Construire l’ennemi ; Des « barbares » bombardés à Gaza

Mona Chollet, samedi 3 janvier 2009

Le sort fait aujourd’hui aux Gazaouis [par Israël ] a été permis par une longue et obs­tinée construction de l’ennemi.

Qu’elle était naïve, déci­dément, cette idée selon laquelle, avec l’expansion des moyens de com­mu­ni­cation, il ne serait plus pos­sible de com­mettre une exaction sans que l’opinion inter­na­tionale, aus­sitôt alertée, réagisse par une pro­tes­tation unanime… Alors que, pour com­penser ce rétré­cis­sement spec­ta­cu­laire de la planète, il suf­fisait d’intensifier en pro­portion les efforts de pro­pa­gande. Les bom­bar­de­ments israé­liens sur Gaza en offrent la démons­tration la plus achevée. Vous croyez voir une popu­lation prise au piège, privée de tout par un blocus inhumain, se faire mas­sacrer par un Etat qui, soutenu par la pre­mière puis­sance mon­diale et assuré, quels que soient ses for­faits, de ne jamais être inquiété, occupe illé­ga­lement des ter­ri­toires et opprime un peuple depuis qua­rante ans, en violant sans cesse ses enga­ge­ments ? Abra­ca­dabra ! Mais non : vous voyez un pauvre petit Etat mer­veilleu­sement démo­cra­tique se défendre contre les méchants isla­mistes qui veulent sa perte. Et le pauvre petit Etat est vraiment désolé de devoir au passage réduire en charpie quelques gamins - les seuls Pales­ti­niens que l’on daigne consi­dérer comme « inno­cents », ce sont les enfants ; et encore… - pour par­venir à atteindre les fourbes acti­vistes méritant mille fois la mort qui se cachent lâchement parmi eux.

« A partir du moment où l’autre est l’ennemi, il n’y a plus de pro­blème. » On avait déjà eu l’occasion de citer ici cette phrase par laquelle, dans le roman de Sté­phanie Benson Cavalier seul, un per­sonnage explique comment on peut jus­tifier les pires crimes. Croit-​​on vraiment qu’un seul mas­sacre ait pu se com­mettre sans que ses auteurs se per­suadent et per­suadent les autres qu’ils y étaient obligés par le danger que repré­sen­taient leurs vic­times ? Dans son livre La peur des bar­bares (Robert Laffont, 2008), Tzvetan Todorov rap­pelle : « Quand on demande aux poli­ciers et aux mili­taires sud-​​africains pourquoi, au temps de l’apartheid, ils ont tué ou infligé des souf­frances indi­cibles, ils répondent : pour nous pro­téger de la menace que les Noirs (et les com­mu­nistes) fai­saient peser sur notre com­mu­nauté. "Nous n’avons pris aucun plaisir à faire cela, nous n’en avions aucune envie, mais il fallait les empêcher de tuer des femmes et des enfants inno­cents (1)." »

Transformer le faible en fort et le fort en faible

Ainsi, le sort fait aujourd’hui aux Gazaouis a été permis par une longue et obs­tinée construction de l’ennemi. Depuis le men­songe fon­dateur d’Ehud Barak sur la pré­tendue « offre géné­reuse » qu’il aurait faite en 2000 à Camp David, et que les Pales­ti­niens auraient refusée, les poli­ti­ciens et les com­mu­ni­cants israé­liens s’y emploient avec zèle ; et, ces jours-​​ci, ils inten­si­fient leurs efforts (lire par exemple « Internet, l’autre zone de guerre d’Israël », Le Figaro, 31 décembre 2008). Mais le 11 sep­tembre 2001, en poussant l’Occident à la fri­losité gré­gaire et au repli iden­ti­taire, leur a offert un terrain favo­rable en leur per­mettant de jouer sur la néces­saire soli­darité des « civi­lisés » face aux « bar­bares » : inno­cence incon­di­tion­nelle pour les pre­miers, culpa­bilité tout aussi incon­di­tion­nelle pour les seconds. Dans son éditorial de Libé­ration du 29 décembre, Laurent Joffrin met ingé­nument en garde Israël contre le risque de perdre sa « supé­riorité morale » : en effet, on frémit à cette hypo­thèse. Quant à Gilad Shalit, il n’est pas le soldat d’une armée d’occupation capturé par l’ennemi, ce qui fait quand même partie des risques du métier, mais un « otage » (2).

La foca­li­sation hyp­no­tique, obses­sion­nelle, sur l’« inté­grisme musulman », relayée avec zèle par d’innombrables édito­ria­listes et tâcherons média­tiques, tous ces « meilleurs spé­cia­listes de l’islam de tout leur immeuble » qui, confor­mément au désormais bien connu « théorème de Fin­kiel­kraut » (moins tu en sais sur le sujet dont tu causes, plus on t’écoute), y ont trouvé un fonds de com­merce pro­vi­dentiel et l’occasion d’une gloire facile, est par­venue à per­suader l’opinion occi­dentale que celui-​​ci repré­sentait aujourd’hui le plus grand danger menaçant le monde. « Pour ma part, je sou­tiens Israël et les Etats-​​Unis. La menace isla­miste est, à mes yeux, beaucoup plus ter­ri­fiante », ânonne ainsi un inter­venant sur un forum - les forums consti­tuant un témoi­gnage acca­blant de l’ampleur et de la réussite du lavage de cerveau. Bas­siner jour après jour des citoyens occi­dentaux déso­rientés par l’évolution du monde et peu sûrs d’eux-mêmes avec la « menace isla­miste » a eu pour effet de faire dis­pa­raître tout le reste, et en par­ti­culier de gommer comme par magie tout rapport de forces objectif. Le résultat, c’est qu’un type qui insulte une femme voilée dans le métro parisien n’a pas l’impression de s’en prendre à plus faible que lui, mais de poser un acte de résis­tance héroïque (« M’agresser est qua­siment vécu par l’agresseur comme de la légitime défense », observe Malika Latrèche dans Les filles voilées parlent). Et qu’Israël passe non pas pour l’agresseur, mais pour la victime : « Les Israé­liens ont toute ma sym­pathie dans cette épreuve », lit-​​on sur les forums du Nouvel Obser­vateur, alors que les Gazaouis pataugent dans le sang et les gravats [1].

Massacrer les Palestiniens pour libérer leurs femmes

Le matra­quage sur l’« isla­misme » a été si efficace que l’occupation israé­lienne, qui constitue pourtant la donnée pre­mière de la situation au Proche-​​Orient, a tout sim­plement disparu des radars. Au mieux, quand on reste un peu sen­sible au malheur pales­tinien, on fait comme s’il était symé­trique au malheur israélien - tou­jours cette « fausse symétrie » que poin­taient Denis Sieffert et Joss Dray dans La guerre israé­lienne de l’information. Si d’aventure l’opinion occi­dentale est quand même prise d’un doute pas­sager, « euh, vous êtes sûrs que vous n’y allez pas un peu fort, là, quand même ? », elle est aus­sitôt invitée à se rap­peler que, de toute façon, ces gens-​​là ne sont que des bêtes mal­fai­santes qui détestent les juifs par pure méchanceté d’âme (eh bien oui, pour quelle autre raison cela pourrait-​​il bien être ?) et qui oppriment leurs femmes - on espère que les femmes pales­ti­niennes seront au moins recon­nais­santes à Israël de les débar­rasser de tels monstres en tuant leurs maris, leurs pères, leurs frères, leurs fils. Faut-​​il en déduire que le machisme mérite la peine de mort ? Dans ce cas, sug­gérons que la sanction soit aussi appliquée en Occident : je sens qu’on va rigoler. Oh, mais pardon, bien sûr, j’oubliais : il n’y a pas de machos en Occident, où règne une égalité par­faite entre les sexes. Et il n’y a pas d’antisémitisme non plus. Six mil­lions de morts, c’était avant le déluge, d’ailleurs nos grands-​​parents étaient tous résis­tants, et de plus ces salauds d’Arabes étaient pro­nazis, ce qui prouve quand même leur mal­fai­sance fon­cière. Avoir été pronazi, c’est vachement plus grave que d’avoir été nazi ou collabo, non ?

Cette analyse faisant de l’intégrisme musulman le plus grand péril menaçant la planète est parfois posée au détriment du plus élémen­taire bon sens, comme le mon­trait par exemple en 2004 Sadri Khiari dans sa lecture du livre de Caroline Fourest et Fiam­metta Venner Tirs croisés. Il relevait la contra­diction entre le tableau que pei­gnaient les auteures de la puis­sance res­pective des dif­fé­rents inté­grismes mono­théistes et les conclu­sions qu’elles en tiraient, à savoir que l’islamisme était le plus redou­table : « Malgré ses bombes humaines, son argent sale, ses foules arabo-​​musulmanes fana­tisées et impuis­santes, l’islamisme semble bien inof­fensif par rapport à la puis­sance des inté­grismes chrétien et juifs, du moins tels qu’elles nous les pré­sentent, influençant la poli­tique des Etats les plus puis­sants du monde. Or, c’est à l’idée inverse qu’elles abou­tissent : "A côté de l’intégrisme musulman, les inté­grismes juifs et chrétien donnent l’impression de phé­no­mènes mar­ginaux plutôt folk­lo­riques, en tous cas sans conséquences." »

Israël fera la paix…« quand les Palestiniens seront finlandais »

Mais surtout, cette foca­li­sation sur l’« isla­misme » est désas­treuse parce qu’elle s’en prend à un phé­nomène de nature essen­tiel­lement réactive et défensive, qu’elle ne fait qu’alimenter encore davantage. La prise de pouvoir du Hamas est pré­sentée comme une preuve de l’arriération et du caractère bel­li­queux des Pales­ti­niens, alors qu’elle résulte de l’exaspération d’une popu­lation qui a vu l’occupant pour­suivre inexo­ra­blement sa poli­tique de terreur et de spo­liation. « On nettoie, et ensuite, peut-​​être qu’on verra enfin émerger un par­te­naire pales­tinien rai­son­nable », disent en sub­stance les auto­rités israé­liennes aujourd’hui - comme si elles ne s’étaient pas acharnées aupa­ravant à dis­cré­diter, à dia­bo­liser, à éradiquer les par­te­naires rai­son­nables qu’elles avaient en face d’elles, assié­geant le quartier général de Yasser Arafat tandis que les infra­struc­tures du Hamas et du Djihad isla­mique res­taient debout. Selon toute vrai­sem­blance, c’est plutôt les Pales­ti­niens qu’il s’agit de « net­toyer ». « Sharon fera la paix… quand les Pales­ti­niens seront fin­landais », pré­disait à juste titre Charles Enderlin (Libé­ration, 20 octobre 2004). C’est tout aussi vrai d’Ehud Olmert. Et cela risque mal­heu­reu­sement d’être encore plus vrai de celui ou celle qui lui suc­cédera en février.

Comment pourrait-​​il en être autrement ? C’est l’existence même des Pales­ti­niens qui gêne. Dans un texte publié le 30 décembre, « On Gaza », l’activiste alter­mon­dia­liste amé­ri­caine Sta­rhawk écrit : « Je suis juive, de nais­sance et d’éducation, née six ans après la fin de l’Holocauste, élevée dans le mythe et l’espoir d’Israël. Le mythe dit ceci : "Pendant deux mille ans nous avons erré en exil, nulle part chez nous, per­sé­cutés, presque détruits jusqu’au dernier par les nazis. Mais de toute cette souf­france est sortie au moins une bonne chose : la patrie à laquelle nous sommes revenus, enfin notre propre pays, où nous pouvons être en sécurité, et fiers, et forts." C’est une his­toire puis­sante, émou­vante. Elle ne pré­sente qu’un seul défaut : elle oublie les Pales­ti­niens. Elle doit les oublier, parce que, si nous devions admettre que notre patrie appar­tenait à un autre peuple, elle en serait gâchée. Le résultat est une sorte d’aveuglement psy­chique dès qu’il s’agit des Pales­ti­niens. Si vous inves­tissez réel­lement Israël comme la patrie des juifs, l’Etat juif, alors, vous ne pouvez pas laisser les Pales­ti­niens avoir une réalité à vos yeux. Golda Meir disait : "Les Pales­ti­niens, qui sont-​​ils ? Ils n’existent pas." Nous entendons aujourd’hui : "Il n’y a pas de par­te­naire pour la paix. Il n’y a per­sonne à qui parler." » Face à cet aveu­glement, une seule alter­native s’offre à la com­mu­nauté inter­na­tionale, au sein de laquelle les leviers de décision sont encore occi­dentaux : soit obliger les Israé­liens à voir les Pales­ti­niens ; soit approuver cet aveu­glement - « mais non, bien sûr, vous avez raison, ces gens n’existent pas, mais larguez donc encore quelques bombes pour vous en assurer, si cela peut vous sou­lager » - et cau­tionner, voire encou­rager, un sociocide. Il semble qu’elle ait fait son choix.

Se mettre à la place des dominés, c’est trop fatigant

Ce choix a été lar­gement facilité par la résur­gence du mépris colonial le plus cru - élément que Sta­rhawk néglige quelque peu. Pouvoir déchaîner son incons­cient colonial à l’abri du noble combat pour ceux que l’on a autrefois si allè­grement géno­cidés, avouons que c’est quand même une for­mi­dable aubaine. La pro­pa­gande pro-​​israélienne compte sur l’imprégnation per­sis­tante des cer­veaux par les vieux clichés colo­niaux, qui empêche toute appré­hension réelle du malheur des Pales­ti­niens. Ense­velis sous les repré­sen­ta­tions racistes, parlant une langue dont les accents ont été moqués par des géné­ra­tions de comiques trou­piers, ceux-​​ci ins­pirent tou­jours la méfiance et le soupçon : quand Arafat avait reconnu Israël, on était per­suadé qu’il s’agissait d’une ruse. Leur douleur est tou­jours sus­pectée d’être une mise en scène, une four­berie des­tinée à abuser l’Occidental trop naïf (une mili­tante fémi­niste, citée dans Les filles voilées parlent, à une femme voilée qu’elle vient d’agresser : « Arrêtez avec vos larmes de cro­codile »). La pro­pa­gande pro-​​israélienne parie sur l’impossibilité d’une iden­ti­fi­cation du pékin occi­dental avec les Pales­ti­niens, comme en témoigne le succès de l’argument que l’on voit copié-​​collé ad nauseam sur tous les forums : « D’accord, mais mettez-​​vous à la place des mal­heureux Israé­liens qui vivent sous les tirs de roquettes, quel Etat au monde accep­terait cela », etc.

Ce n’est jamais à la place des Pales­ti­niens qu’on est invité à se mettre. Le fait de vivre sous la menace d’une mort vio­lente, menace qui se concrétise rarement, est considéré comme plus into­lé­rable que celui de vivre avec l’omniprésence de la mort effective, qui plus est dans des condi­tions maté­rielles et morales infer­nales, et de subir une occu­pation depuis des décennies.

L’obsession de l’islamisme et l’effacement du rapport de forces réel - son inversion, même - ont été d’autant plus faciles à ins­taller qu’ils per­mettent de faire l’économie de toute iden­ti­fi­cation aux dominés. Et cela tombe bien, parce que jus­tement, de toute façon, en France ou ailleurs, on ne meurt pas d’envie de se mettre à la place des dominés, d’essayer de com­prendre ce qu’ils vivent ou comment ils voient les choses. On laisse désormais cet exercice pénible à ceux qui ont, dit-​​on, la « haine de soi ». A propos d’Amira Hass, rare jour­na­liste israé­lienne à tra­vailler dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, un inter­venant ricane sur un forum : « Plutôt qu’Amira Hass, c’est Amira Selbs­thass [« haine de soi » en allemand] qu’elle devrait se nommer ! » L’opinion majo­ri­taire, c’est que les vic­times nous emmerdent avec leurs pleur­ni­cheries, qu’elles font un drame de tout - à preuve, les dénon­cia­tions très en vogue de la « victimisation ».

Cette pro­fonde réti­cence, le refus de fournir cet effort d’identification - car cela demande bien un effort -, cet enfer­mement dans le confort de ses cer­ti­tudes et de sa position domi­nante, pro­duisent une sous-​​estimation per­ma­nente des souf­frances de l’autre. On reste sans voix, par exemple, en entendant cer­tains, en France, affirmer leur incré­dulité quant au fait que l’histoire colo­niale conti­nuerait de pro­duire des effets dans notre réalité pré­sente : « C’était il y a long­temps », arguent-​​ils… Sous-​​estimation, aussi, dans tous ces dis­cours qui affirment que l’ancien tiers-​​monde ne doit sa piètre situation qu’à lui-​​même, et non à l’héritage colonial. Pire : la pos­si­bilité même de l’existence d’un point de vue sur le monde autre que le point de vue blanc et occi­dental suscite le scep­ti­cisme. C’est peut-​​être bien cela que signi­fient les accu­sa­tions de « rela­ti­visme culturel », si fré­quentes ces der­nières années à l’égard de tous ceux qui défendent encore la nécessité d’un décen­trage : il n’y a au monde qu’un seul point de vue valide et res­pec­table, c’est le point de vue occi­dental ; et la seule alter­native offerte aux autres est soit de l’embrasser, soit de rester dans les ténèbres de leur sauvagerie.

« Les com­men­ta­teurs occi­dentaux, qui évoquent les "san­glants attentats-​​suicides", ne parlent jamais de la "san­glante occupation" »

Cette sous-​​estimation du pré­judice causé à l’autre, le jour­na­liste néer­landais Joris Luyendijk la pointait en 2007 dans un article du Monde diplo­ma­tique intitulé « Les mots biaisés du Proche-​​Orient » : « Le mot "occu­pation" peut-​​il être, lui aussi, vide de sens pour les lec­teurs et les télé­spec­ta­teurs occi­dentaux ? Un tel vide expli­querait pourquoi on mul­tiplie les pres­sions sur l’Autorité pales­ti­nienne pour qu’elle prouve qu’elle "en fait assez contre la vio­lence" alors qu’on ne demande presque jamais aux porte-​​parole du gou­ver­nement israélien s’ils "en font assez contre l’occupation". Nul doute qu’en Occident le citoyen sait ce qu’est la menace ter­ro­riste, ne serait-​​ce que parce que les res­pon­sables poli­tiques le lui rap­pellent régulièrement.

Mais qui explique aux publics occi­dentaux la terreur qui se cache der­rière le mot "occu­pation" ? Quelle que soit l’année à laquelle on se réfère, le nombre de civils pales­ti­niens tués en raison de l’occupation israé­lienne est au moins trois fois supé­rieur à celui des civils israé­liens morts à la suite d’attentats. Mais les cor­res­pon­dants et les com­men­ta­teurs occi­dentaux, qui évoquent les "san­glants attentats-​​suicides", ne parlent jamais de la "san­glante occu­pation". » Et pourtant, ima­ginons un seul instant l’impact qu’aurait, par exemple, l’instauration d’un check-​​point tenu par des soldats hos­tiles dans les rues de Paris ou de New York…

Non seulement l’occupation reste une abs­traction, mais on sent aussi percer l’idée qu’après tout, des métèques, sem­blables à ces colo­nisés et à ces immigrés que l’on tutoie avec mépris, ne devraient pas être aussi cha­touilleux sur leur dignité ou sur les condi­tions de vie qu’on leur impose. N’est-ce pas leur destin naturel, après tout ? On détruit leur société ? Oui, bon, pour ce qu’elle vaut, leur société… De là à estimer que leur oppression par un peuple « civilisé » repré­sente pour eux une chance, il n’y a qu’un pas - que Bernard-​​Henri Lévy, dia­lo­guant en mars 2008 avec l’écrivain arabe israélien Sayed Kashua à l’occasion du Salon du livre de Paris, fran­chissait joyeu­sement : « Vous ne par­leriez pas l’hébreu, et vous ne le par­leriez pas si bien et avec tant de grâce et de talent, si l’Etat d’Israël n’existait pas », avait-​​il le culot pro­di­gieux de lui dire (3)…

Non seulement la majorité des gens, bibe­ronnés à la pro­pa­gande télé­vi­suelle, cram­ponnés à leurs « prin­cipes » comme à des bouées de sau­vetage, ne veulent même plus essayer de com­prendre ce que vivent et res­sentent des non-​​Blancs ou des non-​​Occidentaux, ne veulent plus essayer de se mettre à leur place ne serait-​​ce qu’un instant, mais ceux qui en ont encore le désir deviennent sus­pects, comme si, ce faisant, ils choi­sis­saient leur camp, ou posaient un acte cri­minel. Déplacer un tant soit peu la pers­pective revient à trahir sa com­mu­nauté, à se ranger du côté des bar­bares, des ter­ro­ristes. Lorsqu’on a rendu compte, sur ce site, du livre Les filles voilées parlent, les quelques mails scan­da­lisés qu’on a reçus en retour ne disaient pas sim­plement, comme c’était encore le cas en 2003, quand le « débat » sur le sujet a été lancé : « Je ne suis pas d’accord avec vous. » Cette fois, ils disaient : « Je suis atterré, je suis aba­sourdi, moi qui aimais tant vos livres… » Autrement dit : « Je vous croyais du côté de la culture, et vous étiez du côté de la barbarie. »

La diver­gence des points de vue, s’agissant du Proche-​​Orient, est par­ti­cu­liè­rement exa­cerbée. D’un côté, des Occi­dentaux, pro­fon­dément marqués par le génocide des juifs d’Europe, et que le double ressort d’une mau­vaise conscience mal placée et d’un vieux com­plexe de supé­riorité raciste conduit à accorder à Israël un chèque en blanc moral. De l’autre, des pays, des com­mu­nautés, des indi­vidus épars, marqués par une tout autre his­toire — ou pas, d’ailleurs —, qui ne com­prennent pas pourquoi c’est aux Pales­ti­niens de payer les crimes commis par des Euro­péens ; qui sentent bien, pour cer­tains d’entre eux, que, à travers l’abandon et l’écrasement de ce peuple, c’est leur vie à eux aussi que l’on insulte, que l’on traite pour rien ; et qui, voyant l’étau de la pro­pa­gande se refermer sur eux, perdent peu à peu tout espoir de voir une issue à l’injustice. On leur sou­haite de ne pas se laisser défi­gurer par la haine, de résister à ce que l’on veut faire d’eux. Mais il faut avouer qu’on a vu des années com­mencer sous des augures moins sinistres.

(1) Phrase citée par Desmond Tutu dans son livre Il n’y a pas d’avenir sans pardon, Albin Michel, 2000.

(2) Lire aussi, dans Le Monde diplo­ma­tique de janvier 2009, « La mémoire refoulée de l’Occident », par Alain Gresh.

(3) « L’appel au boycott du Salon du livre est une prise d’otages », Libé­ration, 13 mars 2008.

[1] voir, aussi la décla­ration indigne de Livni à Paris le 1 janvier 2009 : " Il ne s’agit pas d’un pro­blème israélien, mais que d’une cer­taine manière Israël se trouve en pre­mière ligne du monde libre et est attaqué car nous repré­sentons les valeurs du monde libre, dont la France", AFP