaire » savait : ce gouvernement
n’a été capable d’en définir ni les objectifs,
ni les moyens, l’armée est dans un
état désastreux, le Premier ministre, le
ministre de la Défense et le chef d’Etat
major se sont avérés incapables. Ce qui
est ahurissant, c’est l’indifférence de la
classe dirigeante. Un indice : la Bourse
n’a pas perdu un quart de point à
l’annonce de leurs conclusions. Les businessmen
connaissent une prospérité
sans précédent, alors que l’on compte
de plus en plus de pauvres.
La commission Winograd a été mise en place par le gouvernement lui-même. Les commissions nationales d’enquête nommées, elles, par le Président de la Cour suprême peuvent mener un travail intéressant ; ce n’est pas le cas de la commission Winograd. Ehud Olmert avait pris les devants et constitué une commission de moindre niveau, dont il a défini les objectifs et le mandat. Sur le fond, la société partage le sentiment que la guerre était justifiée. Celle-ci n’a été remise en cause ni pendant, ni après son échec.
PLP : Retrait prématuré de Moshé Katsav [2] de la présidence, impopularité maximale d’Ehud Olmert : assiste-t-on en Israël à une crise politique, sinon institutionnelle ?
- M. W. : On assiste en fait effectivement
à une crise du politique, de la chose
politique. Nombre de dirigeants politiques
font aujourd’hui plus volontiers du business.
S’y greffe une crise de l’Etat. Le journaliste
Daniel Ben Simon pouvait écrire
voici bientôt un an qu’il n’y a plus
d’Etat [3].
La popularité d’Ehud Olmert est proche
de zéro. Jamais un Premier ministre n’a
connu une si forte impopularité, même
Golda Meir après la guerre d’octobre
1973. Mais il semble qu’il n’y ait pas de
remplaçant en vue. Et la majorité parlementaire
ne veut pas prendre le risque
d’élections anticipées qu’elle risquerait
de perdre. Le parti Kadima, créé par
Ariel Sharon, jouit d’une majorité confortable
alors que son audience réelle est
considérablement affaiblie. Au parti travailliste,
Ehud Barak a remplacé Amir
Peretz, mais c’est le parti lui même qui
est en déliquescence. Si des élections
avaient lieu, il me semble que le risque
existerait de la recherche d’un homme
fort et d’un pouvoir fort. Alors que domine
le sentiment d’une vie politique minée
par la corruption et par des incapables,
il y a une aspiration forte à un homme
fort, étranger à la vieille classe politique.
C’est ce qui explique pourquoi l’homme
d’affaires milliardaire Arkadi Gaydamak [4],
jouit d’une réelle popularité. Il vient de
créer un parti politique (« Justice sociale »).
Mais il a annoncé ne se présenter qu’aux élections municipales à Jérusalem. Après
son piètre score aux dernières élections,
le Likoud peut progresser, mais l’arrogance
et l’aventurisme de Benyamin
Netanyahou, son président, font peur.
En revanche, Avigdor Lieberman, fondateur
et dirigeant du parti Israël Beitanou,
progresse. Il représente l’extrême
droite dure. Avigdor Lieberman parvient
à faire oublier que lui-même est membre
de l’actuel gouvernement.
Si le mouvement de la paix, dans son
sens large, ne s’est pas encore remis de
la déroute de l’été 2000 (Le Grand Mensonge
d’Ehud Barak), le mouvement anticolonial
semble, lui, avoir progressé. La
participation n’était pas négligeable lors
des manifestations contre la guerre au
Liban l’an dernier comme ce 9 juin pour
dénoncer quarante ans d’occupation.
Mais nous avions l’habitude de considérer
le mouvement anti-colonial comme la
petite roue susceptible de faire tourner
la grande roue du mouvement de la paix,
c’est-à-dire de La Paix Maintenant ; or
celui-ci s’est considérablement affaibli.

PLP : Après avoir refusé depuis 2000 toute négociation avec les Palestiniens, les dirigeants israéliens semblent à la fois se réjouir de la crise politique palestinienne et prétendre soutenir le président Mahmoud Abbas. Qu’en est-il ?
-M. W. : L’attitude du gouvernement
israélien à l’égard des Palestiniens semble
en apparence illogique. Ainsi, à la mort
de Yasser Arafat, les dirigeants israéliens
se sont officiellement félicités de
l’arrivée de Mahmoud Abbas à la présidence
sans pour autant accepter davantage
une négociation avec lui, au contraire.
Leur politique a visé non pas à le renforcer,
mais à l’humilier et à l’affaiblir.
Lorsqu’une telle politique a fini par contribuer
à l’arrivée au pouvoir du Hamas, ils
en ont appelé de nouveau à Abou Mazen,
sans modifier pour cela leur politique.
Aujourd’hui, ils annoncent restituer à
Abou Mazen une partie de l’argent
détourné aux Palestiniens. Ils prétendent
vouloir le renforcer, tout en cherchant
à ruiner sa crédibilité auprès de la population
palestinienne.
L’illogisme n’est qu’apparent. Tout se
passe comme si le plan d’Ariel Sharon
avait parfaitement fonctionné, qui visait
à détruire les institutions palestiniennes
et à atomiser la société. Il rêvait de séparer
Cisjordanie et bande de Gaza comme
de miner le mouvement national palestinien,
sinon de semer les germes d’une
guerre civile dont les risques sont
aujourd’hui réels. Il s’agissait pour Ariel
Sharon de tout mettre en oeuvre pour
défaire ce mouvement national et inscrire
le conflit dans le cadre d’une guerre
dite « des civilisations ». Mais n’est-ce
pas au fond à courte vue ?
PLP : De nouveaux risques de guerre contre le Liban, voire la Syrie ou l’Iran, sont aujourd’hui évoqués. Ces hypothèses sont-elles sérieuses et suscitentelles un débat ?
- M. W. : A lire les éditoriaux de la presse
israélienne, l’hypothèse est loin d’être
fantaisiste. On peut lire en juillet des
scénarios sur une guerre possible en
août. Pour autant, rien ne certifie qu’une
guerre aura lieu. Aux Etats-Unis, la Maison
Blanche défend une position belliciste,
ce n’est pas le cas de la nouvelle
majorité ni même du parti Républicain,
comme le montre le rapport bi-partisan
rédigé par Baker et Hamilton. Quant à
Ehud Olmert, il est confronté au manque
de crédibilité de la force de dissuasion
militaire israélienne après l’échec de la
guerre de l’été 2006. Perdre deux fois -
fût-ce en réussissant à détruire massivement
chez l’adversaire- serait risqué.
[1] Chef d’Etat-major, il a présenté sa démission en janvier 2007. Il a été remplacé par le général Gabi Ashkenazi.
[2] Accusé de harcèlement sexuel, d’actes indécents et de harcèlement d’un témoin, le président Moshe Katsav, pour lequel les accusations de viol ont été abandonnées après accord, a officiellement démissionné le 29 juin puis a été remplacé par Shimon Pérès.
[3] Journaliste et analyste politique au Ha’aretz, Daniel Ben Simon a écrit au lendemain de la guerre au Liban, le 5 septembre 2006, un papier remarqué qui s’intitulait « Betrayed by the State » (Trahi par l’Etat).
[4] Arkadi Gaydamak (franco-israélo-canadoangolais d’origine russe), propriétaire notamment du Betar, club de football de Jérusalem, fait l’objet d’un mandat d’arrêt en France dans le cadre de l’Angolagate et est recherché par Interpol.