Crise majeure en Palestine

Isabelle Avran - Pour la Palestine n°54, lundi 27 août 2007

Diplomatie /

La crise est consommée. En juin dernier, les affron­te­ments meur­triers entre forces armées du Fatah et du Hamas dans la bande de Gaza ont abouti à la prise du pouvoir par le Hamas dans ce ter­ri­toire, à la dis­so­lution du gou­ver­nement d’union nationale par Mahmoud Abbas, à une division qui s’incarne dans la sépa­ration poli­tique des ter­ri­toires de Cis­jor­danie et de la bande de Gaza. Que se passe-​​t-​​il en Palestine ? Dans ce contexte, à quel jeu dan­gereux les Etats-​​Unis et l’Union euro­péenne per­sis­tentils à se livrer ? Est-​​il pos­sible d’espérer une sortie de cette crise, un retour à l’unité nationale pales­ti­nienne autour de l’objectif commun d’indépendance ?

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A gauche, la sihouette de Yasser Arafat ; à droite celle de cheikh Ahmed Yassine, chef spi­rituel du Hamas.

Inactif depuis des mois sinon depuis son exis­tence, le Quartet pour le Proche-​​Orient vient de sortir de son atonie. En ce mois de juillet 2007, Etats-​​ Unis, Union euro­péenne, Russie et Nations unies, ayant nommé comme émis­saire, fin juin, l’ancien Premier ministre bri­tan­nique Tony Blair, viennent enfin de décider d’aider le pré­sident pales­tinien à faire face. A l’occupation et au refus israélien de négocier une solution poli­tique ? Non. A faire face au Hamas. Washington évoque la tenue pro­chaine d’une confé­rence inter­na­tionale. Mais que ce soit clair : il ne s’agira pas d’une confé­rence de paix. Les Etats-​​Unis ne veulent pas d’une négo­ciation sur le statut final des ter­ri­toires occupés telle que la sug­gé­raient mol­lement plu­sieurs Etats euro­péens. Il s’agira de tenter de « trouver les moyens de construire des ins­ti­tu­tions fon­da­men­tales et essen­tielles pour les Pales­ti­niens qui vont leur per­mettre de s’administrer eux-​​mêmes et d’avoir une démo­cratie ». Le cynisme se fait osten­ta­toire. Epuisé par des mois de blocus, sanc­tionné écono­mi­quement et diplo­ma­ti­quement par le déni inter­na­tional de la démo­cratie et du droit des citoyens de Palestine à choisir leurs repré­sen­tants après la vic­toire du Hamas aux légis­la­tives, le gou­ver­nement pales­tinien, pourtant recons­titué en gou­ver­nement d’union nationale, est tombé à l’issue d’affrontements fra­tri­cides san­glants. Après qua­rante années d’occupation mili­taire meur­trière et de colo­ni­sation impunies, le mou­vement national pales­tinien vit aujourd’hui l’une des crises les plus graves, sinon la plus grave, de son his­toire. Avec l’arrogance des vain­queurs, Washington comme Tel-​​Aviv étalent leur jubi­lation, faisant mine d’avoir retrouvé en Mahmoud Abbas l’homme modéré pro­vi­dentiel avec qui il serait enfin pos­sible de parler après avoir scru­pu­leu­sement miné depuis son élection sa stra­tégie de négo­ciation. Que se passet-​​ il en Palestine ? Comment expliquer les affron­tement de juin entre forces armées du Fatah et du Hamas dans la bande de Gaza qui ont abouti à la prise du pouvoir par le Hamas dans ce ter­ri­toire, à la dis­so­lution du gou­ver­nement d’union nationale par Mahmoud Abbas, à une division appa­remment irré­duc­tible qui s’incarne dans la sépa­ration poli­tique des ter­ri­toires de Cis­jor­danie et de la bande de Gaza ? Quels en sont les res­sorts ? A quel manège dan­gereux les Etats-​​Unis et l’Union euro­péenne persistent-​​ils à se livrer ? Est-​​il pos­sible d’espérer une sortie de cette crise, un retour à l’unité nationale pales­ti­nienne autour de l’objectif commun d’indépendance ?

Le basculement de juin

En moins d’une semaine, du 7 au 14 juin, les combats entre les forces les plus extré­mistes du Hamas et du Fatah ont causé la mort de cent seize per­sonnes. Des cen­taines de blessés. Parmi eux, plu­sieurs enfants. Des scènes insou­te­nables ont eu lieu, où volonté de ven­geance et haine se sont tra­duites par des meurtres, des lyn­chages, des kid­nap­pings, des tor­tures, des entraves à la cir­cu­lation d’ambulances, des bar­rages sur les routes, des incendies de maisons… Un déchaî­nement d’une rare vio­lence et dont les formes res­semblent à la répé­tition patho­lo­gique de bar­baries vécues, celles que l’occupant per­pétue depuis des années. Cer­taines scènes en ont étran­gement rappelé d’autres. La sortie des bureaux des forces de sécurité ou de diverses ins­ti­tu­tions de mili­tants ou de mili­taires en sous-​​vêtements a sans doute sidéré ceux ou celles qui se sou­viennent du siège meur­trier de la prison de Jéricho par les forces armées israé­liennes venues y kid­napper les diri­geants du FPLP sans que les forces inter­na­tio­nales censées les pro­téger lèvent alors le petit doigt. Des témoi­gnages évoquent le fait - et la signi­fi­cation poli­tique en serait sym­bo­li­quement lourde - que des por­traits de Yasser Arafat et de diri­geants his­to­riques de l’OLP assas­sinés par Israël auraient été pié­tinés. Dans ce déchaî­nement, des asso­cia­tions de défense des droits humains, comme le PCHR de Gaza, dont les mili­tants de terrain ont tenté de pour­suivre malgré tout leur travail, semblent mettre en lumière au moins deux phases. La pre­mière est celle de combats meur­triers entre des forces armées du Fatah et du Hamas. La seconde est celle, très rapide, de la vic­toire de facto du Hamas, en dépit d’un rapport de forces numé­rique qui lui était défa­vo­rable (l’on comptait au moins 20 000 hommes en armes soit du Fatah, soit des mul­tiples forces de sécurité notamment sous le contrôle de Mohamed Dahlan, lui-​​même parti alors en Egypte puis en Cis­jor­danie). Les asso­cia­tions de défense des droits humains comme le PCHR ont lancé des appels répétés à la fin de ces vio­lences (voir encadré) qui par ailleurs ont mis en péril la tenue du tawjihi (l’équivalent du bac­ca­lauréat) pour 67000 jeunes et des examens de fin d’année des étudiants qui, déjà, subissent les mul­tiples obs­tacles que l’occupant oppose au dérou­lement normal de leurs études. Des élus et des orga­ni­sa­tions de l’OLP et même le Jihad ont également appelé à la fin de ces combats fra­tri­cides. Le FDLP et le FPLP -dont l’audience élec­torale, il est vrai, est très minime-​​ ont organisé une mani­fes­tation popu­laire place du soldat inconnu à Gaza pour dénoncer cette folie san­gui­naire, faisant écho aux exi­gences de la popu­lation elle-​​même et de nom­breux citoyens mani­festant contre ces vio­lences au péril de leur vie.

Face à cette situation, le comité exé­cutif de l’OLP a demandé à Mahmoud Abbas de limoger le gou­ver­nement d’union nationale, ce qu’il a fait dès le jeudi 14, décrétant l’état d’urgence et annonçant l’hypothèse d’élections anti­cipées, nommant un gou­ver­nement de crise dirigé par Salaam Fayyad, renouvelé au bout de trente jours. Le Hamas - qui détient tou­jours la majorité au Par­lement - ne reconnaît pas ce gou­ver­nement. A la crise poli­tique sans pré­cédent s’ajoute une crise institutionnelle.

Le contrôle des forces de sécurité au coeur des affrontements

Comment expliquer une telle fureur et un tel enchaî­nement ? « Notre décision de prendre le contrôle de la bande de Gaza a été prise en raison de l’état de chaos sécu­ri­taire mené et pro­grammé par un courant au sein du Fatah, en vue de montrer que le gou­ver­nement du Hamas a échoué à apporter la sécurité aux Pales­ti­niens. Ce courant a concocté ce complot en coor­di­nation avec Israël, après l’échec du blocus écono­mique et financier imposé par Israël aux Pales­ti­niens depuis l’arrivée au pouvoir du Hamas en mars 2006 », affirme Mouchir al-​​Masri, porte parole du Hamas et membre du conseil légis­latif, dans un entretien à al-​​ Ahram hebdo publié le 4 juillet. [1]. L’accusation est grave. Et il n’hésite pas à citer nom­mément Mohammed Dahlan et son équipe qui, dit-​​il, « ont dominé les appa­reils de sécurité et qui vou­laient per­pétuer cette domi­nation ». Dans un entretien donné à Michel Bôle-​​Richard dans Le Monde le 11 juillet, Ismaïl Haniyeh tient le même langage [2] : « Nous avons tou­jours été en faveur d’un gou­ver­nement d’union nationale, même avant sa for­mation. Mais il y a également tou­jours eu, au sein du Fatah, un courant opposé à un par­te­nariat poli­tique et qui n’a jamais accepté les résultats des élec­tions du 25 janvier 2006. Son com­por­tement a démontré qu’il était allié avec des éléments exté­rieurs qui lui ont fourni des armes et de l’argent. Cette faction pla­ni­fiait un coup d’Etat contre la légi­timité pales­ti­nienne. Le soutien venait d’Israël et des Etats-​​Unis. Ce courant pales­tinien avait déjà essayé de désta­bi­liser le gou­ver­nement direc­tement issu des élec­tions avec les mêmes acteurs. En résumé, le gou­ver­nement d’union nationale n’est pas res­pon­sable de ce qui s’est passé. Il y avait une situation d’urgence et nous y avons répondu », affirme-​​t-​​il. En janvier dernier, des blâmes tout aussi graves mais d’une autre nature avaient été for­mulés cette fois contre le Hamas lors d’un meeting en pré­sence de Mohammed Dahlan, les mili­tants de la résis­tance isla­mique étant -contre toute réalité-​​ qua­lifiés de chi’ites, signi­fiant en fait qu’ils étaient accusés d’être liés à l’Iran. Mouchir al-​​Masri précise pourtant : « Notre combat n’est donc pas avec le Fatah dans son ensemble mais avec cette équipe influente au sein de ce mou­vement qui a dominé les appa­reils de sécurité. » Pour autant, plus que du courant poli­tique du Hamas - de l’intérieur comme de Damas-​​, il semble que la décision relève davantage de sa branche mili­taire. La question du contrôle des forces de sécurité apparaît de fait comme un facteur déclen­chant majeur de la crise. Là encore, la pression inter­na­tionale a produit ses effets. Ces forces, nom­breuses, ont échappé à la tutelle du ministère de l’Intérieur y compris au sein du gou­ver­nement d’union nationale. Le gou­ver­nement avait organisé sa propre force exé­cutive, sans que celle-​​ci soit admise par la pré­si­dence. Pro­blème central dans le déclen­chement des affron­te­ments qui, en fait, durent depuis plu­sieurs mois (et qui ont aussi, sou­lignent plu­sieurs cher­cheurs [3], « politisé » ce qui relevait de règle­ments de comptes ou de clans).

Une responsabilité internationale écrasante

La crise pales­ti­nienne a donc des res­sorts internes indé­niables. Mais les Etats-​​ Unis et l’Europe portent une res­pon­sa­bilité écra­sante. Prônant la démo­cratie en dépit de l’occupation, démo­cratie reven­diquée par les citoyens pales­ti­niens en par­ti­culier à l’occasion des élec­tions, Etats-​​Unis et Europe, on le sait, ont refusé de recon­naître le résultat des légis­la­tives de janvier 2006. En sanc­tionnant écono­mi­quement et poli­ti­quement le peuple pales­tinien et son gou­ver­nement, Etats-​​Unis et Europe, qui se sont tou­jours refusés à la moindre sanction contre Israël, ont tout fait pour mar­gi­na­liser ceux que l’absence d’horizon poli­tique avait portés au pouvoir en Palestine. Ils ont également mul­tiplié les pres­sions pour empêcher le contrôle des forces de sécurité par le ministère de l’Intérieur. Tout en laissant à Israël une totale impunité pour nier toute légi­timité au pré­sident Mahmoud Abbas dès son élection en janvier 2005, puis au gou­ver­nement pales­tinien, pour refuser toute négo­ciation, pour inten­sifier ses acti­vités colo­niales et la construction des murs en Cis­jor­danie, pour empêcher toute cir­cu­lation et toute activité écono­mique en Palestine occupée, pour détourner les taxes pales­ti­niennes, pour asphyxier la popu­lation, pour empri­sonner des mil­liers de Pales­ti­niens dont des élus et des ministres… Et ils n’ont pas mis en oeuvre les déci­sions adoptées voici bientôt trois ans en assemblée générale des Nations unies à l’issue de la condam­nation par la Cour inter­na­tionale de Justice du réseau de murs que l’armée et les bull­dozers israé­liens érigent pro­fon­dément en Cis­jor­danie. Voici deux ans, Etats-​​Unis et Etats membres de l’Union euro­péenne se féli­ci­taient du « retrait » uni­la­téral israélien de la bande de Gaza. Per­mettant à Tel-​​Aviv de trans­former ce petit ter­ri­toire sur­peuplé en prison à ciel ouvert soumis à d’incessants bom­bar­de­ments, ils détour­naient aussi le regard de la Cis­jor­danie. Les diri­geants israé­liens pourtant n’avaient nul­lement caché leur objectif  : réfuter toute conti­nuité ter­ri­to­riale entre la bande de Gaza et la Cis­jor­danie et annexer une part sub­stan­tielle de ter­ri­toire, notamment la région de Jéru­salem et la vallée du Jourdain. Faisant écho aux alertes des ONG tra­vaillant sur le terrain, Alvaro de Soto, ancien coor­di­nateur spécial des Nations unies pour le Proche-​​Orient, dans son rapport acca­blant de « fin de mission » du 5 mai dernier publié par le journal bri­tan­nique The Guardian, ne ménage pas la partie pales­ti­nienne mais s’attache surtout à mettre en évidence les res­pon­sa­bi­lités, non seulement d’Israël, mais aussi des États-​​unis et de l’Union euro­péenne et plus géné­ra­lement du Quartet dans l’impasse [4]. Le peuple pales­tinien paie non seulement le prix écono­mique et social de cette stra­tégie avec un taux de chômage supé­rieur à 50% et un taux de pau­vreté extrême tou­chant plus de 70% de la popu­lation, mais il en paie aussi - surtout - un prix poli­tique consi­dé­rable. Washington a choisi la division en Palestine jusqu’à l’implosion de ses ins­ti­tu­tions et l’Europe a suivi. Plu­sieurs mois après les accords de La Mecque et la consti­tution d’un gou­ver­nement d’union nationale pales­tinien sur des bases saluées par la France et l’UE, plu­sieurs mois après le renou­vel­lement à Riyad de la pro­po­sition arabe de paix globale repoussée par Israël, la com­mu­nauté inter­na­tionale a continué de refuser tout signe d’encouragement, tout signe positif au peuple pales­tinien et de n’envoyer comme message de recon­nais­sance que la pour­suite de sanc­tions meur­trières. Comment, dans de telles condi­tions, des formes de radi­ca­li­sation dra­ma­tiques ne se seraien­telles pas mani­festées ? Il fau­drait être dan­ge­reu­sement naïf ou redou­ta­blement cynique pour en nier ces ressorts.

Revers du mouvement national de libération

Faute de tout horizon poli­tique, forces du Hamas et du Fatah semblent donc bien se croire auto­risées à uti­liser la vio­lence pour régler entre elles des pro­blèmes de légi­timité, laissant craindre le déve­lop­pement d’une véri­table guerre civile et la pro­lon­gation d’une division poli­tique entre les ter­ri­toires pales­ti­niens. Socia­lement, la vie dans un quo­tidien pétri de vio­lence à laquelle répond la résis­tance armée, quelle que soit la légalité de celle-​​ci du point de vue du droit inter­na­tional, n’est certes pas sans consé­quences. D’autant, comme l’ont remarqué des his­to­riens ou poli­to­logues pales­ti­niens, que la stra­tégie de la lutte armée a contribué, sinon à mar­gi­na­liser, du moins à res­treindre le rôle d’organisations de la société civile. « Que nous arrive-​​t-​​il ? » s’interrogeait déjà en mai dernier le psy­chiatre pales­tinien gazaoui Eyyad Sarraj [5], constatant  : « l’environnement dans lequel nous vivons depuis l’occupation déve­loppe une vio­lence qui devient chro­nique (…) Sans sur­prise, l’enfant pales­tinien prendra pour modèle le soldat israélien et son langage sera celui de la force, ses jeux et jouets seront ceux de la mort. » Il mettait également en lumière « la ten­dance mani­festée par les jeunes hommes à rechercher une nou­velle identité davantage auto­ri­taire et dif­fé­rente de celle de leurs parents vul­né­rables » évoquant des phé­no­mènes de « dés­in­té­gration sociale ». Dans ce contexte, il ne ména­geait pas l’ANP quant aux impor­tantes vio­la­tions de la sécurité et au désordre social se mani­festant notamment par « la pro­li­fé­ration des armes et l’abondance des fonds aux mains des partis en lutte et des milices. » Poli­ti­quement, la las­situde de la popu­lation comme les dis­sen­sions bru­tales entre orga­ni­sa­tions sur un mode bipo­laire ne sont pas neuves. En témoi­gnaient les vic­toires suc­ces­sives du pré­sident Mahmoud Abbas en 2005 puis du Hamas aux muni­ci­pales puis aux légis­la­tives de 2006. Un choix émanant d’abord de l’impasse, du refus israélien de toute négo­ciation. Mais pas seulement. Etaient également dénoncés la cor­ruption et le népo­tisme de cer­tains cadres du Fatah, lui-​​même accusé de l’absence de résultats de la négo­ciation dont il s’est fait le pro­moteur. A en croire les son­dages, ces élec­tions ne remet­taient pas en cause pourtant parmi la popu­lation pales­ti­nienne le choix majo­ri­taire de la solution de deux Etats, ni même d’ailleurs celle du principe d’une négo­ciation pour y par­venir. Mais la défaite du Fatah, prin­cipale orga­ni­sation de l’OLP et le succès du mou­vement de résis­tance isla­mique repré­sen­taient his­to­ri­quement une pre­mière sinon un tournant en Palestine.

La mort -tou­jours inexpliquée-​​ du pré­sident Yasser Arafat le 11 novembre 2004 a, de toute évidence, tourné une page. Pas celle dont se gar­ga­ri­saient alors les diri­geants israé­liens et leurs auxi­liaires poli­tiques et média­tiques. Ceux ci avaient d’abord accusé le pré­sident pales­tinien d’être l’adversaire de la paix, le res­pon­sable de l’échec de Camp David parce qu’il avait refusé de renoncer au droit inter­na­tional dont il s’agissait de négocier les moda­lités de mise en oeuvre, avant de tenter de le mar­gi­na­liser diplo­ma­ti­quement et de l’assiéger dans la Mouqata’a. Pour eux, se réjouir de sa dis­pa­rition signi­fiait désigner la partie pales­ti­nienne comme res­pon­sable, voire faire l’hypothèse de la renon­ciation et de l’abdication pales­ti­niennes. Mais Yasser Arafat qui, selon l’expression de l’historien pales­tinien Elias Sanbar, avait contribué à sortir le peuple pales­tinien de l’invisibilité, repré­sentait pour les Pales­ti­niens un symbole suf­fi­samment fort pour main­tenir, en dépit des divi­sions poli­tiques et des affron­te­ments qui ont émaillé l’histoire pales­ti­nienne, un ciment d’unité contre l’occupation. Sa dis­pa­rition a aussi ouvert la voie à la fin de ce ciment. De toute évidence, à l’issue des élec­tions, le Fatah n’a pas tiré les leçons de son échec. Le congrès annoncé n’a pas eu lieu et peut-​​être ne faut-​​il pas y voir seulement le fruit des condi­tions imposées par l’occupation. Double légi­timité poli­tique en Palestine tou­jours occupée, coha­bi­tation tendue, inca­pacité à trans­mettre les rênes du pouvoir au gou­ver­nement, ten­sions, affron­te­ments sui­ci­daires… C’est pré­ci­sément pour mettre un terme à ce cycle, favo­riser une dyna­mique d’union nationale et recentrer la lutte contre l’occupation israé­lienne, que les pri­son­niers poli­tiques pales­ti­niens de tous cou­rants ont élaboré un document poli­tique et stra­té­gique et milité pour qu’il se concrétise dans ce qui est devenu ensuite l’accord de La Mecque en février 2007. Parmi eux, Marwan Bar­ghouti, diri­geant de la « jeune garde » du Fatah tou­jours empri­sonné, qui plaidait depuis long­temps pour un gou­ver­nement d’union nationale, a joué un rôle majeur. L’accord portait sur la fin des vio­lences internes, sur les moda­lités de résis­tance dans le ter­ri­toire occupé, sur le respect des accords signés par l’OLP, sur la pers­pective d’un Etat pales­tinien dans les fron­tières de 1967, sur la res­pon­sa­bilité de l’OLP dans la négo­ciation, sur la nécessité d’une réforme de l’OLP avec la question de l’intégration du Hamas, témoi­gnant d’une révo­lution idéo­lo­gique et stra­té­gique de ce mou­vement dont les cadres poli­tiques se disent favo­rables à l’établissement d’un Etat pales­tinien dans les fron­tières de 1967 et à une trêve de longue durée avec Israël. L’accord a permis la mise en place d’un gou­ver­nement d’union nationale. L’absence de tout chan­gement dans la poli­tique inter­na­tionale quant à la poli­tique de sanc­tions et de toute recon­nais­sance du gou­ver­nement ont fini par mar­gi­na­liser les poli­tiques au profit de l’aile mili­taire. Le gou­ver­nement, lui, n’y a pas résisté.

Une division à haut risque

Les diri­geants israé­liens ont tou­jours rêvé non seulement de diviser poli­ti­quement les Pales­ti­niens sinon de défaire leur mou­vement de libé­ration nationale, mais aussi de dis­loquer leur ter­ri­toire. Outre la sépa­ration géo­gra­phique entre Pales­ti­niens vivant sous occu­pation, en exil forcé et en Israël, et la trans­for­mation de la Palestine elle-​​même en une mul­titude d’enclaves du fait du réseau de murs, ils ont aussi tout fait pour séparer la bande de Gaza de la Cis­jor­danie. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si l’accord d’Oslo men­tionnait la conti­nuité ter­ri­to­riale entre la Cis­jor­danie et la bande de Gaza, jamais res­pectée, ni si le premier accord inté­ri­maire portait sur « Gaza et Jéricho d’abord ». Les diri­geants israé­liens auraient-​​ils, là, marqué un point, crucial ? Le dia­logue inter-​​palestinien peut-​​il se renouer ? Nombre d’organisations de la société civile le réclament, crai­gnant en outre le déchaî­nement d’une véri­table guerre civile. De même, le FPLP remar­quait mi-​​juin [6] que la division « ouvre la voie à des ingé­rences exté­rieures néga­tives, dans tout ce qu’elles peuvent repré­senter comme dangers pour notre projet national, l’unité de notre peuple et le maintien de son tissu social » et en appelait à « former une direction nationale tem­po­raire, à laquelle par­ti­cipent toutes les forces poli­tiques et les repré­sen­tants de la société civile dans tous ses dif­fé­rents sec­teurs. » Il affirmait : « Notre unité, notre choix national et démo­cra­tique, notre insis­tance sur la pour­suite de la lutte pour l’indépendance, le droit au retour et l’établissement d’un Etat indé­pendant, ne consti­tuent pas un choix parmi d’autres. » Voyant dans l’accord de La Mecque un accord entre les seuls Fatah et Hamas, il invitait même la Ligue arabe à « héberger un dia­logue national pales­tinien total dans lequel par­ti­cipent toutes les forces poli­tiques et les repré­sen­tants de la société civile. » L’« Initiative nationale pales­ti­nienne » de Mus­tapha Bar­ghouti, qui par­ti­cipait au gou­ver­nement d’union nationale comme ministre de l’Information, rejette également division et pola­ri­sation. Le mou­vement en appelle à la res­tau­ration de l’entente nationale, à la consti­tution d’un gou­ver­nement tran­si­toire unifié, mais également à la consul­tation popu­laire passant par des élec­tions démo­cra­tiques anti­cipées. Mais la voie d’un retour à l’unité est étroite. Les dif­fi­cultés s’ancrent dans une rivalité poli­tique consommée, des ten­sions s’enracinant dans les accu­sa­tions réci­proques mais aussi dans une crise ins­ti­tu­tion­nelle inédite. Mahmoud Abbas condamne la prise de pouvoir armée du Hamas dans la bande de Gaza. Il a limogé le gou­ver­nement et de son côté le Hamas ne reconnaît pas le gou­ver­nement de crise. D’un point de vue légal, la Loi fon­da­mentale confère au pré­sident le pouvoir de révoquer le gou­ver­nement. Il peut aussi en former un de crise. Mais un gou­ver­nement doit obtenir l’investiture du Par­lement. Outre le refus du Hamas de recon­naître le gou­ver­nement de Salam Fayyad, le Par­lement ne fonc­tionne plus. Nombre d’élus du Hamas sont empri­sonnés, la grande majorité des autres refusent de siéger. Et le pré­sident évoque la pos­si­bilité d’élections anti­cipées consi­dérées par le mou­vement isla­mique comme un déni de démo­cratie. Le Hamas assure sou­haiter le retour au dia­logue mais ajoute qu’il ne le men­diera pas. De son côté, Mahmoud Abbas précise qu’il n’a pas l’intention d’en reprendre les fils tant que le Hamas « ne réparera pas » ce qui a été commis à Gaza. Sépa­ration des pou­voirs entre la bande de Gaza et la Cis­jor­danie ? En réalité, la bande de Gaza demeure un cachot où la popu­lation survit étranglée et la Cis­jor­danie un ter­ri­toire sous occu­pation mili­taire. Pro­ba­blement la situation actuelle appelle-​​t-​​elle les diverses orga­ni­sa­tions de la société civile, aussi mar­gi­na­lisées soien­telles par cette bipo­la­ri­sation fatale, à inter­venir pour exiger un retour au dia­logue démo­cra­tique préa­lable à l’unité ; et le mou­vement national pales­tinien à repenser sa stra­tégie sinon à se repenser dans ce contexte sin­gulier de crise de l’Etat avant que soit acquise l’indépendance.

Stra­tégie de division et de tension : Etats-​​Unis et Europe per­sistent et signent

Après avoir refusé de sou­tenir le pré­sident pales­tinien face à l’occupant israélien et à sa stra­tégie uni­la­térale de colo­ni­sation et d’annexion, après avoir encouragé radi­ca­li­sa­tions et division, Etats-​​Unis et Europe pré­tendent aujourd’hui sou­tenir un pré­sident désigné comme modéré et laïc. Ins­crivant réso­lument le conflit dans la pré­tendue « guerre des civi­li­sa­tions », ils assurent qu’il s’agirait de sou­tenir les « modérés des deux bords » et d’en isoler les « extré­mistes ». Comme si la pérennité du conflit ne reposait pas sur le refus des diri­geants israé­liens de mettre un terme à l’occupation et au déni des droits indi­vi­duels et nationaux des Pales­ti­niens. Faisant de leur soutien, aussi osten­ta­toire que poli­ti­quement incon­sistant, un cadeau empoi­sonné au pré­sident pales­tinien, ils choi­sissent de lever enfin leurs sanc­tions pour les uns mais en affamant les autres, exa­cerbant toutes les ten­sions dont on imagine mal qu’elles puissent rester long­temps cir­cons­crites à la bande de Gaza. Ils font un pari qui a déjà démontré sa vanité, selon lequel la popu­lation pales­ti­nienne finirait par lâcher le Hamas si une autre voie lui apportait l’oxygène écono­mique dont elle est privée. La fin du blocus écono­mique est, de toute évidence, une absolue nécessité dans une Palestine asphyxiée. Mais c’est d’horizon poli­tique, de respect du droit et de tous ses droits, de respect de la démo­cratie, qu’a avant tout besoin le peuple pales­tinien. Qua­rante ans après le début de l’occupation, il y a urgence absolue.

Les appels des associations de défense des droits humains

Dès le début de la semaine san­glante de juin, le PCHR a appelé pré­si­dence et gou­ver­nement à assurer la sécurité de la popu­lation, au retrait des rues de toutes les milices ; il a aussi appelé à assurer le respect des droits des détenus et à empêcher l’usage de la torture, de trai­te­ments cruels et de toute autre forme de mauvais trai­tement, à réfréner et empêcher tout acte de repré­sailles ou de ven­geance incluant les exé­cu­tions extra­ju­di­ciaires, « illé­gales quelles que soient les cir­cons­tances  », à pré­server et pro­téger les biens publics et privés, à empêcher les des­truc­tions, y compris les bureaux des forces de sécurité qui sont passées sous contrôle du Hamas, de même que les autres pro­priétés publiques ou privées, « qui appar­tiennent au peuple pales­tinien et à la popu­lation civile ». Il a ensuite appelé à des enquêtes contre les auteurs de crimes abou­tissant à des juge­ments dans des tri­bunaux civils. Sans effet…

[1] http://​hebdo​.ahram​.org​.eg/​a​r​a​b​/​a​hram/ 2007/​7/​4/​invi0.htm

[2] « L’aveuglement des Euro­péens est décevant », entretien avec Ismaïl Haniyeh, expremier ministre pales­tinien et diri­geant du Hamas, paru dans Le Monde du 11 juin 2007.

[3] Voir notamment les articles de Jean-​​​​François Legrain sur le site : http://​www​.gremmo​.mom​.fr/ legrain/legrain.html

[4] Rapport sur le site http://​image​.guardian​.co​.uk/​s​y​s​-​f​i​l​e​s​/​G​u​a​r​d​i​a​n​/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​2007​/​​06​/​​12​/​D​e​S​o​t​o​R​e​p​o​r​t.pdf ; également : http://​www​.lesoir​.be/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​m​onde/ leconstat-​​​​ desabuse-​​et-​​2007-06-14-534676.shtml

[5] Voir son analyse sur : http://www. jeru​sa​le​mites​.org/​r​e​p​o​r​t​s​/​79.htm et la tra­duction qu’en propose Domi­nique Vincent sur le site de l’AFPS.

[6] Tra­duction fran­çaise sur le site de l’AFP.