Colonisation israélienne : l’accablant rapport

Pierre Barbancey, dimanche 15 mars 2009

L’ enquête de diplô­mates euro­péens consacrée à la situation de Jérusalem-​​Est pourrait rester dans les tiroirs. Trop gênante à l’égard de la poli­tique conci­liante de l’UE pour Israël ?

C’est un rapport resté jusque-​​là confi­dentiel. Il émane des chefs de mission de l’Union euro­péenne à Jéru­salem et est sans concession quant à la poli­tique menée par Israël à Jérusalem-​​Est et, plus lar­gement les consé­quences pour la sta­bilité de la région. On peut ainsi lire dans ce document daté du 15 décembre 2008 (quelques jours donc avant l’offensive meur­trière sur la bande de Gaza) qu’Israël a accéléré ses plans concernant Jérusalem-​​Est. « Les actions d’Israël dans et autour de Jéru­salem consti­tuent un des défis les plus sérieux pour le pro­cessus de paix », est-​​il noté. Tout en recon­naissant les pré­oc­cu­pa­tions légi­times d’Israël pour sa sécurité, les diplo­mates euro­péens sou­lignent que « beaucoup de ses acti­vités illé­gales en cours dans et autour de la ville ont des jus­ti­fi­ca­tions sécu­ri­taires limitées ».

un dur impact humanitaire

Tou­jours selon ce document, les démo­li­tions sont « illé­gales au regard du droit inter­na­tional, n’ont aucune jus­ti­fi­cation évidente, ont un dur impact huma­ni­taire et ren­forcent l’amertume et l’extrémisme ». Si les Pales­ti­niens repré­sentent 34 % de la popu­lation totale de Jéru­salem (un chiffre qui va en dimi­nuant, Israël cher­chant ainsi à délé­gi­timer la reven­di­cation pales­ti­nienne sur Jérusalem-​​Est capitale de leur État), la muni­ci­palité n’alloue que 5 à 10 % de son budget pour les ser­vices à ces mêmes Pales­ti­niens. Il s’agit tout sim­plement de « pour­suivre acti­vement l’annexion illégale » de Jérusalem-​​Est. Le rapport enfonce un peu plus le clou : « La poli­tique israé­lienne quo­ti­dienne du fait accompli sur le terrain, incluant les nou­velles colonies, la construction du mur, les poli­tiques de dis­cri­mi­nation de construc­tions de maisons, les démo­li­tions d’habitations, le régime de permis res­trictif et la fer­meture continue des ins­ti­tu­tions pales­ti­niennes dans la ville, entrave le déve­lop­pement urbain pales­tinien et sépare Jérusalem-​​Est du reste de la Cisjordanie. »

Un rapport évidemment salu­taire, établi par des diplo­mates che­vronnés qui se sentent liés au droit inter­na­tional mais aussi aux dif­fé­rentes décla­ra­tions et autres prises de posi­tions de l’Union euro­péenne. Ils rap­pellent ainsi que « la poli­tique de l’UE concernant Jéru­salem est basée sur les prin­cipes de la réso­lution 242 de l’ONU », qu’elle n’a jamais reconnu l’annexion de Jéru­salem en 1967 pas plus que la loi israé­lienne faisant de la ville la capitale « une et indi­vi­sible » d’Israël, et que la convention de Genève dénie le droit à une force occu­pante d’étendre sa juri­diction aux ter­ri­toires occupés (ce qui montre que la condam­nation du Franco-​​Palestinien Salah Hamouri est tota­lement illégale aux yeux de l’UE et donc de la France).

ne pas gêner Israël

Les craintes existent pourtant que ce rapport ne soit pas offi­cialisé. Cela avait déjà été le cas en novembre 2005. Les ministres des Affaires étran­gères de l’UE en avaient décidé ainsi, pour ne pas gêner Israël ! Pourtant l’Union euro­péenne, tota­lement impliquée, en tout cas sur le papier, dans la réso­lution du conflit israélo-​​palestinien, a des res­pon­sa­bi­lités poli­tiques, écono­miques mais aussi morales vis-​​à-​​vis du Proche-​​Orient. Sans remonter jusqu’aux accords Sykes-​​Picot de 1916, qui ava­li­saient le dépeçage de l’Empire ottoman par la France et la Grande-​​Bretagne, rap­pelons que l’UE est membre du quartet (avec les États-​​Unis, la Russie et l’ONU) parrain de la feuille de route établissant des clauses à res­pecter par chacune des parties. L’une d’elles concerne jus­tement la colo­ni­sation de la Cis­jor­danie et Jérusalem-​​Est. Pourtant l’UE ne fait rien. Le Par­lement européen avait demandé le report du rehaus­sement des rela­tions Israël-​​UE en s’appuyant sur le non-​​respect des droits de l’homme (offensive à Gaza de décembre-​​janvier). Mais les ministres des Affaires étran­gères ont, une fois de plus, décidé du contraire alors qu’après la vic­toire du Hamas aux élec­tions pales­ti­niennes l’UE avait immé­dia­tement puni les Palestiniens.

Le rôle de l’Union euro­péenne pourrait, pourtant, être décisif. Premier bailleur de fonds de l’Autorité pales­ti­nienne, prin­cipal par­te­naire com­mercial d’Israël avec un accord d’association par­ti­cu­liè­rement avan­tageux pour ce dernier, l’Europe a les capa­cités d’influer direc­tement sur le pro­cessus de paix. Comme le sou­ligne Patrick Le Hyaric, tête de la liste du Front de gauche en Île-​​de-​​France pour les pro­chaines élec­tions euro­péennes, « l’article 2 de l’accord d’association précise que celui-​​ci est caduc dès lors qu’il y a atteinte aux droits de l’homme. Si l’UE est logique avec ses propres règles, elle rom­prait momen­ta­nément l’accord afin de faire pression ». Encore faut-​​il avoir une volonté poli­tique réelle et ori­ginale, indé­pen­dante de la stra­tégie amé­ri­caine, ne crai­gnant pas de dénoncer les atteintes au droit inter­na­tional comme aux droits de l’homme.

La France, jusque-​​là, avait su faire entendre une autre voix. Avec Nicolas Sarkozy, qui se veut européen jusqu’au bout des ongles, c’est plutôt l’hymne de l’OTAN qui retentit avec à la baguette le Pentagone. Il ne s’agit plus alors que d’intérêts stra­té­giques et com­mer­ciaux. Rien à voir avec l’avenir har­mo­nieux de deux peuples. « Cette poli­tique israé­lienne remet en cause l’existence même d’un État pales­tinien en séparant Jérusalem-​​Est de la Cis­jor­danie », dénonce Le Hyaric. « C’est pourquoi il convient de changer la majorité du Par­lement européen et de ren­forcer le pôle du Front de gauche. Car c’est la garantie d’un enga­gement sans dis­con­tinuer pour le respect de la parole de l’UE. »