Comme on tuerait un chat

Gideon Lévy, mardi 4 novembre 2008

Quelques cen­taines de mètres à peine et moins de vingt-​​quatre heures séparent la mort d’Abdel Kader Badaoui de celle de Mohamed Ramhi. L’armée israé­lienne affirme que les deux jeunes gens ten­taient de lancer des cock­tails Molotov, mais à la dis­tance où ils étaient des soldats, ils ne met­taient per­sonne en danger. Cette dis­tance n’est par contre pas un obs­tacle pour les tireurs d’élite qui les ont atteints exac­tement au cœur.

Si, un jour pro­chain, vous deviez vous retrouver dans le camp de réfugiés de Jalazoun et demander la maison du shahid, les pas­sants vous deman­de­raient de quel shahid vous voulez parler : du premier ou du second ? La semaine der­nière, Jalazoun a enterré deux de ses fils en moins de vingt-​​quatre heures : Abdel Kader Badaoui, 17 ans, et Mohamed Ramhi, 21 ans. Badaoui, dont les cir­cons­tances de la mort restent enve­loppées de brume, était un élève de 12e année ; Ramhi était le fils de Jamal Ramhi, dont la mère, Esther Yaakov Shahrour, était juive, et dont la tante habite à Haïfa. Les deux jeunes gens ont été abattus d’une dis­tance de plu­sieurs cen­taines de mètres, à quelques heures d’intervalle. Tous deux ont été abattus de très loin par les soldats, les balles des tireurs d’élite visant, dans les deux cas, droit au cœur.

Photo : Nir Cafri

Plu­sieurs cen­taines de mètres sépa­raient les deux jeunes gens des soldats. Il y avait entre eux la vallée des oli­viers où nous nous sommes rendus cette semaine. A cette dis­tance, ils n’avaient aucune chance de mettre en danger la vie des soldats ni celle des colons qui se tenaient près de la clôture de la colonie voisine, Beit El. Dans les deux cas, même si est vraie l’affirmation de l’armée israé­lienne selon laquelle les deux jeunes gens lan­çaient des cock­tails Molotov, il était pos­sible et il aurait fallu user d’autres moyens contre eux. Gaz lacry­mogène ? Tir en l’air ? Tir dans les jambes ? Avec quoi venez-​​vous. Non, sim­plement un tir à balle réelle et meur­trier, par­fai­tement pointé, une seule balle dans le cœur de chacun de ces jeunes gens, le but étant de tuer, tuer et tuer, exé­cu­tions sans jugement ni raison suffisante.

La pre­mière fois, il s’agissait de soldats du bataillon « Lion » et la seconde fois de la brigade « Lionceau », selon ce qui a été com­mu­niqué, et dans les deux cas, des soldats de l’armée israé­lienne, tous des lions, ont une fois encore tué de jeunes Pales­ti­niens. Pour rien.

« Vous savez comment le soldat tue ? Pardonnez-​​moi de vous le dire. Le soldat croise les jambes, fume une ciga­rette, boit du café, et tue mon fils, comme on tue un chat. Je suis son père et j’ai le cœur brûlé », se lamentait cette semaine ce fils d’une Juive, Jamal Rahmi, ce père en deuil, qui porte sur sa poi­trine la photo de son fils mort.

Mohamed Ramhi, petit-​​fils d’une Juive, faisait des jobs occa­sionnels. Son père tra­vaille comme chauffeur à l’UNRWA et dans leur maison située à la limite de ce petit et triste camp de réfugiés, vivent dix per­sonnes. Le cousin de Mohamed, qui portait le même nom, a été tué ici, à la fin des années 90. Il avait alors 17 ans.

Mer­credi, la semaine passée, Mohamed était rentré d’une journée de travail dans un dépôt de vête­ments à Jifnah, tout proche, et il s’était assis pour prendre son déjeuner. Son père dormait. Celui-​​ci dit que son fils aimait le riz. Puis Mohamed avait quitté la maison. Les funé­railles de Badaoui, tué la veille, il les avait man­quées, mais il est sorti en prenant la direction du com­plexe sco­laire du camp – les deux écoles pim­pantes de l’UNRWA, pour les garçons et pour les filles, situées l’une vis-​​à-​​vis de l’autre, sur la rue prin­cipale, à l’entrée du camp – en face des maisons de la colonie de Beit El, cou­vertes de tuiles. Les élèves des écoles mani­fes­taient jus­tement pour pro­tester contre l’assassinat de leur camarade. Ils met­taient le feu à des pneus et ten­taient de lancer des pierres, peut-​​être même des cock­tails Molotov, à l’aide de cata­pultes impro­visées (dont on peut douter qu’elles per­mettent de leur faire franchir la vallée), évidemment sans atteindre les soldats dans la tour et la jeep blindées qui se trou­vaient de l’autre côté de la vallée des oliviers.

Mohamed était le plus âgé des mani­fes­tants, il était entouré de dizaines d’enfants de l’école fon­da­mentale. Son jeune frère de 17 ans, Souhaib, qui était avec lui, raconte que Mohamed lui a ordonné de quitter les lieux avec leurs petits cousins, de peur qu’il ne leur arrive malheur. Souhaib dit avoir tout à coup entendu deux coups de feu : la pre­mière balle a touché un mur et la seconde a pénétré direc­tement, par der­rière, dans le cœur de son frère. L’instant d’avant, il avait vu son frère lever les mains au ciel tout en lançant des paroles religieuses.

Une voiture qui passait là a emmené Mohamed ago­nisant à l’hôpital gou­ver­ne­mental de Ramallah. Sept heures plus tard, il mourait en salle d’opération. Sur les télé­phones por­tables des membres de la famille se trouve déjà, comme tou­jours dans ces cas-​​là, une série de photos du défunt : le trou dans la poi­trine de Mohamed, Mohamed enve­loppé d’un linceul, son visage, pâle et serein.

Jamal, le père : « Ma mère est juive, j’ai tra­vaillé chez des Juifs, j’aime des Juifs et des Arabes, et je vou­drais dire, que le monde entende : jamais je n’ai entendu parler de quelqu’un dans le camp qui aurait tiré sur les soldats ou les colons. Les jeunes enfants sont grimpés en haut, ils n’ont pas approché des soldats. Ils ont crié, c’est normal, et ils ont mis le feu à des pneus – et ça aussi, c’est habituel. La veille quelqu’un de chez nous était tombé. Le sang de nos enfants s’embrase chaque fois que quelqu’un est tué chez nous. Alors ils ont mani­festé. Mais pourquoi encore du sang ? Ce soldat, qui a vu l’enfant prendre une pierre ou une bou­teille, il a levé son M16 et tiré sur lui. C’est désolant ou ça n’est pas désolant ? Mon fils a fait quelque chose d’à ce point dan­gereux ? Qu’a fait, mon fils ? Il n’a pas brandi une arme, pas brandi un couteau. Juste parce qu’il a levé les mains et lancé ‘Allahou akbar’ ? Tous les jours, on nous tue quelqu’un.

« Voyez, celui-​​ci c’est mon plus jeune fils et celui-​​là c’est le fils de ma fille, ce sont de petits enfants. Ils vont à l’école et moi j’ai peur pour eux. Dites-​​moi, ces enfants-​​là repré­sentent un danger pour les soldats ? Main­tenant, ils ont peur d’aller à l’école et d’être tué comme Mohamed.

« Quand j’ai appris que Mohamed était blessé, je me suis presque mis dans les oreilles le pain que je man­geais. Je suis devenu fou, j’étais foutu. Quand je suis arrivé à l’hôpital, je savais que c’était fini. Les médecins ont dit que ça irait, mais un père sait. Je l’ai vu et j’ai su que c’était fini pour lui. Je ne suis tou­jours pas réveillé. Je ne le crois pas encore. Je n’ai rien fait, mon fils n’a rien fait, et Dieu seul sait ce qu’il y a dans le cœur du soldat qui l’a tué.

« J’ai tra­vaillé à Beit El. J’ai tra­vaillé dans un res­taurant, chez Ezra, de la colonie d’Ofra, qui m’aimait comme son fils. Sa fille Hamoutal et son fils Aron, tous me connaissent à Beit El. On connaît Jamal dont la mère est juive. J’apportais à manger aux soldats, dans le res­taurant. Parfois, ils oubliaient leur arme et je la leur apportais. Je leur gardais leur arme. Je leur faisais des falafels et des salades. Ils aimaient ce que je pré­parais à manger, les soldats. Comment s’appelle le big boss, chez vous ? Olmert. Le mot que je lui dis d’ici, de Jalazoun, moi qui suis de mère juive : suffit ! Ça suffit. Voilà ce que je lui dis. »

Un court trajet parmi les ruelles du camp et voilà la seconde maison endeuillée, avec pareillement, un groupe d’hommes au regard triste, dans la chambre de deuil dont les murs portent des photos de celui qui a été tué ; sur la façade de la maison, de grandes affiches sont étendues, main­tenues dans le bas par des bou­teilles d’eau de format familial. Et aussi ces ques­tions, lan­ci­nantes : ces enfants mettaient-​​ils la vie des soldats en danger ? Impos­sible de faire autrement ? Pourquoi ?

Ceux qui portent le deuil ici paraissent avoir le visage plus grave et le père endeuillé est moins emporté que Jamal Ramhi, dans l’autre maison endeuillée. Mais les photos sur les télé­phones por­tables se res­semblent : autre cadavre enve­loppé d’un linceul, de nouveau cet hor­rible trou dans la poi­trine et le jeune visage de la mort, encore plus jeune ici.

Chauffeur de taxi, Mohamed Badaoui était jus­tement en visite à Alep, en Syrie, au moment où son fils, Abdel Kader, étudiant de 17 ans, a été tué. Et tué, lui aussi, face aux maisons de la colonie de Beit El, de l’autre côté de la vallée des oli­viers, ceinte d’une clôture, gardée, pro­tégée, sur­veillée. C’était le 14 de ce mois, mardi dernier, à une heure peu avancée de la soirée. Abdel Kader cir­culait non loin de l’école. On ne sait pas clai­rement combien d’amis étaient avec lui, peut-​​être deux, peut-​​être trois, nul ne sait, et au fond rien n’est clair.

Le père dit avoir entendu rap­porter que son fils avait allumé une ciga­rette dans l’obscurité et que sitôt après il était atteint au cœur d’une balle mor­telle. Avant que l’oncle, alerté, n’arrive sur place, il y avait déjà des forces mili­taires et de police ainsi qu’une ambu­lance. L’oncle a dit aux soldats qu’il était le père, mais les soldats ne l’ont pas laissé approcher. Deux heures plus tard, on leur confiait le corps d’Abdel Kader. Le len­demain, le père ren­trait de Syrie. Ils expliquent qu’Abdel Kader voulait devenir élec­tricien auto. Ils l’ont enterré à trois heures de l’après-midi, une heure et demie, environ, avant que ne tombe dans le camp le shahid suivant.

« Ces der­niers mois ont vu une aug­men­tation du nombre de jets de cock­tails Molotov dans le secteur de Ben­jamin », a com­mu­niqué le porte-​​parole de l’armée israé­lienne, « et pour la seule semaine écoulée, trois cas ont été enre­gistrés – dont deux dans la région de Jalazoun – dans les­quels des soldats de l’armée israé­lienne ont atteint les ter­ro­ristes qui tenaient en mains des cock­tails Molotov allumés, et cela avant qu’ils ne les lancent. Le porte-​​parole de l’armée israé­lienne tient à pré­ciser qu’un cocktail Molotov constitue, à tous égards, une arme capable de mettre la vie en danger.

« Dans les deux cas envi­sagés par l’article, des ter­ro­ristes ont été repérés par les forces de l’armée israé­lienne alors qu’ils tenaient en mains des cock­tails Molotov allumés, prêts à être lancés en direction de la position de l’armée israé­lienne et vers les maisons de la localité de Beit El, et repré­sentant dès lors un danger pour la vie des soldats et des habi­tants de la localité. Ouvrir le feu était dès lors impé­ratif afin de couper court à un danger mortel. L’armée israé­lienne ne restera pas à l’écart devant une menace pesant sur la vie des soldats et des habi­tants de la région et elle conti­nuera d’agir afin d’offrir la sécurité aux habi­tants de Judée et de Samarie ».

Haaretz, 24 octobre 2008