Comment l’Union Européenne aide Israël à asphyxier Gaza

David Morrison, vendredi 22 février 2008

C’est à n’en pas douter la liberté de cir­cu­lation qui était la pro­messe mise en avant par l’Accord sur les Mou­ve­ments et l’Accès, signé il y a plus de 2 ans par Israël et l’Autorité Pales­ti­nienne. Le premier des 6 dis­po­sitifs consti­tutifs de cet accord concernait l’existence d’un passage entre Gaza et l’Egypte à Rafah, contrôlé par l’Autorité Pales­ti­nienne et l’Egypte. A l’époque, cet accord fut célébré comme un pas his­to­rique sur le chemin d’un état pales­tinien – pour la pre­mière fois, nous disait-​​on, les Pales­ti­niens auraient accès au monde exté­rieur, et ce en dehors de tout contrôle israélien.

Alors comment se fait-​​il qu’Israël ait encore été en mesure d’imposer un blocus asphyxiant à la Bande de Gaza, qui abrite 1,5 mil­lions de Pales­ti­niens, dont 80 pourcent sont des réfugiés ? Après que les forces pales­ti­niennes eurent créé des brèches dans le mur-​​frontière le 23 janvier dernier, mettant un terme au siège, beaucoup de Pales­ti­niens cri­ti­quèrent l’Egypte pour n’avoir pas agi de la sorte beaucoup plus tôt afin de sou­lager les souf­frances et les pri­va­tions qui avaient amené Gaza à quelques jours d’une pénurie com­plète de nour­riture et de médi­ca­ments. Mais quel que soit le rôle joué par l’Egypte, elle n’était pas seule.

C’était avant tout grâce aux bons offices de l’Union Euro­péenne (UE), via son rôle officiel dans le contrôle du passage de Rafah, qu’Israël a tou­jours détenu un véto sur l’ouverture du passage. Dans les faits, chaque fois qu’Israël ne sou­haitait pas que le passage soit ouvert, l’UE fort obli­gemment le gardait fermé.

Le passage de Rafah était ouvert pra­ti­quement chaque jour entre le 25 novembre 2005 et le 24 juin 2006, mais pas 24 heures sur 24 comme prévu à l’origine. Cependant, après le 24 juin 2006 et la capture d’un soldat israélien par des Pales­ti­niens, l’UE, à la demande pres­sante d’Israël, empêcha son ouverture régu­lière puis le maintint com­plè­tement fermé à partir du 9 juin 2007, après la prise du pouvoir du Hamas à Gaza.

Le Quartet pour parrain

Le soi-​​disant Quartet pour le Moyen-​​Orient (les Etats-​​Unis, l’Union Euro­péenne, la Russie et les Nations Unies) a par­rainé la nais­sance de l’accord, et le Secré­taire d’Etat amé­ricain Condo­leezza Rice et Javier Solana (le Haut Repré­sentant pour la poli­tique étrangère et de sécurité commune de l’Union Euro­péenne) étaient à Jéru­salem le 15 novembre 2005 pour le lancer.

Rice affirma que l’accord “vise à offrir au peuple pales­tinien la liberté de cir­cu­lation, de com­merce, la pos­si­bilité de mener une vie normale”. Elle ajouta que “pour la pre­mière fois depuis 1967, les Pales­ti­niens pren­dront le contrôle de l’accès et de la sortie de leur ter­ri­toire. Et ce grâce à un passage inter­na­tional à Rafah.”

Solana encensa également l’accord : “c’est la pre­mière fois qu’une fron­tière est ouverte et non contrôlée par Israël… Alors, comme vous pouvez l’imaginer, c’est un pas très important, c’est une grande pre­mière.” On excusera bien volon­tiers ceux qui pensent que les Etats-​​Unis et l’UE avaient ainsi mis en place un passage fron­tière entre Gaza et l’Egypte “hors de tout contrôle d’Israël” et que dès lors, Gaza ne pouvait plus être étranglée par Israël.

L’UE, tierce partie

Mais la réalité est bien en deçà des incan­ta­tions de Rice et de Solana. L’accord ne permet pas l’importation via la passage de Rafah de mar­chan­dises dans Gaza, et donc ne facilite pas les échanges com­mer­ciaux. Et en dépit de l’habillage, le passage a tou­jours été sous contrôle israélien. Même si aucun Israélien, mili­taire ou autre, n’est phy­si­quement présent au passage, Israël a tou­jours pu en com­mander la fer­meture, tout comme il peut fermer les pas­sages entre Gaza et son propre territoire.

On en est arrivé là car, en vertu de l’accord, une tierce partie doit être pré­sente au passage de Rafah pour qu’on puisse en auto­riser l’ouverture. La tierce partie, c’est l’UE – et l’UE a tou­jours refusé d’envoyer des hommes au passage quand Israël ne voulait pas qu’il soit ouvert. Dans les faits, l’UE a agit comme repré­sentant d’Israël.

L’accord donne au per­sonnel de l’UE présent au passage le droit “de s’assurer que l’Autorité Pales­ti­nienne res­pecte toutes les règles appli­cables et les règle­ments du point de passage de Rafah et les termes de cet accord” et en cas de non-​​respect constaté, “d’ordonner le ré-​​examen et la re-​​vérification de toute per­sonne, bagage, véhicule ou biens”.

Pour cette tâche, l’UE a mis sur pied la pom­peu­sement nommée Mission d’Aide Fron­ta­lière de l’UE pour le passage de Rafah, l’EUBAM Rafah. C’est une force de moins de 100 unités, la plupart des poli­ciers, basée à Ash­kelon en Israël.

En plus des contrô­leurs de l’UE, qui sont phy­si­quement pré­sents au passage, les forces de sécurité israé­liennes peuvent contrôler à dis­tance l’activité au point de passage, par l’intermédiaire de caméras de sur­veillance et de liens infor­ma­tiques, et peuvent lister les pas­sages indi­vi­duels. Les contrô­leurs israé­liens sont basés en Israël, au point de passage avec Gaza de Kerem Shalom, où est situé un bureau de liaison (entre Israël et l’Autorité Pales­ti­nienne). Une des tâches de l’UE, en tant que tierce partie de l’accord, est de “diriger” ce bureau : “Un bureau de liaison, dirigé par la tierce partie, recevra en direct des images vidéo et des données infor­ma­tiques sur l’activité à Rafah et se réunira régu­liè­rement pour contrôler la mise en oeuvre de cet accord, résoudre les que­relles issues de cet accord, et réa­liser d’autres tâches spé­ci­fiées dans cet accord”.

Veto israélien

Aussi ridicule que cela puisse paraître, l’UE considère que l’ouverture du passage est une question qui peut être mise en cause par des repré­sen­tants israé­liens dans le bureau de liaison. S’ils n’acceptent pas de l’ouvrir, l’UE n’envoie pas ses contrô­leurs au point de passage, ce que les termes de l’accord exigent pour l’ouverture. Ainsi, Israël peut mettre son veto à l’ouverture du passage, même si, selon Rice et Solana, celui-​​ci “n’est pas contrôlé par les Israéliens”.

Mais sur le site de l’EUBAM, la réponse à la question “Est-​​ce que l’EUBAM peut ouvrir le point de passage ?” est :

“ Le Point de Passage de Rafah ne peut être ouvert que suite à un accord entre les Parties. L’EUBAM ne peut pas seule ouvrir le point de passage.”

C’est clair comme de l’eau de roche : d’après l’UE, l’accord donne à Israël un droit de veto sur l’ouverture du passage. Rien dans l’accord ne jus­tifie une telle inter­pré­tation – et cela contredit tota­lement les décla­ra­tions de Rice et de Solana comme quoi le passage ne serait “pas contrôlé par les Israéliens.”

De plus, tou­jours selon l’UE, l’accord donne à Israël le droit de fermer le passage alors qu’il est ouvert. Selon un com­mu­niqué de presse du 14 décembre 2006, après l’ouverture du passage ce jour-​​là, “le Gou­ver­nement d’Israël a demandé que le passage soit fermé en raison de l’arrivée attendue du Premier Ministre Haniyeh, dont on rap­portait qu’il trans­portait une forte somme d’argent”. Après avoir consulté Bruxelles, l’UE a fermé le passage.

Depuis que le mur-​​frontière construit par Israël entre Gaza et l’Egypte a été détruit, l’Autorité Pales­ti­nienne de Mahmoud Abbas à Ramallah, l’Egypte et l’UE se sont réunis pour essayer de res­taurer les termes de l’accord. Le Hamas, exclu de ces réunions, a déclaré qu’il ne per­mettra pas le retour à la situation de contrôle israélien de facto via la “tierce partie” et a exigé un rôle dans le contrôle du passage.

Si Gaza doit pouvoir être sous­traite à l’asphyxie d’Israël dans le futur, alors on doit mettre un terme au veto israélien sur l’ouverture du passage de Rafah. En com­plément, le passage doit per­mettre les impor­ta­tions com­mer­ciales dans Gaza, ce qui n’est pas inclut dans le présent accord.

David Mor­rison écrit pour le Labour & Trade Union Review www.ltureview.com, où un version plus longue de cet article a été publiée. Il vit à Belfast et l’adresse de son site internet est www.david-morrison.org.uk