« Comment j’ai rencontré la question palestinienne »

Entretien avec Ryuichi Hirokawa, samedi 16 février 2008

Parmi les photos les plus belles et les plus sym­bo­liques sur la Palestine, celles du grand pho­to­graphe japonais, Ryuichi Hirokawa*. Il pré­sente ces jours-​​ci à Paris son film, « Nakba ». Il répond à Denis Sieffert.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous inté­resser à la question pales­ti­nienne et à tra­vailler sur ce sujet ? Et depuis quand ?

Ryuichi Hirokawa : Je suis allé en Israël en mai 1967, à la fin de mes études. Pendant que j’étais à l’université, il y avait des mou­ve­ments étudiants très actifs. J’ai réfléchi aux pro­blèmes posés par ces mou­ve­ments, j’ai eu l’occasion de lire Chemins en utopie, de Martin Buber, phi­lo­sophe juif, dans lequel le kib­boutz en Israël était pré­senté comme une expé­rience du socia­lisme qui n’avait pas encore échoué. C’est dans ce livre que j’ai trouvé la moti­vation de me rendre en Israël. J’ai été sta­giaire dans un kib­boutz. À peine un mois après mon arrivée, la guerre des Six-​​Jours a éclaté. Pendant que les jeunes volon­taires inter­na­tionaux tra­vaillaient au kib­boutz, les jeunes juifs de la com­mu­nauté sont partis au front.

La guerre s’est ter­minée assez vite. Alors, j’ai visité Jéru­salem occupée. Dans la Vieille Ville, j’ai vu un garçon au sourire crispé agiter vivement un drapeau blanc dans ma direction. Pour lui, j’étais un occupant. J’ai été bou­le­versé qu’il me considère comme tel. Je pense qu’il faisait ce geste pour ne pas être tué.

Un jour, alors que je tra­vaillais dans un champ de tour­nesols, j’ai aperçu, à côté, des débris de pierres blanches. J’ai demandé aux habi­tants du kib­boutz de quels ves­tiges il s’agissait. Mais je n’ai pas eu de réponse. Un an plus tard, j’ai su qu’il y avait de nom­breux juifs israé­liens qui n’étaient d’accord ni avec la guerre ni avec l’occupation et j’ai adhéré au groupe Matzpen. Un de mes cama­rades m’a apporté une vieille carte de la région, élaborée par les Anglais avant la création d’Israël, en me disant : « C’est ça que tu cher­chais ? » J’y ai trouvé le nom arabe du village pales­tinien à l’endroit du champ où j’avais tra­vaillé. C’est comme cela que j’ai ren­contré la question pales­ti­nienne et que j’ai com­mencé à enquêter et à archiver des docu­ments sur les vil­lages disparus.

Pourquoi les photos témoi­gnant du sort des Pales­ti­niens, les vôtres et d’autres, n’ont-elles pas tel­lement accès aux grands médias internationaux ?

La pho­to­graphie est un produit com­mercial. Elle arrive dans les médias après avoir été dis­tribuée en tant que telle. Les pho­to­jour­na­listes et les agences de presse essaient de faire des photos faciles à vendre. Dans la plupart des cas, il s’agit de photos conve­nables pour l’État dans lequel elles paraissent, et pour les lec­teurs qui ont envie de les voir juste pour le plaisir. Par ailleurs, les médias sont, bien entendu, sou­tenus par les annon­ceurs, qui réclament des infor­ma­tions incitant le public à l’achat. Par exemple, dans le cas de la guerre d’Irak, la popu­lation du pays qui agresse veut voir les photos des lan­ce­ments de mis­siles, mais pas de photos des blessés par ces mis­siles. Enfin, les nou­velles sur la société des Blancs, donc occi­dentale, sont bien plus appré­ciées, mal­heu­reu­sement, que celles des autres sociétés.

En ce qui concerne la question pales­ti­nienne, la ten­dance est de traiter avec plus d’ampleur les dom­mages causés aux Israé­liens que ceux que subis par les Pales­ti­niens. Parce que, jusqu’à présent, depuis la fon­dation de l’État d’Israël, depuis que des mil­liers de Pales­ti­niens sont devenus des réfugiés en 1948, on a laissé le monde ignorant de la vérité de ce qui s’est passé durant cette période. Il est important de modifier la ten­dance média­tique sur ce sujet. Des preuves impor­tantes ont été cachées. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai fait le film Nakba, Palestine 1948.

Pour quelle raison êtes-​​vous passé de la photo à la caméra ?

J’ai l’intention de revenir à la pho­to­graphie. Mais chaque thème doit être traité avec le procédé le plus adéquat. Pour ras­sembler des témoi­gnages, j’ai choisi la caméra. Ce que je n’arrivais pas à exprimer à travers le docu­men­taire, j’en ai tiré un roman. Mais, c’est mon métier de pho­to­jour­na­liste que j’aime le plus.