« Comment le monde peut-il vivre en paix alors que Bethléem, la ville de la Paix, est emmurée ? »

Entretien exclusif, à quelques jours de Noël, avec Vera Baboun, maire chrétienne de Bethléem (Palestine).

Élisabeth Séry, Aleteia, jeudi 24 décembre 2015

Aleteia : Quelle est l’ambiance de Noël cette année à Bethléem ?

Vera Baboun : Nous essayons de trouver une sorte d’équilibre entre l’ambiance propre aux festivités et la situation qui prévaut en Palestine. Nous avons perdu beaucoup de jeunes cette année (plusieurs jeunes de Bethléem et des environs sont morts au cours d’affrontements avec les forces israéliennes ces derniers mois, ndlr) mais c’est ici la ville de Noël, le lieu de naissance de la Paix, de l’Espoir, et nous ne pouvons nous résoudre à vivre sans perspective de paix. C’est ce message, porté par tous les citoyens de Bethléem, que nous voulons crier au monde.

Nous avons décidé d’annuler le traditionnel feu d’artifice et avons fait sonner les cloches des églises à la place. En signe de respect pour la mémoire de nos morts, nous avons également annulé le repas de Noël qui se tient toujours après l’illumination du sapin. La procession du Patriarche latin de Jérusalem, qui reste un moment fort, est bien évidemment maintenue et nous travaillons afin que ce moment se déroule dans les meilleures conditions possibles. La solution aux problèmes auxquels fait face la population de Bethléem doit-elle être politique avant tout ?

Soyons clairs : nous parlons ici d’un problème de dignité. Nous, Palestiniens, méritons-nous une vie digne et juste ? Oui, absolument ! Tant que notre peuple ne sera pas uni, le monde en général continuera de tergiverser sur notre droit à vivre en paix, sur notre droit à la justice. Tant que le monde agira et réagira avec apathie, aucune solution ne pourra être trouvée, et il sera même de plus en plus difficile d’en envisager une.

Netanyahu a été clair : « Je veux un État, et deux régimes », a-t-il. Un État, et deux régimes… comme celui qui a avait cours en Afrique du Sud ? Mais cela s’appelle l’apartheid ! De nos jours, à notre époque, qui peut encore penser à un régime d’apartheid ? L’Afrique du Sud s’en est d’ailleurs débarrassée ! Je vous le dis : tant que nous remettrons à plus tard une solution viable pour la Palestine, nous perdons la possibilité d’une solution à deux États, et donc toute perspective de paix durable.

Comment le message de paix de Bethléem peut-il être entendu, compris, alors que cette ville elle-même ne vit pas cette paix qu’elle proclame ?

La devise que nous avons choisie cette année est tirée d’un poème de Mahmoud Darwich, qui dit : « Sur cette terre, la vie vaut d’être vécue » (« On this earth, there is that worths living for ») ; nous avons remplacé le mot « vie » par celui de « paix ». En tant que maire de Bethléem j’ose le dire, cette « terre » dont nous parlons est la Terre Sainte, mais c’est aussi le globe ! Regardez ce qui se passe actuellement dans le monde ! Comment le monde peut-il vivre en paix alors que l’origine de la Paix, la ville de la Paix est emmurée ? Comment cela est-il possible ? Ils ont muré Bethléem, ils ont muré son message de paix, ils ont muré sa dignité… Comment donc la paix peut-elle être possible dans le monde ? Les guerres, le terrorisme, la barbarie sont omniprésents. Le besoin de paix et de justice sont criants. Je pense qu’il est impératif pour nous de réfléchir sur notre rôle de citoyens de l’humanité, réfléchir à comment œuvrer pour cette paix que le monde mérite.

Lorsqu’on parle de la présence chrétienne au Moyen-Orient, on évoque nécessairement le problème de l’émigration. En tant que maire chrétienne, que vous est-il possible de faire pour enrayer ce phénomène ?

Je ne fais rien. C’est le monde qui doit faire quelque chose. Cette même question est posée par les tous les journalistes et les médias, comme s’il n’existait rien d’autre dans cette région que l’émigration des chrétiens. Si, réellement, l’exode des chrétiens vous tenait à cœur, pourquoi ne posez-vous pas cette question à ceux qui ne font RIEN pour enrayer ce phénomène ?

Quelle est aujourd’hui l’identité de Bethléem ? Comment la définiriez-vous ? La concevriez-vous ?

La naissance de notre Seigneur Jésus Christ, la naissance de la Paix, la naissance de l’Espérance, c’est cela l’identité de cette ville. Il en a toujours été ainsi, et cela ne doit jamais changer. Il est vrai que sur le plan démographique, les chrétiens sont moins nombreux qu’avant, mais il faut avouer que cette présence a gagné en qualité.

Il reste pour autant que nous avons désespérément besoin d’une solution globale pour la Palestine, et donc, pour Bethléem. Si aucune solution n’est trouvée, Bethléem perdra beaucoup. Je ne peux pas dire qu’elle perdra son identité, car elle restera pour toujours la ville de naissance de la Paix et de l’Amour, mais elle perdra beaucoup, je le répète.

Les cloches des églises de Bethléem ont sonné ce samedi 5 décembre ; quel message vouliez-vous faire passer par ce geste symbolique ?

Libérez la paix. La paix est occupée. Réveillez-vous ! Ce n’est pas seulement la paix qui est occupée, c’est la paix elle-même ! Libérez-la ! Par votre silence, votre indifférence, vous permettez cela ! En occupant la Palestine, en occupant la Terre Sainte, en murant Bethléem, vous murez la paix. Ouvrez-la ! C’est cela notre message au monde.

Un mot peut-être sur Daesh et la menace qu’il représente pour le Moyen-Orient et le monde en général ?

Oui, Daesh et le terrorisme qui en découle sont un problème pour le monde entier et l’humanité en général. Ce qui affecte mes frères et sœurs syriens, ce qui se passe en France, au Sinaï, et partout ailleurs m’affecte également. Nous sommes en train de perdre toute logique. Nous ne protégeons pas notre planète, ni l’humanité.

Je viens d’une région qui a donné la Paix au monde. La naissance du Christ a changé l’Histoire de l’humanité : la naissance du Christ a créé un nouveau calendrier ! La naissance du Christ nous a montré comment traiter son prochain, pas avec la loi, mais avec l’amour. La naissance a changé le cours de l’Histoire de l’humanité. C’est cela Bethléem ! La maison du pain, ce pain que le Christ a choisi de devenir pour notre Salut.

C’est ce qui fait que notre ville a une dimension est à la fois locale et universelle, si je puis dire. Notre message de paix s’adresse donc à cette terre et au monde entier. Malgré la situation, malgré l’absence de paix, l’Étoile de Bethléem doit continuer de briller et de montrer la voie.

Propos recueillis par Élisabeth Séry